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Swift, Jonathan

Dublin, 1667 - id., 1745
© Hachette Multimédia/Hachette Livre


 


Jonathan Swift


Ecrivain irlandais

Doué d'un extraordinaire talent rhétorique, ce pamphlétaire des dernières années du règne de la reine Anne parle rarement en son propre nom. Habité par les contradictions, il préfère les masques et se révèle ainsi grand ironiste, capable de passer de l'humour le plus débridé au pessimisme le plus sombre. Jonathan Swift a utilisé son talent pour exprimer son attachement passionné à l'Irlande et son indignation contre l'oppression et l'injustice.

 

André Breton rendra hommage, dans son Anthologie de l'humour noir, à ce satiriste féroce transformé par la postérité en un écrivain pour enfants.



La jeunesse

En Irlande

Jonathan, de parents anglais, descend d'une famille du Yorkshire. Cromwell puis Charles II avaient l'habitude de récompenser leurs fidèles en leur offrant des terres irlandaises, et le père de Swift, homme de loi royaliste, avait donc rejoint ceux qui s'étaient embarqués pour l'Irlande, mais il était mort peu de temps après.

 

Fils posthume élevé dans la pauvreté, le jeune Jonathan est très tôt conscient des troubles que provoque l'instabilité émotionnelle et politique. Ses oncles pourvoient à son éducation, ce qui ne manque pas de l'humilier. Il fait ses études secondaires à la Kilkenny Grammar School, où il compte William Congreve, le futur auteur dramatique, parmi ses jeunes camarades. Poursuivant sa formation universitaire au Trinity College de l'université de Dublin, il s'y montre turbulent et, réprimandé pour indiscipline, il n'obtient son diplôme que par « grâce spéciale ». Mais bientôt il doit fuir l'insurrection catholique de 1688, et il se réfugie à Londres.

 

En Angleterre

Le jeune homme devient le secrétaire de sir William Temple, ancien diplomate, essayiste et mémorialiste. On a parfois prétendu que Swift était le fils illégitime de John Temple, le père de sir William, ce qui ferait des deux hommes des demi-frères. Ce n'est pas certain. En tout état de cause, Temple habite une grande propriété, Moor Park, près de Londres, dans le Surrey, où il accueille son protégé. Il possède une belle bibliothèque, que Jonathan met à profit, et il lui permet de poursuivre des études de théologie. Les deux hommes restent proches mais leurs relations sont tendues, Swift reprochant notamment à Temple de ne pas l'aider à obtenir une meilleure situation.



De la prêtrise à la littérature

Dépité, il rentre en 1694 à Dublin, où il est ordonné prêtre de l'Église anglicane d'Irlande. On lui assigne une petite paroisse dans le Nord, à Kilroot. C'est un désastre: Swift est confronté à des presbytériens convaincus, les anglicans sont une minorité, l'église est en ruine. Solitaire, découragé, il abandonne la paroisse l'année suivante. De cet épisode malheureux, il gardera toujours une grande méfiance à l'égard des dissidents ; sa loyauté envers l'Église d'Irlande s'en trouve raffermie.

 

Après cet échec, il retourne à Moor Park, où il restera jusqu'à la mort de sir William Temple, en 1699. C'est là qu'il commence sa carrière littéraire avec la Bataille des livres, burlesque pochade sur la querelle entre les Anciens et les Modernes dans laquelle Swift prend le parti des Anciens, et surtout le Conte du tonneau, célèbre satire de la prétention littéraire et du fanatisme religieux où il s'en prend à tous, anglicans, dissidents et catholiques. Publié en 1704, le livre connaît un grand succès mais déplaît à la reine Anne et à divers évêques et a probablement porté préjudice à la carrière ecclésiastique de l'écrivain.



Stella, Varina et Vanessa

C'est également à Moor Park que Swift fait la connaissance de la pupille de Temple, Esther Johnson (Stella), de quatorze ans sa cadette, dont il devient le précepteur. Les lettres qu'il lui écrira régulièrement de 1710 à 1713 constitueront le Journal à Stella. Mais la relation demeure cachée. Il est possible qu'il l'ait épousée en secret ; cependant Swift ne partagera jamais la vie de Stella, qui meurt en 1728.

