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Louis XIV
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Roi de France.
Magnifié par les uns, décrié par les autres, le règne de Louis XIV (parfois appelé Louis le Grand) est l'un des plus longs de l'histoire de France: cinquante-quatre ans de règne personnel, de 1661 à 1715.
Il est identifié à l'apogée de l'absolutisme monarchique, au triomphe du classicisme illustré par Versailles, et au rayonnement de la civilisation française, celle du «Grand Siècle», hors de ses frontières.
Pourtant, le «siècle de Louis XIV», qui commença dans les troubles de la Fronde, mêla sans cesse les splendeurs de la gloire du Roi-Soleil aux lourdes misères du peuple. Et la France de Louis le Grand ne se montra pas toujours adaptée aux formidables exigences d'une personnalité dont la politique visait à obtenir l'obéissance à l'intérieur et la suprématie à l'extérieur.
Une naissance attendue
Louis Dieudonné, qui naît le 5 septembre 1638 à Saint-Germain-en-Laye, est désiré depuis longtemps. L'union du roi Louis XIII et de la reine Anne d'Autriche, consacrée en 1615, n'avait en effet toujours pas donné d'héritier au trône de France. Louis n'a pas cinq ans lorsque son père meurt, le 14 mai 1643, quelques mois seulement après le décès du «principal ministre», le cardinal de Richelieu. Anne d'Autriche, devenue régente, fait appel à la collaboration d'un proche du cardinal, Mazarin, le parrain du jeune roi, qui contribue étroitement à son éducation politique.
La période qui s'ouvre en 1643 s'annonce difficile. La France est engagée depuis huit années dans la guerre de Trente Ans - contre l'empire des Habsbourg et contre l'Espagne, toujours menaçante aux frontières. Si les traités de Westphalie mettent fin, en 1648, aux hostilités avec l'Empire, la guerre contre l'Espagne se prolongera encore jusqu'en 1659. Cet engagement voulu par Richelieu exige un gros effort fiscal des Français, qui se montrent récalcitrants, et suppose l'acceptation, difficile, de l'alliance protestante. Les révoltes populaires contre l'impôt grondent toujours lorsque Louis devient roi - sans pouvoir régner, car il est trop jeune -, et le temps de la régence voit les ambitions tumultueuses des grands du royaume se donner libre cours. Dans ce climat de troubles - en particulier à travers les épreuves de la Fronde -, le caractère du jeune roi se forge.
L'éducation du roi
L'éducation du futur
Louis XIV n'est pas négligée, même si
l'expérience compte parfois plus pour lui que les livres.
De sa mère, espagnole, il reçoit le goût d'une
certaine magnificence, le sens d'une étiquette rigoureuse,
la pratique d'une dévotion appliquée -
longtemps conciliée avec les appétits profanes et les
plaisirs de la chair. Mazarin lui apprend les intrigues
européennes, l'art d'acheter les consciences et de
gouverner, le rôle, enfin, des mariages diplomatiques.
Marqué par la Fronde
(1648-1652)
Les désordres de la Fronde lui enseignent plus encore:
chassé de Paris à dix ans par la Fronde parlementaire,
voyageant ensuite dans des provinces, rebelles ou fidèles, il
retire de ces épreuves la conviction qu'il faut une
autorité monarchique sans partage, d'une part, une
méfiance universelle et un goût prononcé de la
dissimulation, d'autre part. Quand il peut enfin rentrer à
Paris, à l'automne 1652 - il est âgé
alors de quatorze ans -, il fait arrêter l'intrigant
cardinal de Retz avant même le retour de Mazarin: voilà
qui annonce le style de gouvernement autoritaire et
déterminé qui sera le sien.
Désireux du pouvoir
Le désir de Louis d'être «en tous points
le maître» est soutenu par sa grande puissance de
travail et par son excellente résistance physique -
qui rappelle à bien des égards la vitalité de son
aïeul Henri IV. La haute idée qu'il se fait de
sa fonction de roi s'exprime à travers son sens de la
maîtrise, sa courtoisie froide et son art de la mise en
scène. Soucieux de concentrer tout le pouvoir entre ses
mains, il se garde bien de se laisser influencer par ses
nombreuses maîtresses - telles Mlle de La
Vallière ou Mme de Montespan -, même si Mme de
Maintenon, qu'il épouse secrètement en 1683,
après la mort de la reine Marie-Thérèse, jouera un
rôle discret à la fin de sa vie. De la même
façon, il veille à refuser toute charge, tout
commandement susceptibles de distinguer vraiment les membres de
sa famille, notamment à son frère Philippe (Monsieur),
duc d'Orléans, en souvenir sans doute de son oncle,
Gaston d'Orléans, éternel comploteur à
l'époque de Richelieu et de la Fronde.
Prise en main du royaume
Avant de régner vraiment, de donner la pleine mesure de
ses qualités et de son «orgueil pharaonique» (selon
l'expression d'E. Lavisse), Louis XIV profite
d'une vie de plaisirs et de fêtes. Il laisse le cardinal
Mazarin rétablir l'autorité monarchique et consolider
la situation extérieure de la France de 1653
à 1661. La paix avec l'Espagne - avantageuse
pour la France: elle recevait l'Artois et le Roussillon -
est scellée par le mariage du roi et de l'infante
Marie-Thérèse d'Espagne en 1660 à
Saint-Jean-de-Luz. A la mort de Mazarin, en mars 1661, les
fondements de la puissance de Louis le Grand sont en place.
L'Etat du royaume après Mazarin
Malgré les guerres et la Fronde, la France de 1661 apparaît comme un pays riche de ses hommes et de leur travail.
