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Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Contemporaine > 

Freud, Sigmund

Freiberg, auj. Pribor, Rép. Tchèque, 1856 - Londres, 1939
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia


 


Sigmund Freud


Médecin et psychanalyste autrichien. Souvent seul face à ses opposants et à ses élèves, en butte aux sarcasmes des milieux officiels viennois, le fondateur de la psychanalyse a opéré une véritable révolution au début du XXe siècle par la «découverte» de l'inconscient, à travers l'interprétation des rêves aussi bien que des mots d'esprit, par la révélation de l'importance de la sexualité dans la vie psychique tant normale que pathologique et par sa théorie du mode de fonctionnement de l'appareil psychique.

Sigmund Freud a vécu les grandes révolutions sociales et politiques de son temps à Vienne, vivier d'intellectuels et de savants qu'il connut capitale de l'Empire austro-hongrois. Il détestait cette ville mais il ne la quitta que sous la contrainte après l'Anschluss.

Il avait trois ans lorsque Darwin publia, De l'origine des espèces (1859), onze ans quand Karl Marx fit paraître le premier livre du Capital (1867), et dix-neuf ans quand parut l'ouvrage de Nietzsche Humain, trop humain (1875).  
 



Les années de jeunesse
Sigismond Schlomo Freud est né le 6 mai 1856 à Freiberg, petite ville de Moravie. Son père, Jacob Freud, négociant en laine, se maria deux fois. D'un premier mariage, il eut deux fils, Emmanuel et Philippe. Veuf, il épousa Amalia Nathansohn, de vingt ans plus jeune que lui. Sigmund - qui modifia lui-même son prénom à l'âge de vingt-deux ans - est le premier fils né de cette union. Son père avait alors quarante et un ans. Le premier ami de Sigmund Freud fut son neveu John, d'un an son aîné. Ensuite naquirent cinq frères et sœurs. Jacob Freud ayant fait faillite, la famille partit s'installer, pauvrement, à Vienne; Sigmund est alors âgé de quatre ans.  

Au lycée, où il entre avec un an d'avance, c'est un brillant élève. Fasciné par Hannibal, Napoléon, Masséna, il lit assidûment Ludwig Börne, Goethe, Shakespeare et la Bible. A la fin de ses études secondaires, il est félicité par son professeur de lettres pour son style. Sigmund Freud restera marqué par sa culture d'origine: «Etant juif, je me trouvais exempt de nombreux préjugés (...) j'étais aussi préparé à rejoindre l'opposition (...)». Mais, plus que d'un quelconque souci d'originalité, il témoigne d'«un désir de savoir, lequel se rapportait toutefois plus à la condition humaine qu'à des objets naturels».  

Freud choisit d'étudier la médecine après avoir entendu une conférence où était exposé l'essai sur la Nature, attribué à Goethe. Les théories de Darwin, alors très discutées, ont dû l'influencer également. A l'université, où il s'inscrit en 1873, il ne sera pas très heureux. Après quelques recherches sur les glandes sexuelles des anguilles, il entre au laboratoire du physiologiste Brücke, où, se sentant enfin en paix, il restera six ans (1876-1882). Au cours de ses recherches, il est tout près de découvrir le neurone qui sera décrit quelque temps après par Waldeyer.

A la fin de ses études, il se destine à la recherche pure en anatomopathologie. Cependant, son maître, Brücke, lui conseille, sans doute en raison de l'antisémitisme ambiant et de sa pauvreté, qui lui interdisent une carrière universitaire, de choisir une pratique clinique. Il s'oriente vers la neurologie et l'étude de ce que l'on appelait alors les maladies nerveuses. « Ni à cette époque ni plus tard, je ne ressentis une prédilection pour la situation et les préoccupations du médecin (...), j'étais plutôt mû par une sorte de soif de savoir. »  
 


De la neurologie à l'hystérie
Freud publie des articles d'histologie nerveuse. Suivant les conseils de son maître, il passe en 1881 ses examens finaux de médecine et travaille à l'hôpital général de Vienne. Il est nommé dans le service du psychiatre Meynert en 1883. Dès lors, la probité intellectuelle et la rigueur qu'il avait apprises auprès de Brücke trouvent à s'appliquer plus à des personnes et à des situations qu'à des objets d'étude microscopiques.  