 

La vie de l'écrivain est par ailleurs marquée par deux autres femmes: Jane Waring, rencontrée en 1695, qu'il surnomme Varina, et qui refusera définitivement de l'épouser en 1700, et Esther Vanhomrigh, surnommée Vanessa, dont il fait la connaissance en 1708. Leur relation se poursuit jusqu'en 1723, peu avant la mort de la jeune femme. Cette passion sera retracée, non sans ironie, dans Cadenus et Vanessa.



Les pamphlets politiques

En faveur des whigs

Swift était retourné en Irlande à la mort de sir William Temple. Chapelain et secrétaire de lord Berkeley, l'un des trois «Lords justice», puis nommé l'année suivante chanoine de Saint Patrick et prébendier de Dunlaven, il se partage désormais entre Dublin et Londres. C'est maintenant un homme de lettres, proche d'Addison et de Steele, de Congreve et de Halifax. D'abord favorable aux whigs, il se livre à l'art du pamphlet, du Discours sur les luttes et les dissensions à Athènes et à Rome à l'Argument contre l'abolition du christianisme. On lui doit aussi des brocards contre l'astrologue John Partridge et des poèmes, publiés dans le Tatler en 1709, qui dépeignent des scènes de la vie londonienne: «Description d'une averse en ville», «Description d'un matin».

 

En faveur des tories

Écœuré par l'alliance des whigs avec les dissidents, les soupçonnant de déstabiliser l'Église anglicane, Swift rallie les tories en 1710. Il soutient le gouvernement de Robert Harley, futur comte d'Oxford ; ses talents rhétoriques l'ont déjà fait remarquer et, pendant quatre ans, il en est le principal porte-parole, propagandiste et pamphlétaire. Il multiplie les attaques contre les whigs dans l'Examiner, qu'il dirige. Se succèdent alors les pamphlets politiques, dont un, la Conduite des alliés, rédigé en 1711, est destiné à convaincre le Parlement de désengager l'Angleterre de la guerre de la Succession d'Espagne contre la France.

 

En 1714, Swift rejoint les écrivains Alexander Pope, John Arbuthnot et John Gay au Scriblerus Club. Il obtient des aides financières pour des amis en difficulté, comme Addison. Mais, cette même année, la chute du gouvernement tory, à la mort de la reine Anne, et le retour des whigs marquent la fin des ambitions du pamphlétaire. Il rentre en Irlande au mois d'août.



Le doyen de Saint Patrick

Alors qu'il a été nommé doyen de la cathédrale de Saint Patrick à Dublin en 1713, la chute des tories rend définitif son exil volontaire en Irlande. Il perd l'espoir d'accéder un jour à un évêché en Angleterre, et ses visites à Londres s'espacent. Son ressentiment contre les whigs au pouvoir l'amène à prendre violemment position en faveur de l'Irlande, contre l'Angleterre. Il se fait l'âpre défenseur du pays opprimé, presque patriote dans son désir d'inciter les Irlandais à la révolte contre l'exploitation anglaise. Il propose ainsi de « brûler tout ce qui vient d'Angleterre, sauf le charbon ». Avec ses Lettres de M. B., drapier, en 1724, il gagne la bataille contre le Premier ministre, sir Robert Walpole, dans l'affaire des «demi-sous» destinés à l'Irlande. Les Voyages de Gulliver sont publiés deux ans plus tard. C'est la seule œuvre pour laquelle Swift sera payé: il touchera 200 livres.

 

Pendant ses dernières années, il continue de composer pamphlets et poèmes, comme les Vers sur la mort du doyen Swift, écrits par lui-même, où il mêle pathos et humour destructeur. Tandis qu'il prend conscience que la situation en Irlande ne peut s'améliorer, une violence croissante gagne ses écrits. Ainsi, dans Modeste Proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'Irlande d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, il suggère, avec un humour féroce, que les bébés irlandais soient vendus pour être mangés, « rôtis, bouillis ou braisés », par les Anglais, ce qui serait une source de revenus pour les pauvres parents.

 

Swift est aussi un doyen consciencieux, consacrant temps, énergie et argent à la restauration de son église. Il est exigeant avec ses paroissiens, organisateur infatigable de la chorale, vitupérant contre ceux qui dorment durant les sermons. Il est surtout sensible aux pauvres: un tiers de ses revenus vont à des œuvres de charité.