Démographie Avec près de 20 millions d'habitants, la France est la première puissance démographique européenne. Mais la vie y reste fragile, et la mortalité forte: sur deux enfants nés, un seul parvient à l'âge adulte. Parfois le tribut versé à la mort se fait plus lourd encore. Les crises démographiques - celle de 1661-1664, au moment de l'avènement, celle de 1693-1694, ou encore le tragique hiver 1709-1710 -, provoquées par les famines, la cherté du grain due aux mauvaises récoltes et aux intempéries, les épidémies, constituent l'envers douloureux du décor louis-quatorzien. Mais, après les crises, la récupération s'effectue rapidement, et les misères ne sévissent pas toujours de la même manière dans les provinces. Le pays, qui a satisfait aux lourdes exigences fiscales de Richelieu puis de Mazarin, peut encore supporter le poids des guerres de Louis XIV.
Economie La richesse de la France, principalement agricole, profite davantage aux rentiers du sol - seigneurs et clergé - qu'à la paysannerie (85 % de la population), qui pratique une agriculture vivrière, céréalière pour l'essentiel, profondément dépendante du milieu naturel et souffrant de lourds handicaps (peu ou pas d'engrais, bétail réduit, échanges médiocres). Quant au commerce extérieur, il connaît un essor assez général au XVII e siècle, qui s'accélère dans les années 1660, sous la houlette de Colbert, et qui contribue à stimuler une industrie rurale, notamment textile. Seconds par rapport à l'agriculture, commerce extérieur et industrie n'en sont pas pour autant secondaires. Leur développement prépare, malgré les guerres et les difficultés liées à la récession générale du XVIIe siècle, la croissance du siècle suivant.
L'absolutisme
Le lendemain de la mort de Mazarin
(10 mars 1661), Louis XIV réunit son Conseil
pour annoncer qu'il gouvernera désormais seul, sans
Premier ministre. Cette déclaration - qu'il
évoquera dix ans plus tard dans ses Mémoires pour
l'instruction du Dauphin - constitue un acte politique
majeur; elle annonce la refonte complète du système de
gouvernement, la «maxime de l'ordre» que le roi
entend mettre en œuvre.
Le Conseil royal
Louis commence par épurer le Conseil royal. Il n'y
souffre plus qu'un personnel gouvernemental réduit, dont
certains «fidèles serviteurs» légués par
Mazarin, entourés de quelques commis spécialisés.
On y retrouve ainsi le chancelier Séguier - dont
l'autorité est diminuée -, le secrétaire
d'Etat à la Guerre, Michel Le Tellier, le
secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères,
Hugues de Lionne, et le surintendant des Finances, Nicolas
Fouquet. Ce dernier, trop riche et trop puissant, est très
vite évincé par Colbert, qui le jalouse depuis
longtemps. Son arrestation, le 5 septembre 1661, est
suivie, quelques jours plus tard, de la suppression de la charge
de surintendant et de la création d'un conseil des
Finances placé sous la houlette de Colbert, qui devient
contrôleur général en 1665. La triade Le
Tellier-Lionne-Colbert siège avec le roi au Conseil d'en
haut (le plus important) et prend en charge le
rétablissement de l'ordre pendant les onze années
de paix - si l'on excepte la «promenade
militaire» de la guerre de Dévolution,
en 1667-1668 - qui ouvrent le règne personnel de
Louis XIV. Colbert cumule les fonctions -
surintendance des Bâtiments, Arts et Manufactures
en 1664, secrétariat d'Etat à la Marine et
à la Maison du roi en 1669 -, mais la diplomatie
et l'armée restent hors de son influence. Le roi veille
en effet à diviser pour mieux régner.
Le «règne de la vile
bourgeoisie»
Tout au long du règne de Louis XIV, le personnel
ministériel restera relativement stable, le roi favorisant
l'ascension de deux ou trois dynasties, parfois concurrentes,
de serviteurs fidèles qui se succèdent aux divers
postes de gouvernement: les Le Tellier-Louvois, les Colbert,
secondairement les Phélypeaux. Le Tellier associe son fils
Louvois à son ministère dès 1662, et lui
cède son poste lorsqu'il est appelé à la
chancellerie en 1677; Colbert s'adjoint son fils, le
marquis de Seignelay, à la Marine. Tous ces hommes, qui
doivent leur puissance au roi, sont issus de familles de la
bourgeoisie marchande ou financière anoblies récemment;
ils incarnent aux yeux d'une aristocratie qui tend à les
mépriser le «règne de la vile bourgeoisie»
(l'expression est de Saint-Simon).
Instauration de l'ordre
Louis XIV écrit dans ses Mémoires, avec
quelque exagération, que «le désordre régnait
partout» à l'intérieur de son royaume au
moment de son avènement. Le contrôle des corps
intermédiaires de l'Etat, la surveillance de
l'administration provinciale, la domestication de la noblesse
s'imposaient donc. Très vite, les cours souveraines sont
réduites à l'obéissance, les parlements
doivent enregistrer les édits sans délibération ni
vote (1665). L'assemblée du clergé est
étroitement contrôlée, la noblesse matée. Les
gouverneurs de province, traditionnellement choisis dans la haute
noblesse, n'occupent plus qu'une charge honorifique et
doivent résider à la cour; ils sont remplacés sur
le terrain par des lieutenants généraux, de plus petite
noblesse. Dans les zones de turbulences, comme l'Auvergne, le
roi fait envoyer une commission extraordinaire du parlement de
Paris pour juger et punir le brigandage des seigneurs (Grands
Jours d'Auvergne, 1665-1666). Quant à Paris -
ville aux brûlantes séditions, dont le roi se
méfie au point de n'en pas faire sa capitale -,
elle est placée, en 1667, sous la juridiction d'un
lieutenant général de police chargé du maintien de
l'ordre, de la surveillance des mœurs et de
l'approvisionnement régulier. L'institution des
lieutenants de police, qui fait ses preuves, sera
généralisée aux grandes villes du royaume
en 1699.
