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Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Contemporaine > Freud, Sigmund Freiberg, auj. Pribor, Rép. Tchèque, 1856 - Londres, 1939 © Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia
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Sigmund Freud
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Médecin et psychanalyste autrichien. Souvent seul face à ses opposants et à ses élèves, en butte aux sarcasmes des milieux officiels viennois, le fondateur de la psychanalyse a opéré une véritable révolution au début du XXe siècle par la «découverte» de l'inconscient, à travers l'interprétation des rêves aussi bien que des mots d'esprit, par la révélation de l'importance de la sexualité dans la vie psychique tant normale que pathologique et par sa théorie du mode de fonctionnement de l'appareil psychique.
Sigmund Freud a vécu les grandes révolutions sociales et politiques de son temps à Vienne, vivier d'intellectuels et de savants qu'il connut capitale de l'Empire austro-hongrois. Il détestait cette ville mais il ne la quitta que sous la contrainte après l'Anschluss.
Il avait trois ans lorsque Darwin publia, De l'origine des espèces (1859), onze ans quand Karl Marx fit paraître le premier livre du Capital (1867), et dix-neuf ans quand parut l'ouvrage de Nietzsche Humain, trop humain (1875).
Les années de jeunesse
Sigismond Schlomo Freud est né le
6 mai 1856 à Freiberg, petite ville de Moravie. Son
père, Jacob Freud, négociant en laine, se maria deux
fois. D'un premier mariage, il eut deux fils, Emmanuel et
Philippe. Veuf, il épousa Amalia Nathansohn, de vingt ans plus
jeune que lui. Sigmund - qui modifia lui-même son
prénom à l'âge de vingt-deux ans - est le
premier fils né de cette union. Son père avait alors
quarante et un ans. Le premier ami de Sigmund Freud fut son neveu
John, d'un an son aîné. Ensuite naquirent cinq
frères et sœurs. Jacob Freud ayant fait faillite, la
famille partit s'installer, pauvrement, à Vienne; Sigmund
est alors âgé de quatre ans.
Au lycée, où il entre avec un
an d'avance, c'est un brillant élève.
Fasciné par Hannibal, Napoléon, Masséna, il lit
assidûment Ludwig Börne,
Goethe,
Shakespeare et
la Bible. A la fin de ses études secondaires, il est
félicité par son professeur de lettres pour son style.
Sigmund Freud restera marqué par sa culture d'origine:
«Etant juif, je me trouvais exempt de nombreux
préjugés (...) j'étais aussi préparé
à rejoindre l'opposition (...)». Mais, plus que
d'un quelconque souci d'originalité, il
témoigne d'«un désir de savoir, lequel se
rapportait toutefois plus à la condition humaine
qu'à des objets naturels».
Freud choisit d'étudier la
médecine après avoir entendu une conférence
où était exposé l'essai sur la Nature,
attribué à Goethe. Les théories de
Darwin, alors
très discutées, ont dû l'influencer
également. A l'université, où il s'inscrit
en 1873, il ne sera pas très heureux. Après
quelques recherches sur les glandes sexuelles des anguilles, il
entre au laboratoire du physiologiste Brücke, où, se
sentant enfin en paix, il restera six ans (1876-1882). Au cours
de ses recherches, il est tout près de découvrir le
neurone qui sera décrit quelque temps après par
Waldeyer.
A la fin de ses études, il se destine
à la recherche pure en anatomopathologie. Cependant, son
maître, Brücke, lui conseille, sans doute en raison de
l'antisémitisme ambiant et de sa pauvreté, qui lui
interdisent une carrière universitaire, de choisir une
pratique clinique. Il s'oriente vers la neurologie et
l'étude de ce que l'on appelait alors les maladies
nerveuses. «
Ni à cette époque ni plus
tard, je ne ressentis une prédilection pour la situation et
les préoccupations du médecin (...), j'étais
plutôt mû par une sorte de soif de savoir.
»
De la neurologie à l'hystérie
Freud publie des articles d'histologie
nerveuse. Suivant les conseils de son maître, il passe
en 1881 ses examens finaux de médecine et travaille
à l'hôpital général de Vienne. Il est
nommé dans le service du psychiatre Meynert en 1883.
Dès lors, la probité intellectuelle et la rigueur
qu'il avait apprises auprès de Brücke trouvent à
s'appliquer plus à des personnes et à des situations
qu'à des objets d'étude microscopiques.