Pendant ce temps, il fait deux rencontres: celle de Martha Bernays, avec laquelle il se fiance (il attendra cinq ans l'ouverture de son cabinet pour l'épouser), et celle du neurophysiologiste Josef Breuer, qui allait tenir une place importante dans sa vie et dans ses recherches. En 1885, il obtient une bourse d'études qui lui permet de se rendre à Paris, auprès de Charcot, dont les travaux portent sur les hystériques. C'est là qu'il découvre à la fois la puissance de l'hypnose et la nature psychique des symptômes hystériques. Impressionné, il rentre à Vienne, où il fait scandale en prononçant une conférence sur l'hystérie masculine, en référence à Charcot. «Je ne suis plus jamais retourné à la Société des médecins depuis lors.» Il ouvre son propre cabinet le dimanche de Pâques 1886, et se marie enfin avec Martha Bernays. Pour traiter les malades qu'il reçoit, il pratique alors l'électrothérapie et l'hypnose. Il traduit en allemand les Leçons du mardi de Charcot. En 1889, Freud fait un voyage à Nancy pour rencontrer Bernheim, lui aussi spécialiste de l'hypnose. Pourtant, en 1891, on le voit encore attaché à la neurologie: paraît alors son ouvrage De la conception des aphasies, dans lequel il critique la théorie des localisations cérébrales.  

Josef Breuer, qu'il avait rencontré chez Brücke, avait aidé moralement et financièrement le jeune étudiant Freud, toujours en proie à des difficultés matérielles. Mais il lui avait parlé aussi, avant même son voyage à Paris, de Bertha Pappenheim, qui sera la célèbre Anna O. des Etudes sur l'hystérie: il avait découvert que les symptômes de cette jeune patiente, cultivée et intelligente, disparaissaient quand elle pouvait, sous hypnose, les relier à des événements traumatisants de son passé.  

Le génie de Freud lui permit de faire le lien entre les efforts de modélisation de Charcot, qui restaient fondés sur une hypothèse mécaniciste, et les tentatives thérapeutiques du praticien qu'était Breuer: «Ces symptômes avaient donc un sens, et correspondaient à des reliquats ou réminiscences de situations affectives.» Du même coup, Freud saisissait le rôle de la cure de parole - le chimney sweeping («ramonage de cheminée»), disait Anna O. (Bertha Pappenheim) - et mettait au jour le sens du symptôme. Aussi la recherche freudienne prit-elle une autre dimension: elle ne se faisait plus en laboratoire, mais sur et à partir des émotions du patient, et, déjà, de celles du chercheur.  

Freud conçut rapidement l'idée que le traumatisme originel était toujours d'ordre sexuel, ce que Breuer, choqué, ne put accepter. Charcot en avait eu l'intuition, sans cependant s'y arrêter. Freud sut tirer les conséquences, surprenantes pour l'époque, de cette observation. En 1896, il prononça une conférence intitulée «L'étiologie sexuelle de l'hystérie», qui fit à nouveau scandale.  

Un an auparavant, il avait publié avec Breuer Etudes sur l'hystérie, qui marque la naissance de la psychanalyse freudienne en faisant apparaître la divergence théorique entre les deux auteurs. Freud reconnaîtra toujours sa dette à l'égard de Breuer, mais dorénavant leurs chemins se sépareront. «Sous l'influence de ma surprenante trouvaille» (c'est-à-dire l'importance des «émois de nature sexuelle»), écrit Freud, «je sortis du domaine de l'hystérie et commençai à explorer la vie sexuelle des neurasthéniques.»  

Parallèlement, il élabore une méthode, qui se dégage de l'hypnose, et une théorie, celle du transfert (substitution, dans les relations affectives du sujet, d'une personne à une autre) et du primat de la sexualité. L'hypnose favorise une décharge émotionnelle qui soulage le patient en atténuant ou en faisant disparaître provisoirement les symptômes: c'est ce que Breuer appelait la méthode cathartique. L'observation des hystériques qu'il a en traitement conduit Freud à abandonner cette démarche et celle de la suggestion pour une technique dite des associations libres. «Je fis droit au nouvel état des choses en nommant le procédé d'investigation et de guérison non plus catharsis mais psychanalyse.» Désormais, il est sensible aux paroles des malades, à leurs rêves, à leurs souvenirs, il les suit dans l'expression verbale de leurs conflits intérieurs. Il comprend peu à peu que ce qui a été oublié est «pénible, effrayant, honteux...» et découvre ainsi les mécanismes de la résistance (refus du sujet de reconnaître un matériel inconscient) et du refoulement (tentative de maintien dans l'inconscient d'un désir inavouable): c'est la première ébauche de la représentation de l'appareil psychique et de l'inconscient.  