Administration et répression
Dans cette œuvre de maintien de l'ordre, les
intendants de justice, police et finances, choisis par le roi en
son Conseil et toujours révocables, occupent une place
essentielle. Pour les besoins de la grande enquête
de 1664, qui marque la naissance de la description
statistique en France, Colbert leur assigne un rôle
d'informateurs. A partir des années 1680, ils
deviennent des administrateurs permanents dans les
généralités, où ils apparaissent
véritablement comme «l'œil et le bras du
roi»; ainsi le renforcement de la monarchie administrative,
entamé à l'époque de Richelieu, est-il
parachevé. L'encadrement autoritaire frappe
également le peuple, dont les révoltes, soubresauts
désespérés contre la misère ou contre
l'impôt, se font moins nombreuses. Lorsqu'elles
surviennent - dans le Boulonnais en 1662, dans le
Vivarais en 1670, en Bretagne en 1675 -, elles
sont impitoyablement réprimées.
Réforme de la législation
La volonté de réorganisation méthodique et
d'uniformisation administrative du royaume conduit à une
importante réforme de la législation, illustrée par
la rédaction de six grands codes, dont l'ordonnance civile
ou Code Louis (1667), l'ordonnance des eaux et forêts
(1669), base de notre actuel droit forestier, l'ordonnance
criminelle (1670), l'ordonnance coloniale ou «Code
noir» (1685), qui réglemente la traite des Noirs dans le
trafic triangulaire. Mais la mise en œuvre de ces textes se
fait lentement, et les imperfections d'un système
administratif complexe subsisteront jusqu'à la fin du
règne, malgré les efforts centralisateurs de l'Etat.
La cour
Sans doute le règne de Louis XIV
porte-t-il la vie de cour à son point de perfection.
Régie par une stricte étiquette, fréquentée par
une foule toujours plus nombreuse de courtisans avides de pensions,
d'honneurs et de royale reconnaissance, la cour apparaît
comme un instrument de règne, le moyen de domestiquer la
noblesse. Le culte monarchique y est célébré
quotidiennement, du lever au coucher du souverain; tout y est
ritualisé, de manière à mettre en valeur le faste,
la puissance et le caractère sacré de Louis le Grand. Les
fêtes somptueuses de la première partie du règne
personnel, au service desquelles
Molière ou
Lully mettent tout
leur talent, contribuent également à cette
célébration.
L'importance de la vie de cour se
traduit par le développement des services de la Maison du
roi: l'Aumônerie, la Chambre du roi, la Garde-Robe, la
Grande et la Petite Ecurie, la Bouche, la Vénerie. A leur
tête sont placés les représentants de la plus
haute noblesse, lesquels, dépourvus de réels pouvoirs
politiques, se trouvent dans une étroite dépendance
morale et financière vis-à-vis du monarque: le roi
dispense les revenus nécessaires à la «tenue du
rang» et au paiement des dettes de jeu.
Les courtisans
De cet attachement obligé, il reste maints
témoignages. «Sire, loin de vous on n'est pas
seulement malheureux, on est ridicule», affirme le marquis de
Vardes. Le duc de
Richelieu, neveu
du cardinal, lui fait écho: «J'aime autant mourir que
d'être deux ou trois mois sans voir le roi!» Ces
déclarations, pour excessives et flagorneuses qu'elles
soient, montrent le sens politique de Louis XIV, son art de la
représentation du pouvoir pour susciter l'obéissance.
On comprend à quel point un courtisan disgracié pouvait
ressentir durement son éloignement de la cour -
fût-il un esprit fort comme le comte de Bussy-Rabutin, auteur
d'une Histoire amoureuse des Gaules qui n'eut pas
l'heur de plaire au roi.
Les Mémoires de la Princesse
Palatine, celles de Saint-Simon, les relations de diplomates comme
Primi Visconti ou le Prussien Spanheim témoignent de ce
rôle politique de la vie de cour, mais aussi de
l'exploitation de la vanité humaine et de la dictature des
apparences qui la caractérisent.
Versailles
Versailles forme bien entendu l'écrin de cette vie
de cour, quoique le roi ait aimé et embelli d'autres
résidences, comme Marly. L'ancien rendez-vous de chasse de
Louis XIII devient, au prix de longs travaux, la nouvelle
capitale du royaume à partir de 1682. Les architectes Le
Vau et Mansart, Le Nôtre pour les jardins et Le Brun pour les
décors s'y illustrent; ils sont les meilleurs ambassadeurs
de la gloire et de la puissance du Roi-Soleil hors des
frontières du royaume. Mais cette politique de magnificence
suscite des réticences au moins chez l'un des serviteurs
du roi, Colbert.
La politique selon Louis XIV
Sous la plume de Louis XIV, les termes les plus fréquents sont «ma dignité», «ma gloire», «ma grandeur», «ma réputation». Ces préoccupations annoncent une politique extérieure ambitieuse, qui suppose des finances et une économie en ordre; en un mot: un roi de France riche dans un royaume riche. Colbert consacrera toute son énergie à donner à son souverain les moyens d'une telle ambition. Il réalise l'essentiel de son œuvre avant 1672; après, les résultats de sa politique, menée dans un contexte séculaire de crise et de disette monétaire, seront remis en cause par la priorité accordée au «dehors» - à la guerre.
Le rôle de Colbert Le premier objectif de Colbert consiste à rétablir l'équilibre du budget, grâce à une réduction des charges et à un meilleur rendement de la fiscalité. En dix ans, il réalise une économie de plusieurs millions de livres en diminuant ou en annulant les rentes et les intérêts des emprunts d'Etat contractés sous Richelieu et Mazarin. Il supprime et rachète un certain nombre d'offices afin d'économiser sur le versement de leurs gages. Après l'éviction du surintendant Fouquet et la liquidation de son clan, Colbert fait se tenir une Chambre de justice (1662-1669), juridiction chargée de rechercher et de punir les malversations des gens des Finances. Le Trésor parvient ainsi à se faire rembourser une centaine de millions de livres.