 

Les symptômes de la maladie dont il a souffert toute sa vie – des troubles de l'oreille interne qui affectent l'équilibre et provoquent nausées et vertiges – s'accentuent vers 1738. Quatre ans plus tard, il manifeste des signes de folie, et tombe dans un état d'apathie traversé d'éclairs de lucidité ; un décret de démence est rendu contre lui. Il meurt à Dublin en 1745, léguant de l'argent pour fonder un asile d'aliénés – l'hôpital de Saint Patrick pour les aliénés ouvrira en 1757. Swift est enterré aux côtés de Stella à la cathédrale Saint Patrick.



Un maître dans l'art du détournement

La polémique

L'œuvre de Swift est celle d'un polémiste, toute de dénonciation. Du propre aveu de l'écrivain, il entend « fâcher plutôt que divertir ». Il y réussit d'ailleurs: certains de ses contemporains mais surtout les critiques de la seconde moitié du XVIIIe siècle et ceux du XIXe siècle le jugeront scandaleux, voire blasphématoire.

 

Swift excelle dans l'art du pamphlet. En homme d'Église, il prêche contre la cupidité, la luxure et l'orgueil. Ouvrage de jeunesse, le Conte du tonneau cache sous une froideur calculée une ardeur provocatrice. C'est avec fougue que l'écrivain y fustige toute forme de prétention dans le clergé, de quelque dénomination qu'il soit, et sans indulgence qu'il en dévoile les ridicules.

 

L'ironie et la satire

Avec son Discours sur les luttes et les dissensions à Athènes et à Rome, lancé contre la Chambre des communes en 1701, le pamphlétaire s'essaie au libelle politique. Sa verve naturelle et son sens de la rhétorique s'épanouissent dans ce genre. Devenu le porte-parole des tories, il publie coup sur coup plusieurs pamphlets en 1708-1709. L'une de ses armes favorites, et celle qu'il manie le mieux, est l'ironie. Mieux que personne, il sait calomnier ses adversaires avec élégance: ses cibles de prédilection sont les grands de ce monde, tel sir Robert Walpole, le chef de file des whigs. Se prenant au jeu, Swift se livre à une véritable guerre de pamphlets contre Steele en 1713: aux Considérations sur l'importance de Dunkerque il réplique avec ses Considérations sur l'importance du Guardian, et, l'année suivante, à la Crise il riposte avec l'Esprit public des whigs.

 

Le talent de Swift ne se limite pas au pamphlet. Vers 1708, il invente le personnage d'Isaac Bickerstaff, pseudonyme sous lequel il compose une série d'écrits comiques qui seront très populaires. L'écrivain s'emploie à démasquer la réalité humaine sous les apparences sociales: il en donne une démonstration éblouissante dans sa Méditation sur un manche à balai. On retrouvera le thème à la fin de sa vie dans les Instructions aux domestiques, mais le ton – quoiqu'il constitue un délice d'ironie – est devenu plus âpre.

 

La morale

C'est lors de son exil volontaire en Irlande que le talent de Swift mûrit. Le polémiste se transforme en moraliste, la véhémence satirique cède le pas à une objectivité de ton toute classique, sous laquelle perce néanmoins une subtile ironie ; l'auteur est prêt à écrire les fameux Voyages de Gulliver.

 

Après cette œuvre maîtresse, l'écrivain revient à des genres mineurs: polémiques, madrigaux, apologies. On lit parfois une férocité désespérée dans ses dernières piques. C'est ainsi que, dans sa Modeste Proposition, il n'adopte le ton docte et sérieux de l'honnête homme bien intentionné que pour rendre ses propos encore plus odieux.

 

La guerre que l'ironiste a déclarée à la prétention et à l'orgueil humains se retrouve dans ses poèmes, où il ridiculise le faux sublime et l'exaltation spécieuse. Avec son ton délibéré de pseudo-éloquence latine, l'épitaphe que Swift a composée pour lui-même résume bien les caractéristiques du personnage et de l'œuvre: « Le corps de Jonathan Swift, docteur en théologie, doyen de cette cathédrale, est enterré ici, où l'ardente indignation ne lacérera plus son cœur. Va voyageur et imite si tu le peux celui qui de toutes ses forces s'est fait le champion de la liberté. »





 
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