Pendant ce temps, il fait deux
rencontres: celle de Martha Bernays, avec laquelle il se fiance
(il attendra cinq ans l'ouverture de son cabinet pour
l'épouser), et celle du neurophysiologiste Josef Breuer,
qui allait tenir une place importante dans sa vie et dans ses
recherches. En 1885, il obtient une bourse d'études
qui lui permet de se rendre à Paris, auprès de Charcot,
dont les travaux portent sur les hystériques. C'est
là qu'il découvre à la fois la puissance de
l'hypnose et la nature psychique des symptômes
hystériques. Impressionné, il rentre à Vienne,
où il fait scandale en prononçant une conférence
sur l'hystérie masculine, en référence à
Charcot. «Je ne suis plus jamais retourné à la
Société des médecins depuis lors.» Il ouvre
son propre cabinet le dimanche de Pâques 1886, et se
marie enfin avec Martha Bernays. Pour traiter les malades
qu'il reçoit, il pratique alors
l'électrothérapie et l'hypnose. Il traduit en
allemand les Leçons du mardi de Charcot. En 1889, Freud
fait un voyage à Nancy pour rencontrer Bernheim, lui aussi
spécialiste de l'hypnose. Pourtant, en 1891, on le
voit encore attaché à la neurologie: paraît alors
son ouvrage De la conception des aphasies, dans lequel il
critique la théorie des localisations cérébrales.
Josef Breuer, qu'il avait
rencontré chez Brücke, avait aidé moralement et
financièrement le jeune étudiant Freud, toujours en
proie à des difficultés matérielles. Mais il lui
avait parlé aussi, avant même son voyage à Paris,
de Bertha Pappenheim, qui sera la célèbre Anna O. des
Etudes sur l'hystérie: il avait découvert que les
symptômes de cette jeune patiente, cultivée et
intelligente, disparaissaient quand elle pouvait, sous hypnose,
les relier à des événements traumatisants de son
passé.
Le génie de Freud lui permit de
faire le lien entre les efforts de modélisation de Charcot,
qui restaient fondés sur une hypothèse
mécaniciste, et les tentatives thérapeutiques du
praticien qu'était Breuer: «Ces symptômes
avaient donc un sens, et correspondaient à des reliquats ou
réminiscences de situations affectives.» Du même
coup, Freud saisissait le rôle de la cure de parole -
le chimney sweeping («ramonage de cheminée»),
disait Anna O. (Bertha Pappenheim) - et mettait au jour le
sens du symptôme. Aussi la recherche freudienne prit-elle
une autre dimension: elle ne se faisait plus en laboratoire, mais
sur et à partir des émotions du patient, et,
déjà, de celles du chercheur.
Freud conçut rapidement
l'idée que le traumatisme originel était toujours
d'ordre sexuel, ce que Breuer, choqué, ne put accepter.
Charcot en avait eu l'intuition, sans cependant s'y
arrêter. Freud sut tirer les conséquences, surprenantes
pour l'époque, de cette observation. En 1896, il
prononça une conférence intitulée
«L'étiologie sexuelle de l'hystérie»,
qui fit à nouveau scandale.
Un an auparavant, il avait publié
avec Breuer Etudes sur l'hystérie, qui marque la
naissance de la psychanalyse freudienne en faisant
apparaître la divergence théorique entre les deux
auteurs. Freud reconnaîtra toujours sa dette à
l'égard de Breuer, mais dorénavant leurs chemins se
sépareront. «Sous l'influence de ma surprenante
trouvaille» (c'est-à-dire l'importance des
«émois de nature sexuelle»), écrit Freud,
«je sortis du domaine de l'hystérie et
commençai à explorer la vie sexuelle des
neurasthéniques.»
Parallèlement, il élabore une
méthode, qui se dégage de l'hypnose, et une
théorie, celle du transfert (substitution, dans les
relations affectives du sujet, d'une personne à une
autre) et du primat de la sexualité. L'hypnose favorise
une décharge émotionnelle qui soulage le patient en
atténuant ou en faisant disparaître provisoirement les
symptômes: c'est ce que Breuer appelait la méthode
cathartique. L'observation des hystériques qu'il a
en traitement conduit Freud à abandonner cette démarche
et celle de la suggestion pour une technique dite des
associations libres. «Je fis droit au nouvel état des
choses en nommant le procédé d'investigation et de
guérison non plus catharsis mais psychanalyse.»
Désormais, il est sensible aux paroles des malades, à
leurs rêves, à leurs souvenirs, il les suit dans
l'expression verbale de leurs conflits intérieurs. Il
comprend peu à peu que ce qui a été oublié
est «pénible, effrayant, honteux...» et
découvre ainsi les mécanismes de la résistance
(refus du sujet de reconnaître un matériel inconscient)
et du refoulement (tentative de maintien dans l'inconscient
d'un désir inavouable): c'est la première
ébauche de la représentation de l'appareil
psychique et de l'inconscient.