Colbert s'applique méthodiquement non à réformer en profondeur un système fiscal injuste, mais à en accroître les recettes. S'il diminue la taille personnelle - qui avait fortement augmenté depuis 1635 -, il fait la chasse aux privilèges indus, notamment à l'exemption d'impôt des faux nobles, et veille à restaurer les revenus du domaine royal. Les résultats ne se font pas attendre: dès 1662, le budget présente un excédent, situation qui se maintiendra jusqu'au début de la guerre de Hollande, en 1672. En dix ans, les revenus de l'Etat font plus que doubler.
Le budget menacé Mais la politique de prestige du roi contribuera à ruiner ces efforts. Les années 1670 voient revenir le déficit budgétaire, qui devient ensuite la règle. Les anticipations permanentes des dépenses rendent de plus en plus vaine la tenue d'un véritable budget. Pour financer une politique extérieure agressive, ainsi que les travaux du roi et la cour, Colbert doit à nouveau augmenter les impôts directs et indirects, et recourir aux expédients, ou «affaires extraordinaires», comme les ventes d'offices, l'aliénation du domaine royal, les emprunts aux particuliers, les taxes. En 1680, la création de la Ferme générale permet au Trésor de toucher à l'avance, et en bloc, les revenus des impôts indirects - qui sont affermés, c'est-à-dire concédés contre redevance forfaitaire à soixante fermiers généraux. Mais le système aggrave l'arbitraire de leur perception. Avec quelque amertume, après vingt années de service et déjà dans une semi-disgrâce, Colbert s'adresse ainsi au roi en 1681: «A l'égard de la dépense, quoique cela ne me regarde en rien, je supplie seulement V.M. de me permettre de lui dire qu'en guerre et en paix elle n'a jamais consulté ses finances pour résoudre ses dépenses.» Ce respectueux rappel sonne désagréablement aux oreilles d'un monarque redouté dans toute l'Europe et alors au faîte de sa gloire.
Le colbertisme La réorganisation financière tentée par Colbert n'a de sens que dans le cadre d'une politique économique globale. Comme nombre de ses contemporains, Colbert pense que la quantité de métal précieux en circulation dans le monde est à peu près constante. La richesse et la puissance d'un Etat se mesurant à la quantité de numéraire possédé, il s'agit donc, par une politique appropriée, d'attirer et de retenir à l'intérieur du royaume le plus de métal précieux possible: cela revient à acheter peu à l'extérieur - à importer peu - et à exporter beaucoup. Le colbertisme n'est ainsi qu'un avatar du mercantilisme, doctrine répandue depuis le XVI e siècle dans nombre de pays d'Europe.
Le développement des manufactures aux productions prestigieuses - comme celle des Gobelins (créée en 1667), qui fabrique des tapisseries de haute lisse, ou la manufacture Van Robais (installée en France en 1665, à la demande de Colbert), qui produit des draps fins - et la volonté de réglementer les activités des corporations urbaines sont à replacer dans cette perspective. L'importance du commerce extérieur explique l'attention accordée au développement de la flotte et des ports; elle justifie la mise en place de compagnies de commerce pour mieux tirer profit des «îles à sucre» (les Antilles) et des «terres à épices», et bénéficier des échanges actifs en Méditerranée ou dans la Baltique. A l'inverse, pour protéger les productions françaises de la concurrence britannique et hollandaise, des tarifs douaniers prohibitifs sont mis en place en 1664 et 1667. Une véritable «guerre d'argent» est ainsi enclenchée. Quand le conflit éclate avec la Hollande, en 1672, les ambitions de Louis XIV rencontrent donc les aspirations de son ministre, fort désireux d'abaisser les Provinces-Unies, qualifiées de «république de marchands de fromages».
Une Europe au ralenti Le demi-échec de Colbert, illustré après 1675 par la disparition de plusieurs manufactures et la liquidation de certaines compagnies de commerce, n'est pas à imputer entièrement à la politique de magnificence de Louis XIV. La dépression générale qui touche l'Europe, l'indifférence des détenteurs de capitaux envers les manufactures et le grand commerce maritime, la puissance redoutable du commerce anglais et hollandais constituent de puissants freins aux ambitions françaises. Toutefois, l'essor des régions littorales représente une réussite riche de promesses.
Louis XIV et la religion
L'Eglise et l'Etat
La jeunesse de Louis XIV - qui rit au Tartuffe de
Molière,
quand les dévots le décrient violemment - donne
l'image d'un souverain modérément pieux. Dans la
force de l'âge, il affichera davantage sa piété.
Pourtant, il ne fait pas de doute que très tôt,
Louis XIV avait compris l'importance de la gloire
chrétienne et de l'obéissance religieuse pour son
métier de roi. L'absolutisme repose clairement sur une
monarchie de droit divin, fortement théorisée par
Bossuet dans sa
Politique tirée de l'Ecriture sainte. Soucieux de
défendre l'unité de foi de son royaume, attentif
à préserver son autorité sur l'Eglise de France,
Louis XIV n'hésite pas à s'opposer à la
papauté, ni à lutter contre jansénistes et
protestants.
Contre le jansénisme
L'association étroite entre l'Eglise et
l'Etat fait de toute «hérésie» une
dissidence séditieuse. A son avènement, le roi est
déjà très hostile aux jansénistes - ces
«
calvinistes
rebouillis» comme les appelle Mazarin -, dont le
loyalisme et «l'esprit de nouveauté» lui
paraissent suspects. Pour réduire ces catholiques
austères et pessimistes à l'obéissance, le
Conseil du roi exige en avril 1661 la signature par les
prêtres, les religieux et les religieuses d'un
formulaire désavouant la doctrine janséniste.
L'opposition à ce formulaire rencontre un écho
même au sein de l'épiscopat, pourtant
traditionnellement bien contrôlé par la monarchie, qui
a coutume d'y placer ses fidèles. En 1668, la paix
de l'Eglise met provisoirement fin aux controverses
publiques, mais ne règle rien sur le fond.