Cette période de découverte marque la vie personnelle et familiale de Freud. Il a six enfants, tous nommés en fonction de ses admirations et de ses amitiés: Jean Martin comme Charcot, Olivier comme Cromwell, Ernst comme Brücke, son premier «patron» en médecine, Mathilde comme Mme Breuer, Sophie comme Mme Paneth, femme d'un ami très proche, Anna comme la fille d'un professeur d'hébreu de son enfance.  
 


La naissance de la psychanalyse
Au moment où il se détache de Breuer, Freud se lie fortement à un autre médecin, Wilhelm Fliess, un oto-rhino-laryngologiste berlinois.  

De 1890 à 1900, ils vont échanger une abondante correspondance où se mêlent les récits d'événements quotidiens et de leurs loisirs, les commentaires de lectures, les réflexions sur l'affaire Dreyfus. Freud y exprime aussi les difficultés qu'il rencontre dans l'élaboration théorique, ses hésitations devant la révolution qu'il introduit dans l'observation et le traitement des malades, et le profond désarroi dans lequel le plongent parfois ses propres avancées. Malgré le doute et sa propre répugnance - culturelle et morale - devant ce qu'il découvre, Freud ne renonce jamais à aller de l'avant. Sa correspondance avec Fliess aura été un relais nécessaire et il y trouve encouragement et compréhension. Les deux hommes se rencontrent aussi fréquemment que possible, dans des entrevues qu'ils appellent leurs «congrès».  

En 1896, Freud est bouleversé par la mort de son père. Comme en témoignent ses lettres à Fliess, il se rend compte qu'il a déplacé sur son ami un amour et une dépendance dont il va devoir se libérer. C'est en s'interrogeant sur cette relation qu'il va cheminer au travers des ruses de son propre inconscient. Ainsi en viendra-t-il à avoir l'audace de se livrer à une auto-observation psychanalytique, à une autoanalyse qui le mènera inéluctablement à la rupture avec Wilhelm Fliess.  

Freud comprend que «les symptômes névrotiques ne se relient pas directement à des événements réels, mais à des fantasmes de désir». Ainsi, dans la névrose, la réalité psychique peut avoir plus d'importance que la réalité matérielle». Cette découverte bouleverse complètement ses observations antérieures et modifie profondément la technique de la psychanalyse. En s'appliquant à lui-même cette méthode d'investigation, en comprenant la nature des relations qu'il avait entretenues avec son père, âgé, et sa jeune mère, il jette les bases de ce qu'il appelle le complexe d'Odipe, et prend pour la première fois un de ses rêves comme objet d'analyse.  

L'Interprétation des rêves paraît en 1900. Reçue dans l'indifférence générale, c'est pourtant une œuvre capitale. Les rêves - productions apparemment absurdes de l'esprit - deviennent tout à coup un objet d'étude majeur, ils sont la «voie royale vers l'inconscient». Dans le «travail du rêve» sont à l'œuvre divers mécanismes psychiques: condensation, déplacement, retournement en leur contraire des pensées inconscientes sous-jacentes. Le contenu manifeste du rêve n'est que la mise en scène d'un contenu latent, que l'interprétation - acte fondamental du psychanalyste - met en lumière.  

Quelques rares personnes se montrent intéressées, constituant le groupe des premiers disciples: Alfred Adler, Rudolf Reitler, Max Kahane, Wilhelm Stekel. Ils commencent à se réunir, dès 1902, chaque mercredi soir, chez Freud. Bientôt les rejoignent Paul Federn et Hans Sachs.