Cette période de découverte
marque la vie personnelle et familiale de Freud. Il a six enfants,
tous nommés en fonction de ses admirations et de ses
amitiés: Jean Martin comme Charcot, Olivier comme Cromwell,
Ernst comme Brücke, son premier «patron» en
médecine, Mathilde comme Mme Breuer, Sophie comme
Mme Paneth, femme d'un ami très proche, Anna comme la
fille d'un professeur d'hébreu de son enfance.
La naissance de la psychanalyse
Au moment où il se détache de
Breuer, Freud se lie fortement à un autre médecin,
Wilhelm Fliess, un oto-rhino-laryngologiste berlinois.
De 1890 à 1900, ils vont
échanger une abondante correspondance où se mêlent
les récits d'événements quotidiens et de leurs
loisirs, les commentaires de lectures, les réflexions sur
l'affaire Dreyfus. Freud y exprime aussi les difficultés
qu'il rencontre dans l'élaboration théorique,
ses hésitations devant la révolution qu'il
introduit dans l'observation et le traitement des malades, et
le profond désarroi dans lequel le plongent parfois ses
propres avancées. Malgré le doute et sa propre
répugnance - culturelle et morale - devant ce
qu'il découvre, Freud ne renonce jamais à aller de
l'avant. Sa correspondance avec Fliess aura été un
relais nécessaire et il y trouve encouragement et
compréhension. Les deux hommes se rencontrent aussi
fréquemment que possible, dans des entrevues qu'ils
appellent leurs «congrès».
En 1896, Freud est bouleversé
par la mort de son père. Comme en témoignent ses
lettres à Fliess, il se rend compte qu'il a
déplacé sur son ami un amour et une dépendance
dont il va devoir se libérer. C'est en
s'interrogeant sur cette relation qu'il va cheminer au
travers des ruses de son propre inconscient. Ainsi en
viendra-t-il à avoir l'audace de se livrer à une
auto-observation psychanalytique, à une autoanalyse qui le
mènera inéluctablement à la rupture avec Wilhelm
Fliess.
Freud comprend que «les
symptômes névrotiques ne se relient pas directement
à des événements réels, mais à des
fantasmes de désir». Ainsi, dans la névrose, la
réalité psychique peut avoir plus d'importance que
la réalité matérielle». Cette découverte
bouleverse complètement ses observations antérieures et
modifie profondément la technique de la psychanalyse. En
s'appliquant à lui-même cette méthode
d'investigation, en comprenant la nature des relations
qu'il avait entretenues avec son père, âgé, et
sa jeune mère, il jette les bases de ce qu'il appelle le
complexe d'Odipe, et prend pour la première fois un
de ses rêves comme objet d'analyse.
L'Interprétation des rêves
paraît en 1900. Reçue dans l'indifférence
générale, c'est pourtant une œuvre capitale.
Les rêves - productions apparemment absurdes de
l'esprit - deviennent tout à coup un objet
d'étude majeur, ils sont la «voie royale vers
l'inconscient». Dans le «travail du rêve»
sont à l'œuvre divers mécanismes psychiques:
condensation, déplacement, retournement en leur contraire
des pensées inconscientes sous-jacentes. Le contenu
manifeste du rêve n'est que la mise en scène
d'un contenu latent, que l'interprétation -
acte fondamental du psychanalyste - met en lumière.
Quelques rares personnes se montrent
intéressées, constituant le groupe des premiers
disciples: Alfred Adler, Rudolf Reitler, Max Kahane, Wilhelm
Stekel. Ils commencent à se réunir, dès 1902,
chaque mercredi soir, chez Freud. Bientôt les rejoignent
Paul Federn et Hans Sachs.
La même année, Freud fait un
voyage à Rome, qui revêt une importance
particulière: jusque-là, il n'avait pu réaliser
son souhait de voir la Ville éternelle en raison d'une
phobie des voyages et d'un sentiment ambivalent à
l'égard d'une cité qui incarnait pour lui ses
interdits œdipiens. Après ce voyage, plus assuré de
ses conceptions, il pose sa candidature au titre de professeur
adjoint à la Faculté: il est nommé, grâce
à l'intervention d'une patiente qui parvient à
lever les réticences du ministère à son égard.