Jusqu'à l'expulsion des
religieuses et à la destruction du couvent en 1709-1710,
Port-Royal-des-Champs constitue le foyer de rayonnement de la
doctrine de l'évêque Jansénius, et surtout du
«second jansénisme», inspiré des thèses du
père oratorien Quesnel. Inquiet et toujours aussi hostile,
Louis XIV obtient du pape une condamnation du jansénisme
(bulle Unigenitus, 1713) qui suscite aussitôt une vive
opposition en France. La querelle, qui n'est pas éteinte
à la mort du roi, agitera encore les esprits au XVIII
e siècle.
Louis XIV et la
papauté
Dans les années 1690, le roi vieillissant pourra
escompter de Rome un certain soutien à sa politique
religieuse. Mais, auparavant, l'affirmation de son
indépendance lui vaut de vifs conflits avec le pape.
L'affaire de la régale, en 1673, en est l'un des
plus sérieux: pour des raisons fiscales, le roi décide
d'étendre à l'ensemble du royaume son droit,
jusqu'alors limité, d'administrer les revenus des
diocèses en cas de vacance du siège épiscopal.
L'intransigeance du pape Innocent XI lui permet
d'exploiter le gallicanisme du clergé de France. Avec la
déclaration dite «des Quatre Articles»,
l'assemblée du clergé de 1682 proclame la
supériorité du concile sur le pape, la
nécessité de défendre les «libertés
gallicanes» et l'indépendance absolue du roi envers
Rome. Avec la mort d'Innocent XI, en 1689, la fin du
conflit peut être envisagée; une réconciliation,
souhaitée par Versailles, s'amorce.
La révocation de l'édit
de Nantes
Les protestants ont également à souffrir de
l'autoritarisme de Louis le Grand. Dans ses Mémoires, le
roi affirme vouloir maintenir la tolérance envers les
réformés dans les «plus étroites bornes»
permises par l'édit de Nantes (1598), revu par celui
d'Alès (1629). Malgré le loyalisme des huguenots
pendant la Fronde, le protestantisme - minoritaire mais
représenté dans tous les milieux, de la haute noblesse
à la paysannerie - reste en effet une anomalie aux yeux
de la plupart des catholiques, qui croient à l'unité
de foi du royaume.
La période 1661-1679 voit
l'application restrictive de l'édit de Nantes.
Cependant, la multiplication des tracasseries et des vexations ne
ramène au catholicisme que quelques milliers de convertis.
De 1679 à octobre 1685, quand est signé
l'édit de Fontainebleau - qui révoque celui de
Nantes -, la politique de Louis XIV se durcit. En
vérité, le roi a besoin d'apparaître comme le
champion du catholicisme à l'heure où l'empereur
Léopold I
er vient de défaire les Turcs
assiégeant Vienne (1683), ce qui lui a procuré un immense
prestige en Europe. En outre, depuis la guerre de Hollande, Louis
se heurte à la coalition des puissances protestantes
(Angleterre, Provinces-Unies), traditionnels soutiens des huguenots
français. Enfin, Colbert, partisan de la tolérance, car
il connaît le poids des réformés dans
l'économie du royaume, meurt en 1683. Il laisse le
champ libre au clan Le Tellier-Louvois, adepte de la manière
forte. Progressivement vidée de toute substance par les
interdits, la «république protestante» succombe aux
dragonnades, lancées en 1680 dans le Sud-Ouest, qui
provoquent des centaines de milliers de conversions forcées.
Presque tout le monde applaudit, sauf Vauban. Un monarque absolu
peut-il être le maître des consciences?
L'exode des protestants
Quoi qu'en disent les thuriféraires du souverain,
les effets de ce despotisme religieux sont éminemment
discutables. La révocation de l'édit de Nantes,
en 1685, fait perdre au royaume environ 200'000
réformés: ils partent enrichir l'Europe protestante.
Le «refuge huguenot» de Hollande contribue à la
diffusion d'une virulente propagande hostile à
Louis XIV. En outre, sur le plan diplomatique, la France
s'aliène les puissances protestantes, sans être
certaine du ralliement des catholiques - compte tenu de sa
politique expansionniste. La résistance passive des
«nouveaux convertis» et plus encore la révolte des
camisards dans les Cévennes (1702-1705), en pleine guerre de
la Succession d'Espagne, montrent que le fait protestant est
irréductible. Il faudra attendre 1787 pour que revienne
la tolérance.
Louis XIV, roi guerrier
«J'ai trop aimé la
guerre», avoue le roi sur son lit de mort. De 1661
à 1715, on compte seulement vingt-trois années de
paix, pour trente et une années de guerres. La véritable
motivation du roi - au-delà du renforcement des
frontières du royaume, de la défense du catholicisme,
voire de la lutte contre les ambitions espagnoles - est la
volonté d'affirmer et d'accroître la
suprématie française en Europe. Louis le Grand se croit
et se veut le monarque le plus puissant de la Terre, comme le
proclame sa devise: Nec pluribus impar (« Non inégal
à plusieurs »).
Réorganisation des
armées
Le roi a le goût des armes: il aime passer en revue
ses troupes, n'hésite pas à paraître à la
tête de ses armées - comme lors des sièges
de la guerre de Dévolution. Il bénéficie du
concours de ministres, de chefs militaires et
d'ingénieurs brillants, du moins dans la première
partie de son règne. Turenne, conseiller écouté
jusqu'à sa mort, en 1675, et le Grand Condé,
qui disparaît en 1686, sont deux des plus grands hommes
de guerre de l'époque. La réorganisation des
troupes, sous l'égide de Le Tellier puis de son fils
Louvois, donne à Louis XIV la première armée
européenne, les moyens militaires de sa volonté de
gloire: les effectifs augmentent rapidement, passant de
72 000 hommes en 1667 à plus de 200 000
en 1680; la discipline est renforcée, l'entretien
des soldats amélioré (magasins de vivres pour
éviter les pillages; construction d'hôpitaux
militaires; hôtel des Invalides créé
en 1674), l'armement modernisé
(généralisation du fusil et de la baïonnette,
grenades); l'artillerie devient un corps
spécialisé.