La même année, Freud fait un voyage à Rome, qui revêt une importance particulière: jusque-là, il n'avait pu réaliser son souhait de voir la Ville éternelle en raison d'une phobie des voyages et d'un sentiment ambivalent à l'égard d'une cité qui incarnait pour lui ses interdits œdipiens. Après ce voyage, plus assuré de ses conceptions, il pose sa candidature au titre de professeur adjoint à la Faculté: il est nommé, grâce à l'intervention d'une patiente qui parvient à lever les réticences du ministère à son égard. Car la conception psychanalytique de la sexualité continue, en effet, à faire scandale. Les Trois Essais sur la théorie de la sexualité renversent bien des idées reçues: Freud y soutient que l'enfant manifeste une sexualité active et qu'il n'y a pas de frontière entre le normal et le pathologique, que toutes les formes de sexualité, fussent-elles les plus perverses, existent dans les fantasmes de tout être humain. On cherche querelle à Freud à propos du cas Dora, récit de la cure d'une jeune fille qui exprime des désirs considérés comme inavouables. A travers ce cas, Freud consolide la modélisation du transfert, bien que la cure se révèle un échec thérapeutique. Simultanément à la publication différée de ce cas, il fait éditer, en 1905, le Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient.  

L'émergence du mouvement analytique
En 1906, à l'âge de cinquante et un ans, Freud sort de l'isolement. Des psychiatres prestigieux se rallient à la psychanalyse; il s'agit d'Eugen Bleuler et de son élève Carl Gustav Jung, suisses l'un et l'autre, qui donnent ainsi à la science naissante une caution universitaire et une dimension internationale. Le mouvement va alors se développer. En 1908, la Société psychanalytique compte trente-deux membres, et tient son premier congrès à Salzbourg. La même année paraît le premier journal de psychanalyse (Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschung) sous la direction de Bleuler et de Freud, dont Jung est le rédacteur en chef; la parution du journal sera interrompue pendant la Première Guerre mondiale. Les Zurichois défendront désormais la psychanalyse, et la méthode aura droit de cité dans l'hôpital mondialement connu du Burghöltzli.  

Sándor Ferenczi, psychanalyste hongrois, va devenir alors un ami personnel de la famille Freud. Praticien, sa curiosité intellectuelle le pousse à s'intéresser à toutes sortes de situations cliniques et à prendre en charge des patients difficiles. Théoricien, il est soucieux d'élargir le champ de la psychanalyse (Thalassa, Essai sur la théorie de la génitalité, 1924). Visionnaire pragmatique, Sándor Ferenczi prend une place grandissante dans le groupe de Freud et donne ainsi naissance à un courant fortement représenté en Hongrie, puis en Grande-Bretagne et en Amérique du Sud. Il sera aussi un compagnon de voyage de Freud, dont il est une sorte de fils spirituel.  

Abraham Brill, et Ernest Jones - le biographe de Freud -, introduisent la psychanalyse outre-mer. Karl Abraham crée, en 1910, la Société psychanalytique de Berlin; fidèle disciple de Freud, il prendra toujours son parti dans les conflits qui l'opposeront à Adler, à Jung ou à Rank. Son œuvre, abondante, approfondit les concepts freudiens dans la plus grande orthodoxie.  

En 1909, Freud est invité aux Etats-Unis. Il prononce une série de conférences sur la psychanalyse à la Clark University à Worcester. Jung et Ferenczi l'accompagnent. Freud reçoit un accueil très favorable, qui contraste avec la méfiance, voire l'hostilité, qu'il déclenche en Europe.


Premières dissensions
En 1910, au deuxième congrès du mouvement psychanalytique, à Nuremberg, des conflits éclatent, au point que Freud laisse la présidence du groupe viennois à Adler, alors que Jung devient président de la Société internationale de psychanalyse que vient de créer Ferenczi. Les revues de psychanalyse se multiplient: le Zentral Blatt für Psycho-Analysis, animé par Adler et Stekel, puis Imago, dirigée par Sachs et Rank. Bientôt, Adler crée un groupe dissident, la Société de psychanalyse libre. L'enjeu théorique est de taille: il s'agit de minimiser l'importance de la sexualité au profit de la volonté de puissance des hommes. Puis c'est Stekel qui quitte le mouvement en 1912. La séparation avec Jung est plus délicate, car s'y mêlent des considérations théoriques, politiques et affectives.

Freud avait espéré voir Jung devenir son successeur. Au début de leur relation, Freud voulut ignorer la tendance de Jung à psychologiser la théorie et à remplacer le fonctionnement psychique interne par une vision mystique et universelle (théorie des archétypes). Si Adler faisait de la libido une force s'exerçant sur le plan social, Jung, lui, diluait ce concept jusqu'à en faire une force vague et floue, sorte d'énergie en soi. Le concept freudien d'une force motrice, de nature sexuelle et présente dès l'enfance, a été et reste à l'origine des plus grandes résistances à la psychanalyse.  

