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Gorki, Maxime

Nijni Novgorod [devenue Gorki], 1868 - Moscou, 1936
© Hachette Multimédia/Hachette Livre


 


Maxime Gorki


Romancier russe

Autodidacte issu «des arrière-cours de la vie», dandy, révolutionnaire, acclamé, détesté, Gorki (Alekseï Maksimovitch Pechkov, en français Maxime Gorki), figé après sa mort dans le rôle d'écrivain officiel de l'URSS, est une personnalité complexe. Au-delà des polémiques politiques, il demeure le grand écrivain dont André Gide a dit : «Maxime Gorki aura eu cette destinée singulière et glorieuse de rattacher au passé ce nouveau monde et de le lier à l'avenir.»

 

Né le 16 mars 1868 à Nijni-Novgorod (devenu «Gorki» en son honneur, entre 1932 et 1990), Alexeï Maximovitch Pechkov est issu d'une famille d'artisans. Il perd son père dès l'âge de trois ans et sa mère, qui l'aime peu, l'abandonnera bientôt aux soins de ses grands-parents maternels avant de mourir elle-même en 1878. L'orphelin travaille déjà pour gagner sa vie et n'a fréquenté l'école que trois ans.



Les universités de la vie

Du souvenir de ces premières années, Maxime Gorki fera son œuvre la plus attachante : une trilogie à laquelle il travaillera pendant près de dix ans. Il évoquera, dans Enfance (1913-1914), la figure de son grand-père, patriarche autoritaire, et de sa grand-mère, pieuse et douce, puis, dans En gagnant mon pain (1916), les conditions de vie très éprouvantes de sa jeunesse. C'est pourtant à cette époque qu'il découvre la littérature, dans la bibliothèque de celui qu'il considère comme son premier maître, le «soldat-cuisinier Smoury», dont il est l'aide sur un bateau. Dévorant tout ce qui lui tombe sous la main, il découvre alors aussi bien la littérature populaire que les «bons» auteurs tels Balzac, Flaubert ou Pouchkine. Pour le jeune garçon désemparé, la littérature devient un moyen d'échapper à la dure réalité de sa vie quotidienne. Lecteur avide, Alexeï commence aussi à tenir un journal d'impressions et de notes de lecture. Il trouve un réconfort dans les sentiments élevés et le monde de l'illusion ; il avouera d'ailleurs, en 1911 : «Les livres, dans ma vie, ont remplace ma mère...»

 

En automne 1884, il se rend à Kazan, où il veut étudier. Sans formation scolaire ni revenus, il déchante vite. Pendant quatre ans, les nombreux métiers qu'il exerce pour survivre seront ses «universités», selon le titre ironique du dernier volume de sa trilogie autobiographique (Mes universités, 1923).

 

Ces années de jeunesse sont déterminantes pour le futur Maxime Gorki. À Kazan il continue à fréquenter les marginaux de la société russe, les «bossiaks». Les va-nu-pied, ou vagabonds, russes sont pour lui moins des déclassés que des hommes libres, annonciateurs de l'avenir. Tchekhov pensait que cette sorte d'hommes était créée «tout droit pour la révolution... seulement il n'y aura jamais de révolution en Russie»; le bossiak est donc «un homme de trop», condamné à finir alcoolique, écrasé par la vie. Gorki, au contraire, croit en une révolution impulsée par le peuple. L'écrivain, qui connaît tout du langage populaire - argot, mots savants estropiés, dictons et proverbes (inséparables de la culture russe) - saura le retranscrire en style spontané, imagé, remarquablement vivant. L'élan social de ses héros, issus du peuple, et cette originalité stylistique expliquent son énorme succès auprès de ses contemporains.

 

C'est aussi à Kazan qu'il rencontre pour la première fois les milieux intellectuels, ceux de la littérature «illégale» et du mouvement populiste, avec lesquels il entretient des relations orageuses. Écartelé entre ces deux mondes qui le fascinent, il se sent «un étranger parmi les hommes». L'imagination nourrie de la réalité dramatique des vagabonds, la tête enflammée des théories des intellectuels, le jeune homme, profondément déstabilisé, tente de se suicider puis se lance dans une action d'éducation populiste auprès des paysans. Les deux tentatives échouent. Mais son suicide raté (la balle de revolver manque le cœur et traverse un poumon) sera à l'origine de la tuberculose dont il souffrira toute sa vie.

 

Une période d'errance le ramène à Nijni-Novgorod, où il fait la connaissance de l'écrivain Korolenko, à qui il soumet ses premiers poèmes. La critique est sans appel et désespère Alexeï. «À moitié malade, dans un état proche de la folie, je repris mon chemin et, pendant deux ans, j'errais sur les routes de Russie, comme une pierre qui roule.» Il s'arrête finalement en Géorgie, à Tiflis (actuelle Tbilissi).