En 1672, Vauban, commissaire
général aux fortifications, est mis à la tête
du Génie. En quarante ans, il dirige avec succès une
cinquantaine de sièges et fortifie sur le pourtour du
royaume près de 300 places. «Ville assiégée
par Vauban, ville prise; ville fortifiée par Vauban, ville
imprenable», disait-on alors.
Enfin, même s'il n'a
guère le pied marin, le roi soutient Colbert et son fils
Seignelay dans leurs efforts pour donner au royaume une marine
capable de rivaliser avec les Hollandais et les Anglais. Et,
jusque dans les années 1690, au cœur de la guerre
de la ligue d'Augsbourg, les escadres françaises à
l'offensive remportent d'éclatants succès.
Le temps des victoires
Lorsque Louis XIV monte sur le trône, les
traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées
(1659) viennent de donner à la France, alors alliée
à l'Angleterre, à la Suède et aux
Provinces-Unies, la suprématie sur des adversaires
impériaux et espagnols épuisés: «Tout
était calme en tous lieux (...). La paix était
établie avec mes voisins vraisemblablement pour aussi
longtemps que je le voudrais moi-même», constate-t-il.
Dès 1661, le jeune roi manifeste son intention de faire
reconnaître à l'Europe entière la
prééminence absolue de la couronne de France.
En 1661 et 1662, deux querelles de préséance,
l'une avec l'ambassadeur d'Espagne au sujet de son
rang dans un cortège officiel face à l'ambassadeur
de France, l'autre à la cour du pape, donnent la mesure
de la superbe royale. Au-delà de ces affirmations
symboliques, la véritable suprématie viendra des armes.
Des revendications
territoriales
La mort, en 1665, de Philippe IV d'Espagne,
auquel succède le chétif Charles II, est
l'occasion pour Louis XIV de revendiquer une partie de
l'héritage espagnol au nom de la reine de France
Marie-Thérèse, fille de Philippe IV et
petite-fille, par sa mère, de Henri IV. Après
avoir envahi sans difficulté les Pays-Bas espagnols et
mené une brillante campagne, le roi obtient au traité
d'Aix-la-Chapelle (1668) onze places du Nord, dont Lille,
qu'il s'empresse de faire fortifier par Vauban.
La France, arbitre de
l'Europe
Mais cette avance française inquiète les
Provinces-Unies, alors première puissance économique
d'Europe et bientôt considérées comme
l'adversaire à abattre. Dès 1667, la guerre
commerciale avait éclaté, spécialement
tournée contre la Hollande, avec l'adoption d'un
tarif douanier frappant lourdement les importations
étrangères. Après quatre années de
préparation diplomatique et militaire, Louis XIV
attaque puis envahit les Provinces-Unies, qui résistent
opiniâtrement et réussissent à coaliser contre la
France l'Empire, l'Espagne et la Lorraine.
En 1678-1679, la paix de Nimègue consacre la victoire
française sur terre et sur mer: l'Espagne doit
céder la Franche-Comté et plusieurs villes des
Flandres, du Hainaut et de l'Artois; le royaume de Louis
dispose ainsi désormais d'une frontière continue au
nord-est. Dans le même temps, la France consolide son
emprise sur l'Alsace, face à l'Empire.
Louis XIV, qui défend la Suède contre le
Brandebourg, en 1679, apparaît comme l'arbitre de
l'Europe. Pourtant, il n'a pas tiré une vengeance
éclatante de la Hollande, qui est sortie de la guerre certes
épuisée, mais libérée du tarif douanier
de 1667.
L'intégration des
territoires conquis
Après 1679, le roi poursuit son avantage en
exploitant toutes les ambiguïtés des traités
permettant le rattachement à la France de dépendances
des territoires acquis récemment. Cette politique de
«réunions», illustrée en 1681 par la
capitulation de Strasbourg, jusqu'alors ville libre,
inquiète les puissances européennes, qui commencent
à nouer des alliances. La poussée turque sur Vienne
détourne un moment l'attention vers les confins
orientaux de la chrétienté menacée, mais la
victoire du Kahlenberg (1683), acquise sans participation de
Louis XIV, illustre la puissance et le prestige
retrouvés des Habsbourg. Peu soucieux de prendre la
tête d'une sainte ligue contre les Turcs, Louis a
risqué l'isolement de son royaume. En 1684
pourtant, avec la trêve de Ratisbonne, l'Espagne et
l'Empire reconnaissent à la France la jouissance de ses
réunions pour une durée de vingt ans. C'est le
point culminant de l'expansion française,
«l'apogée de ce règne», dira Saint-Simon.
Les revers de la guerre
Contre la ligue d'Augsbourg
Quatre ans après Rastibonne, la guerre de la ligue
d'Augsbourg éclate. Louis XIV avait en effet fait
valoir dès 1685 ses revendications sur le Palatinat (la
Princesse Palatine, épouse de Monsieur, était la
sœur de l'Electeur défunt), fait élire son
candidat comme archevêque de Cologne en 1687 et
révoqué l'édit de Nantes en 1685: autant de
provocations à l'égard des Impériaux, et de
maladresses vis-à-vis des puissances protestantes. L'essor
du commerce colonial et maritime français suscite en outre, en
Angleterre, le mécontentement du monde des affaires et du
Parlement, de plus en plus hostile au roi catholique
Jacques II Stuart, allié de Louis XIV. Lorsque,
à l'automne 1688, les armées françaises
envahissent Cologne et dévastent le Palatinat, le Roi-Soleil
s'engage dans une partie difficile. Il se trouve face à la
ligue d'Augsbourg, laquelle réunit depuis 1686
l'empereur, de nombreux princes d'Empire, les souverains
d'Espagne et de Suède, que rejoint en 1688 Guillaume
d'Orange, le chef des Provinces-Unies, qui deviendra roi
d'Angleterre à l'issue de la «glorieuse
révolution» en 1689. L'équilibre des forces
fait durer longtemps ce conflit, au cours duquel la France traverse
la grave crise démographique de 1693-1694. Pour sauver
l'essentiel, Louis XIV, qui n'a pas été
véritablement vaincu, rend les «réunions» aux
traités de Ryswick (1697), mais conserve Strasbourg et obtient
la vallée de la Sarre.