Freud ne se contente pas de rejeter ces résistances et ces déviations, il s'en sert pour approfondir sa réflexion et élaborer une autre manière de concevoir le fonctionnement psychique inconscient: Pour introduire le narcissisme (1914) est animé de façon sous-jacente par son désir de montrer en quoi sa théorie de la libido est différente de celle de Jung. Freud distingue désormais deux formes de libido: une libido objectale et une libido narcissique, réfléchie sur l'individu lui-même. Cette distinction, aujourd'hui classique, entraînait une plus grande complexité dans la théorie, semant le trouble parmi les élèves de Freud.  

Adler démissionne en 1911, avant le congrès de Weimar, et Jung en 1913, après celui de Munich. Pour prévenir d'autres ruptures, toujours très douloureuses pour Freud, Jones imagine un «comité secret» dont la tâche serait non seulement d'aider Freud dans ses travaux et la diffusion de ses idées, mais aussi de le protéger des à-coups inévitables dans une discipline encore naissante. Le comité, qui se réunit pour la première fois le 25 mai 1913, est composé de Jones, Ferenczi, Rank (qui partira à son tour), Sachs, Abraham.  

A cette même époque, Lou Andreas-Salomé rejoint le mouvement. Femme de lettres, amie de Nietzsche, égérie de Rainer Maria Rilke, elle devient une amie très proche de Freud.  C'est une période très féconde pour Freud. Dans Cinq Psychanalyses (1911), l'étude écrite à partir de la monographie du président Schreber, qui lui avait été indiquée par Jung, lui permet d'ouvrir le champ de la paranoïa et des phénomènes de projection, rapportés à l'homosexualité refoulée. Celle de l'«homme aux loups», un patient de Freud souffrant d'une névrose grave, lui donne l'occasion de s'opposer formellement à la conception d'Adler et de Jung, qui voulaient prouver la responsabilité d'événements sociaux ou personnels récents dans l'éclosion des névroses. Dans cette étude, Freud insiste sur la névrose infantile et se déclare lui-même étonné par le matériel infantile que la psychanalyse de son patient a mis au jour. L'étude du cas du petit Hans (1909), fils d'un élève de Freud, vient elle aussi confirmer l'importance des fantasmes sexuels infantiles dans la création de troubles névrotiques. Ces textes, outre leur intérêt théorique, sont révélateurs du style de Freud, mêlant, de manière quasi romanesque, la complexité et la flexibilité de la pensée à la limpidité des phrases et des mots employés.  

En même temps, dans Totem et Tabou (1913), Freud donne une ampleur nouvelle à son œuvre en étendant ses investigations à l'histoire des religions et des sociétés, dont il rapproche l'évolution de celle de l'individu. Freud enracine l'origine des sociétés humaines dans un événement: le meurtre du père de la horde primitive, qui unit les fils dans un sentiment de culpabilité commun. Pour s'en défendre et échapper à la répétition de la violence qu'ils ont déclenchée, ils mettent en place des règles de vie, des lois de société, dont les premières sont les tabous: interdiction de l'inceste, du meurtre des représentants totémiques du père, et institution de l'exogamie. On reconnaît là les caractéristiques de la situation affective œdipienne, que tout individu traverse dans son enfance. Freud reprendra ce thème dans son livre Moïse et le monothéisme.  

Au cours de ces années, Freud élargira le champ de sa réflexion à d'autres domaines encore, notamment par l'étude du roman de Jensen, Gradiva, et son travail sur Léonard de Vinci (Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci), où sont analysés, à travers des œuvres d'art, les rapports de la curiosité sexuelle infantile, du besoin de connaissance et de la sublimation.  
 

Les années de guerre
Avant le déclenchement du conflit, la situation de Freud est relativement satisfaisante. Il pourvoit à l'éducation de ses six enfants, accueille sa belle-sœur, prend chaque été des vacances en famille à la montagne et fait quelques voyages. La guerre détruit ce bel équilibre. Ses trois fils partent se battre, la clientèle est dispersée. De tous ses proches, seul Sachs reste à Vienne. Ces malheurs publics et privés conduisent Freud encore une fois à une évolution théorique qui se développera ultérieurement. «L'humanité, je n'en doute pas, se remettra même de cette guerre, mais je suis certain que ni moi ni mes contemporains nous ne retrouverons un monde heureux (...) tout arrive comme la psychanalyse aurait pu le prévoir d'après sa connaissance de l'homme et de son comportement.» Mais il se remet au travail et publie en 1915 la Métapsychologie, où il étudie en particulier la question de la pulsion, de l'inconscient et du refoulement. En 1916 et en 1917, il donne une série de conférences à l'amphithéâtre de la clinique psychiatrique de Vienne, qui seront publiées en 1917 sous le titre Conférences d'introduction à la psychanalyse (traduction française: Introduction à la psychanalyse , 1951).  