L'annonciateur des tempêtes

pseudonyme de Maxime (prénom de son père) Gorki («l'Amer»), puis, en 1895, Tchelkach. Ses premiers héros sont des Tsiganes de la steppe, des voleurs des ports de la mer Noire, des vagabonds. Le succès du jeune auteur est alors foudroyant : en quelques années Maxime Gorki est connu dans la Russie entière. Cette popularité soudaine tient autant à la personnalité de l'auteur qu'à ses personnages. Gorki n'a rien d'un homme de lettres, sa biographie surprend, son assurance et sa vision du monde bousculent les idées reçues. Quant à ses personnages, ils étaient jusqu'à lui inconnus dans la littérature russe. Ses «bossiaks» imposent leur pittoresque haut en couleur dans un monde policé et tout en demi-teintes d'une littérature dominée alors par les épigones de Tolstoï et Tchekhov et qui dépeignent un monde qui s'achève. Si certains critiques trouvent que ses personnages ont «trop lu Nietzsche et Schopenhauer», la vitalité et la puissance d'avenir qu'il leur prête séduisent ses lecteurs. En fait Gorki est le premier à dresser le portrait de cette couche sociale qui émerge dans la société russe de la fin du siècle, et qui s'imposera dans la révolution de 1905.

 

À travers ses personnages triviaux, mais fiers et pleins de révolte, Gorki prône l'action contre l'immobilisme de la morale des petits-bourgeois. Depuis le XIXe siècle, pour les Russes cultivés, ce terme est une injure, il désigne un être vil, mesquin. Gorki y ajoute un sens social et accuse les petits-bourgeois de prêcher la résignation au peuple pour mieux l'exploiter. Il en vient donc à porter la plus grave des offenses, contre «deux génies de la littérature»: Tolstoï («Ne résiste pas au mal par la violence») et Dostoïevski («Endure !»). Il tempérera ses critiques contre Tolstoï, qu'il respecte, mais sa relation à Dostoïevski, dont on retrouve l'influence dans son œuvre, relève d'un mélange d'amour et de haine.

 

À partir de 1901, il devient le symbole de la lutte contre le pouvoir établi. La revue marxiste Zizn' («Vie») est interdite pour avoir publié son poème révolutionnaire le Chant du pétrel - oiseau «annonciateur des tempêtes». Arrêté, il est assigné à résidence en Crimée. C'est aussi à cette période qu'il se tourne vers le théâtre, et ses deux premières pièces, les Petits-Bourgeois et les Bas-Fonds , écrites et jouées en 1902, connaissent un succès immédiat.

 

Populaire, fêté par l'intelligentsia et les dames de la bonne société, mais dérangeant pour le pouvoir, Gorki se voit refuser sa nomination à l'Académie des sciences en 1902 (Tchekhov et Korolenko en démissionnent en signe de protestation). Installé à Saint-Pétersbourg il fonde la maison d'édition, Znanie («Savoir»), adhère au parti social-démocrate - qu'il finance en grande partie grâce à ses importants revenus d'écrivain et soutient la littérature clandestine. Mais, soucieux de son indépendance, et jamais réellement à l'aise dans les cercles de l'intelligentsia, il tient à se démarquer des intellectuels et ne se montre en public que vêtu du costume pittoresque des artisans russes. Après l'échec de la révolution de 1905, Gorki est emprisonné. Mais il est vite relâché en raison d'une campagne internationale sans précédent en sa faveur. Il décide alors de s'exiler.



Exil et création littéraire

Il gagne d'abord les États-Unis où la société puritaine accepte mal l'écrivain, séparé de sa femme, qui voyage en compagnie de sa maîtresse. C'est dans ce pays, durant l'été 1906, qu'il rédigera la Mère. Ce roman — qui paraîtra d'abord en traduction avant d'être publié en Russie — raconte comment la mère d'un ouvrier déporté adhère à la cause révolutionnaire jusqu'au don total de soi, par amour pour son fils, et vit une sorte de rédemption laïque. La critique russe accueille fraîchement l'œuvre, qu'elle estime bâclée et ennuyeuse. Mais un jugement de Lénine, qui trouvait qu'elle venait «au bon moment», transforma radicalement les premières critiques : la Mère sera considéré plus tard comme une œuvre phare dans la prise de conscience de la lutte des classes. Ce roman, influencé par Résurrection de Tolstoï, montre surtout un changement dans les idéaux de Gorki et son intérêt grandissant pour une forme religieuse du socialisme dont il poussera l'idée jusqu'à son terme dans la Confession (1908) : Matveï, enfant trouvé, erre sur les routes de Russie à la recherche de la vérité, interroge religieux et ouvriers du pays avant de se convaincre que «le créateur de Dieu, c'est le peuple», dont l'énergie collective est capable d'opérer des miracles. Le nouveau roman surprend. Lénine et les marxistes le considèrent comme une «hérésie». Pourtant, si l'idéal change de nature, l'ennemi reste toujours le même : l'esprit petit-bourgeois.