Un Bourbon sur le trône
d'Espagne
Quoique épuisée, la France peut amorcer un
redressement assez rapide au cours des quelques années de
répit qui suivent, et ce dans une conjoncture cependant
très médiocre. Mais la mort de Charles II
d'Espagne, en 1700, pose une nouvelle fois la question
de l'équilibre européen et conduit à la guerre
la plus difficile du règne. La santé déclinante de
Charles II, roi sans postérité, avait aiguisé
les convoitises des diverses puissances sur l'immense Empire
espagnol (Espagne, Pays-Bas, Amérique, Milanais, Naples,
Sicile...). En 1698, un traité de partage de la
succession d'Espagne avait été signé entre la
France, l'Angleterre et les Provinces-Unies, où Louis
faisait preuve de modération en envisageant l'octroi au
Grand Dauphin de seulement quelques territoires. Mais
Charles II ne reconnut pas ces partages et, pour éviter
le démembrement de ses possessions, choisit comme unique
héritier, en octobre 1700, le second petit-fils de
Louis XIV, Philippe, duc d'Anjou, à condition
qu'il renonçât au trône de France.
Louis XIV devait-il accepter le testament du roi
d'Espagne, au risque de déclencher une nouvelle guerre?
Les considérations dynastiques, le désir de voir un
Bourbon sur le trône espagnol et de mettre fin au vieil
encerclement des Habsbourg l'emportèrent.
Coalition contre la France et
l'Espagne
L'aspiration à la paix des peuples d'Europe,
éprouvés par tant de conflits, retient sans doute
l'Angleterre et les Provinces-Unies, qui reconnaissent
l'héritier désigné par Charles,
Philippe V. Mais les provocations de Louis XIV
conduisent très vite à la guerre
généralisée. Au début de
l'année 1701, il fait proclamer le maintien des
droits de Philippe V à la couronne de France. Plus
inquiétant pour les intérêts du bloc
anglo-hollandais, alors en pleine compétition
impérialiste, la France se fait accorder des privilèges
importants dans les colonies espagnoles. Au printemps
de 1702, toutes les puissances européennes, grandes ou
petites, réunies dans la Grande Alliance de La Haye,
déclarent la guerre à la France et à
l'Espagne.
Après quelques succès
initiaux, Français et Espagnols subissent de nombreux
revers. Cette fois, la coalition aligne des chefs militaires de
valeur, comme l'Anglais Marlborough ou le prince Eugène
de Savoie, face à un Villars dont le talent n'égale
pas celui de Turenne ni celui du Grand Condé.
Après 1704, la liste des défaites
s'allonge; 1708, l'une des plus sombres années,
avec la chute de Lille, voit revenir le spectre de
l'invasion. Le terrible hiver de 1709 aggrave la
situation d'un royaume que les impôts écrasent et
que menace la famine. Décidé à traiter, le roi ne
peut cependant accepter les trop lourdes exigences des
coalisés: destruction de Dunkerque, perte des villes du
Nord, de Strasbourg et de l'Alsace et, surtout, aide
militaire de la France pour chasser Philippe V du trône
d'Espagne.
L'heure des traités
Désormais arc-boutées sur la ceinture de fer de
Vauban, les armées françaises tiennent à peu
près le sol national; la victoire de Villaviciosa sur les
Anglo-Autrichiens, en 1710, et surtout la lassitude de
l'opinion publique anglaise rendent enfin possibles les
négociations de paix. Les tergiversations de l'Empire et
des Pays-Bas laissent même le temps à la France de
remporter la victoire de Denain (1712), grâce à quoi
elle obtient des conditions inespérées: Louis XIV
signe les traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714),
aux termes desquels l'Espagne perd ses possessions italiennes
(Milanais, Naples, Sicile) et les Pays-Bas, mais Philippe V
reste roi. La France doit restituer plusieurs villes flamandes,
mais conserve ses frontières de 1697. Elle abandonne
Terre-Neuve, la baie d'Hudson, l'Acadie, prélude
à la perte totale du Canada (1763). L'Angleterre
triomphe; elle obtient maints avantages économiques qui vont
lui assurer la primauté coloniale et maritime.
En 1661, la prépondérance
française s'imposait à l'Europe; en 1714 est
venu le temps de l'équilibre européen entre
l'Angleterre, l'Autriche et la France d'un très
vieux roi.
Bilan d'un règne contrasté
La France de 1715 sort
territorialement agrandie des guerres de Louis XIV, mais ses
finances sont exsangues. La fin du règne, marquée par les
deuils royaux (des descendants du roi, seul subsiste un
arrière-petit-fils né en 1710), sombre dans la
tristesse. L'Examen de conscience d'un roi (1711),
œuvre de l'évêque
Fénelon, les
rapports des intendants, les mémoires des curés dressent
le tableau d'un royaume désolé et d'une
effroyable misère paysanne. Dans les campagnes et dans les
ports, des forces préparent pourtant le retour de
l'expansion. Au-delà de la vie difficile de
20 millions de Français, que reste-t-il d'un si long
règne?