Deux figures importantes le rejoignent alors: Georg Groddeck, le promoteur de la médecine psychosomatique, et le mécène Anton von Freund, dont la générosité permettra de créer une maison d'édition spécialisée dans la psychanalyse. Avant même la fin des hostilités, Abraham organise à Budapest le cinquième congrès international, dont le succès repose sur la découverte et l'étude psychanalytique des névroses de guerre.  

Freud est cependant frappé par des deuils importants. Il perd son demi-frère Emmanuel, son ami et mécène Anton von Freund et, disparition douloureuse entre toutes, sa fille Sophie, emportée par la grippe espagnole à l'âge de vingt-sept ans. L'année 1920 est celle d'un tournant dans l'œuvre de Freud: pendant qu'il écrit le Moi et le Ça, il est atteint d'un nouveau deuil: son petit fils Heinz, (l'un des fils de sa fille décédée, auquel il était très attaché), meurt à son tour.  

En 1923, son ami et médecin Felix Deutsch diagnostique un cancer buccal. Peu après, Freud subit la première des trente-trois interventions pratiquées sur son cancer de la mâchoire. Il assumera avec courage la dégradation progressive due à la maladie, qui entrave son élocution et lui impose une prothèse énorme et douloureuse. Sans jamais se plaindre, il se battra pour ne pas perdre sa lucidité. Jusqu'à la fin, il acceptera sereinement l'idée de sa propre mort, en se tenant toujours à l'écart de toute option religieuse. «Je considère comme une victoire de pouvoir garder un jugement clair en toutes circonstances», écrira-t-il à un ami dans une lettre datée de 1926.  

En 1923, au moment où Freud traverse ces douloureuses épreuves, le comité secret est déchiré par des dissensions et des rivalités, aggravées par l'idée que Freud peut mourir rapidement de son cancer. Les clauses du comité prévoyaient que tous les membres devaient soumettre leurs publications aux autres: en 1923, Rank et Ferenczi passent outre et publient le Développement de la psychanalyse, livre que Freud accueille avec bienveillance. Pourtant Rank y expose déjà ses hypothèses sur la naissance comme traumatisme originel et universel; Ferenczi, à son tour, y amorce ses tentatives de psychanalyse courte et active. Là où Freud voit un effort de recherche, les «orthodoxes», autour d'Abraham, discernent une hérésie.  
 


Le triomphe
Freud est désormais considéré comme un penseur universel. Il publie, en 1927, l'Avenir d'une illusion, où il traite du mécanisme du besoin religieux, de l'illusion et de ses rapports avec la vérité, et conclut par un hommage à la démarche scientifique.  

Il montre avec encore plus de précision dans Malaise dans la civilisation (1930) que la religion véhicule des besoins archaïques inconscients. La société et la culture ont pour fonction la répression des pulsions et portent en elles un potentiel de malaise et de conflits entre les besoins de l'homme et les contraintes de la vie collective; ce malaise est intériorisé dans le psychisme lui-même entre les pulsions de vie (Eros) et les pulsions de destruction (Thanatos).

A cette époque, Freud peut s'abstraire de toute pratique soignante et n'analyse plus que des élèves en formation. Très sollicité, il échange une correspondance abondante avec des grands intellectuels de son temps: Romain Rolland, Thomas Mann, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Alfred Einstein. En 1933, à la demande de ce dernier, pacifiste militant, il écrit un texte pour la Société des Nations, Pourquoi la guerre, où il désigne comme fond de la nature humaine la violence et la haine.  

En 1930 il obtient le prix Goethe, que sa fille Anna - la seule de ses enfants qui devint psychanalyste - va recevoir à sa place. Son soixante-quinzième anniversaire est marqué par des manifestations d'amitié et d'admiration dans le monde entier.  
 