 

À Capri, où il demeure six ans, Gorki commence à écrire Enfance, le premier volume de sa trilogie autobiographique. L'écrivain retrouve la veine de ses premiers récits et se révèle un observateur minutieux, un portraitiste remarquable, qu'il décrive sa famille ou les multiples personnages secondaires. L'œuvre est plus un roman biographique qu'un recueil de souvenirs, et, s'il y insère de nombreux messages, Gorki n'y fait aucun «sermon». Il exprime par petites touches ses idées de toujours : l'importance de l'action et de l'indépendance, le fait que «l'homme se réalise par la résistance qu'il oppose à son milieu», la «joie d'ivresse» qu'il peut trouver dans le travail.

 

Profitant d'une amnistie décrétée par le tsar, Gorki rentre en Russie en 1914. Le journalisme devient alors sa principale activité. Lorsque la révolution de 1917 éclate, il redoute les horreurs d'une guerre civile et craint les dérives autoritaires. En 1918, il fait paraître les Pensées intempestives, qui indisposent Lénine. Gorki y condamne les dirigeants «déjà infectés par le poison pourri du pouvoir». Ami de Lénine, trop populaire pour être condamné au silence, Gorki devient de 1917 à 1921 le défenseur des artistes et des intellectuels. Mais sa position est assez inconfortable : il intervient en faveur de nombreux écrivains et artistes auprès d'un pouvoir auquel il est lié mais dont il ne partage pas toutes les idées. Sur le «conseil» de Lénine, il se décide à quitter la Russie «pour raisons de santé».

 

Durant ce second exil, toujours en semi-désaccord avec le régime soviétique, Gorki radicalise sa pensée politique et oppose encore plus nettement qu'auparavant les citadins ouvriers, dont le travail est «solide, varié et durable», aux paysans incultes, brutaux et cruels. Mais, à la même époque, l'écrivain renoue aussi avec le genre autobiographique, achève la trilogie sur son enfance et sa jeunesse, publie des Notes de journal et, surtout, livre des portraits de Tolstoï, Tchekhov. Une fois encore, il y excelle dans la peinture vivante de ses sujets, pleine d'humanité et d'un lyrisme contenu, dans un style plus sobre que celui des romans auxquels il travaille aussi à cette période : l'Affaire Artamonov, décrivant la décadence et la mort du capitalisme à travers l'histoire de trois générations de marchands, ou sa tétralogie inachevée, la Vie de Klim Samguine , immense fresque sur la Russie des quarante années d'avant la révolution, autour du personnage d'un intellectuel raté. Durant ce second exil, il reste fidèle à ses amitiés et fréquente les écrivains russes émigrés.



L'écrivain officiel

Jamais oublié dans son pays, l'écrivain, sur les instances de Staline, revient en 1928 à Moscou, qui fête solennellement ses soixante ans. Ses voyages entre l'Union soviétique et Sorrente, où il habite depuis 1924, se multiplieront alors jusqu'au moment où Staline décide de ne plus le laisser repartir. Malgré une santé défaillante, Gorki poursuit encore une intense activité littéraire et éducative : il continue la rédaction de la Vie de Klim Samguine, conseille les jeunes écrivains (Comment j'ai appris à écrire), répond toujours à ses innombrables correspondants. De cette époque date son action en faveur du régime soviétique, qui va même l'amener à se faire le chantre d'un camp de travail forcé dans lequel des dizaines de milliers d'opposants à Staline mourront en construisant le canal mer Blanche-mer Baltique.

 

Toutefois, à partir de 1932, il défend une politique plus axée vers la conciliation et la tolérance. En 1934, il préside le premier Congrès des écrivains soviétiques, qui entérine la théorie du «réalisme socialiste» élaborée par Jdanov et Staline. Mais ses rapports avec Staline se dégradent ; en 1935, son fils Maxime (né en 1897) décède dans des conditions suspectes. Lui-même meurt le 18 juin 1936 des suites d'une pneumonie ; il n'existe toujours pas de preuve formelle que Staline ait donné l'ordre de «hâter» la fin d'un homme qu'il considérait trop libre ; seuls restent les soupçons…

 

L'œuvre de Gorki, encensé par un pouvoir soviétique qui a voulu le mettre à son service (en n'hésitant pas à réécrire certains de ses textes ou à en censurer d'autres), a connu une certaine éclipse. Si ses romans engagés présentent des faiblesses littéraires, le génie de l'écrivain est pourtant bien réel dans ses romans autobiographiques et ses récits plus personnels. Gorki y déploie tous ses talents d'observateur de la condition humaine, sans schématisme, avec ce mélange de romantisme et de réalisme qui le caractérise.





 
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