Le siècle de Louis XIV est
identifié au rayonnement de la civilisation française, au
triomphe du classicisme dans les lettres (
Boileau, l'Art
poétique, 1674), dans les arts figuratifs et dans
l'architecture, même s'il faut rappeler que tous les
grands esprits de l'époque ne sont pas français (
Locke,
Leibniz,
Spinoza), et que
le baroque trouve à s'épanouir ailleurs, en Autriche
ou en Espagne. La politique de grandeur du roi s'est
accompagnée d'une politique prestigieuse de
mécénat, dans la droite ligne de celle pratiquée par
Richelieu et
Mazarin: Corneille, Molière, Racine, Lully, les peintres Le
Brun et Mignard, Mansart, pour ne citer que ces noms-là,
illustrent la dévotion pour le «beau» et
l'intensité créatrice de l'époque. Les
Académies - de peinture et sculpture, 1655; des
inscriptions, 1663; des sciences, 1666;
d'architecture, 1671 -, créées à
l'imitation de l'
Académie
française, constituent des foyers d'élaboration
des règles classiques et de rayonnement d'un art officiel
tout entier tourné vers le gloire monarchique.
Vers une critique du pouvoir
Le «
siècle de Louis XIV»
- expression forgée par
Voltaire -
désigne aussi un modèle politique. Quand il meurt, le 1
er septembre 1715, le vieux
roi laisse à la France une solide armature administrative,
fortement centralisée. Son image de grandeur militaire,
dynastique, politique est enviée par de nombreux souverains;
pourtant, son mépris des contingences financières et
l'aveuglement auquel l'orgueil le conduisit parfois
altérèrent cette image vers la fin de sa vie. Dans une
sphère aristocratique limitée, l'absolutisme est
critiqué. La réaction aristocratique, animée
notamment par Fénelon (les Tables de Chaulnes, 1711),
fera de la Régence une monarchie contrôlée par les
états généraux et les corps. A la fin du règne
également, le dirigisme de Colbert n'est plus
épargné ni par les négociants ni par les partisans
du libéralisme (Boisguilbert), et Vauban, disgracié,
pointe durement les inégalités du système fiscal
(Projet d'une dîme royale, 1707). Les temps de
l'obéissance absolue ne sont pas totalement révolus,
mais la persistance des tensions religieuses, l'essor de la
curiosité scientifique, la vulgarisation du rationalisme
cartésien (Fontenelle, Pierre Bayle) nourrissent la
montée d'un esprit critique promis à un bel avenir.
Le classicisme français
Le siècle de Louis XIV est marqué par la
prédominance du classicisme, que la volonté royale impose
dans tous les domaines. Pour la réalisation de la colonnade du
Louvre, le Roi-Soleil préférera au projet baroque -
pourtant relativement assagi - du Bernin la rigueur d'un
Claude Perrault. Versailles, dont les travaux se poursuivront
pendant presque tout le règne (puis au-delà), sera
regardé comme un modèle à la fois de grandeur et de
«bon goût», imité à travers toute
l'Europe.
Après la disgrâce de Fouquet,
«ses» artistes, qui ont travaillé à
Vaux-le-Vicomte, mais aussi au château de Saint-Mandé
(détruit depuis) - Le Vau, Le Brun, Le Nôtre, mais
aussi le sculpteur Puget -, œuvreront pour la plus
grande gloire du roi; Molière sera chargé des
divertissements royaux (seul La Fontaine, fidèle au
surintendant, sera tenu à l'écart de la faveur
royale, même si, auteur classique par excellence, il contribue
largement à la défense d'une esthétique voulue
par le roi). Mécène complet, Fouquet avait sa propre
manufacture de tapisserie, dirigée par Le Brun, à Maincy:
Louis XIV saisit tant les œuvres que les artisans et
confie à Le Brun l'organisation de la manufacture royale
des Gobelins, qui produira, outre des tapisseries, des meubles et
des pièces d'orfèvrerie, et contribuera à
orienter le style des arts décoratifs en général.
Les arts sont par ailleurs soumis aux normes
établies par l'Académie royale de peinture et de
sculpture, voulue par Mazarin à l'exemple de
l'Académie
française, qui, elle, régit les lettres, depuis sa
création par Richelieu en 1634.
Les salons
Les salons, à l'imitation de celui de la marquise de
Rambouillet, se développent considérablement: on aime
à s'y rencontrer entre gens de goût, à discuter
les arguments des uns et des autres; on y commente aussi les revues
et les journaux - le Journal des savants, la Gazette ou le
Mercure -, les pièces de théâtre qui se jouent
à l'hôtel de Bourgogne ou au Palais-Royal; on s'y
entretient de la nouvelle troupe de la Comédie-Française,
fondée aux environs de 1680 par la fusion des diverses
compagnies. Et, bien entendu, on y parle aussi de littérature,
dont l'idéal classique trouve sa plus grandiose expression
sous Louis XIV. Boileau en formule les règles: il faut
choisir ses modèles dans l'Antiquité, atteindre
à l'universel en s'appuyant sur la raison, contenir
les passions brutales par un parfait contrôle de soi.
Molière, qui
bénéficie de la protection royale, donne ses lettres de
noblesse à la comédie, tandis que, dans le domaine de la
tragédie,
Racine
détrône
Corneille, et que
Mme de Sévigné,
Bossuet, La
Rochefoucauld, Mme de La Fayette donnent aux lettres
françaises des pages parmi les plus brillantes. Vers la fin du
règne, La Bruyère et
Fénelon, par
leur liberté de ton, par leurs attaques contre
l'absolutisme, ouvrent une ère nouvelle.
Le roi pensionne largement écrivains et
artistes, mais à la condition qu'ils contribuent à sa
gloire. Il n'hésite pas à distribuer des pensions aux
étrangers, qu'il cherche à attirer en France, où
séjourne, par exemple, le physicien hollandais Huygens
de 1665 à 1680. La pensée scientifique
s'incarne alors dans
Descartes, qui
vécut avant le règne personnel de Louis XIV mais
dont l'influence sera grande, et dans
Pascal, deux
savants qui se heurtèrent toutefois à l'absolutisme
en raison de leur liberté de pensée.
La cour fait grand usage de musique,
tant pour la chapelle que pour les divertissements royaux; elle
est illustrée par
Jean-Baptiste
Lully - qui, outre sa collaboration, parfois orageuse,
avec Molière pour des comédies-ballets, sera le
créateur de l'opéra en France - par
François Couperin et par Michel Delalande.
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