L'exil
Pendant la montée du nazisme, dont il mesure la progression en Autriche, Ferenczi le presse de fuir, mais, las et malade, Freud ne craint pas la mort. Bientôt cependant ses livres sont brûlés en place publique à Berlin, la psychanalyse est dénoncée comme une «science juive», malgré les efforts de quelques-uns qui tentent de la «sauver» à travers un institut de psychothérapie nazifié à Berlin. Pour sa part, pendant un temps, Jung se range du côté de ce qu'il croit être une «psychologie aryenne».  

Freud subit sans broncher, et parfois avec humour, les brimades de la Gestapo autrichienne. Cependant, après l'Anschluss, en mars 1938, Ernest Jones, la princesse Marie Bonaparte, cofondatrice de la Société psychanalytique de Paris et de la Revue française de psychanalyse, et William O. Bullitt, ambassadeur des Etats-Unis en France, organisent le départ pour Londres de la famille Freud. Ce furent probablement les menaces d'arrestation pesant sur Anna qui décidèrent Freud à quitter Vienne; lui-même était trop célèbre pour être attaqué personnellement, et son statut fut un rempart pour nombre de ses élèves qui purent s'enfuir avant lui. La Société viennoise de psychanalyse fut dissoute. Les quatre sœurs de Freud, demeurées en Autriche, furent déportées et moururent en camp de concentration.  

Le 4 juin 1938 Freud quitte Vienne pour toujours et se rend à Londres, après une halte à Paris. Accueilli avec enthousiasme dans la capitale britannique, isolé néanmoins sur le plan personnel en raison de sa maladie, il se remet au travail et ne reçoit que quelques visiteurs étrangers de marque comme Malinowski, Chaïm Weizmann, Salvador Dalí, qui fait son portrait, Stefan Zweig. A bout de force, en proie à des souffrances atroces, il s'adresse à son fidèle médecin Schur: «Vous avez promis de m'aider lorsque je n'en pourrai plus. A présent ce n'est plus qu'une torture et cela n'a plus de sens.» Une infime dose de morphine l'endort paisiblement. Il meurt le 23 septembre 1939.  

Sa dernière œuvre, Moïse et le monothéisme, qu'il avait commencé à écrire dès 1934, à Vienne, au moment où montait l'antisémitisme, mais qu'il avait refusé de publier pour ne pas nuire aux Juifs et à la psychanalyse, sera terminée et éditée à Londres en 1939. C'est un «roman historique» en trois parties où Freud défend l'idée selon laquelle Moïse fut un Egyptien qui apporta au peuple juif la religion monothéiste du pharaon Akhenaton. Son hypothèse, qui rejoint les préoccupations concernant le meurtre du père exposées dans Totem et Tabou, est que seul le meurtre du meneur Moïse, porteur des lois, permet l'instauration de la religion monothéiste comme ciment du peuple désormais élu.  

Si Freud n'a jamais réellement tranché entre l'impact de la réalité matérielle (traumatisme sexuel réel, meurtre du père réalisé au moins symboliquement dans le conflit œdipien, ou meurtre du fondateur de la religion mosaïque), les souvenirs (exprimés lors des cures, retrouvés ou recréés dans une démarche archéologique à laquelle Freud était attaché, ou dans l'objectivation des récits bibliques autour de Moïse) et les fantasmes (individuels, tels qu'ils peuvent apparaître dans les rêves et les délires, ou collectifs, tels qu'ils peuvent se mettre en place dans les mythes ou l'histoire), il n'a à aucun moment de son œuvre abandonné l'un ou l'autre de ces concepts.  

L'histoire des cultures et des civilisations est analogue à l'histoire individuelle. Freud passe d'un mythe anhistorique (le complexe d'Odipe) à un «roman historique» (l'homme Moïse), articulant dans le même mouvement l'ontogenèse et la phylogenèse. Dans Moïse et le monothéisme, il se livre à une enquête sur la démarche de la pensée et de la mémoire. Freud ne croit pas aux systèmes d'explications générales, qu'il sacrifie volontiers aux parcelles de vérité que la «science met au jour dans ses opérations de fragmentation».  

Freud a ainsi apporté une nouvelle vision de l'homme et des lois qui régissent sa pensée et son rapport au monde. Il rejoint, comme il l'avait lui-même formulé, Darwin et Copernic, c'est-à-dire ceux qui passent pour avoir humilié l'homme en lui indiquant la modestie de sa place dans l'Univers - blessure narcissique qui entraîne de multiples résistances.


 
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