Car la conception psychanalytique de la sexualité continue, en
effet, à faire scandale. Les Trois Essais sur la théorie
de la sexualité renversent bien des idées reçues:
Freud y soutient que l'enfant manifeste une sexualité
active et qu'il n'y a pas de frontière entre le normal
et le pathologique, que toutes les formes de sexualité,
fussent-elles les plus perverses, existent dans les fantasmes de
tout être humain. On cherche querelle à Freud à
propos du cas Dora, récit de la cure d'une jeune fille qui
exprime des désirs considérés comme inavouables. A
travers ce cas, Freud consolide la modélisation du transfert,
bien que la cure se révèle un échec
thérapeutique. Simultanément à la publication
différée de ce cas, il fait éditer, en 1905, le
Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient.
L'émergence du mouvement analytique
En 1906, à l'âge de
cinquante et un ans, Freud sort de l'isolement. Des psychiatres
prestigieux se rallient à la psychanalyse; il s'agit
d'Eugen Bleuler et de son élève Carl Gustav Jung,
suisses l'un et l'autre, qui donnent ainsi à la
science naissante une caution universitaire et une dimension
internationale. Le mouvement va alors se développer.
En 1908, la Société psychanalytique compte
trente-deux membres, et tient son premier congrès à
Salzbourg. La même année paraît le premier journal
de psychanalyse (Jahrbuch für psychoanalytische und
psychopathologische Forschung) sous la direction de Bleuler et de
Freud, dont Jung est le rédacteur en chef; la parution du
journal sera interrompue pendant la
Première Guerre
mondiale. Les Zurichois défendront désormais la
psychanalyse, et la méthode aura droit de cité dans
l'hôpital mondialement connu du Burghöltzli.
Sándor Ferenczi, psychanalyste
hongrois, va devenir alors un ami personnel de la famille Freud.
Praticien, sa curiosité intellectuelle le pousse à
s'intéresser à toutes sortes de situations
cliniques et à prendre en charge des patients difficiles.
Théoricien, il est soucieux d'élargir le champ de
la psychanalyse (Thalassa, Essai sur la théorie de la
génitalité, 1924). Visionnaire pragmatique,
Sándor Ferenczi prend une place grandissante dans le groupe
de Freud et donne ainsi naissance à un courant fortement
représenté en Hongrie, puis en Grande-Bretagne et en
Amérique du Sud. Il sera aussi un compagnon de voyage de
Freud, dont il est une sorte de fils spirituel.
Abraham Brill, et Ernest Jones -
le biographe de Freud -, introduisent la psychanalyse
outre-mer. Karl Abraham crée, en 1910, la
Société psychanalytique de Berlin; fidèle disciple
de Freud, il prendra toujours son parti dans les conflits qui
l'opposeront à Adler, à Jung ou à Rank. Son
œuvre, abondante, approfondit les concepts freudiens dans la
plus grande orthodoxie.
En 1909, Freud est invité aux
Etats-Unis. Il prononce une série de conférences sur la
psychanalyse à la Clark University à Worcester. Jung et
Ferenczi l'accompagnent. Freud reçoit un accueil très
favorable, qui contraste avec la méfiance, voire
l'hostilité, qu'il déclenche en Europe.
Premières dissensions
En 1910, au deuxième
congrès du mouvement psychanalytique, à Nuremberg, des
conflits éclatent, au point que Freud laisse la
présidence du groupe viennois à Adler, alors que Jung
devient président de la Société internationale de
psychanalyse que vient de créer Ferenczi. Les revues de
psychanalyse se multiplient: le Zentral Blatt für
Psycho-Analysis, animé par Adler et Stekel, puis Imago,
dirigée par Sachs et Rank. Bientôt, Adler crée un
groupe dissident, la Société de psychanalyse libre.
L'enjeu théorique est de taille: il s'agit de
minimiser l'importance de la sexualité au profit de la
volonté de puissance des hommes. Puis c'est Stekel qui
quitte le mouvement en 1912. La séparation avec Jung est
plus délicate, car s'y mêlent des considérations
théoriques, politiques et affectives.
Freud avait espéré voir Jung
devenir son successeur. Au début de leur relation, Freud
voulut ignorer la tendance de Jung à psychologiser la
théorie et à remplacer le fonctionnement psychique
interne par une vision mystique et universelle (théorie des
archétypes). Si Adler faisait de la libido une force
s'exerçant sur le plan social, Jung, lui, diluait ce
concept jusqu'à en faire une force vague et floue, sorte
d'énergie en soi. Le concept freudien d'une force
motrice, de nature sexuelle et présente dès
l'enfance, a été et reste à l'origine des
plus grandes résistances à la psychanalyse.
Freud ne se contente pas de rejeter ces
résistances et ces déviations, il s'en sert pour
approfondir sa réflexion et élaborer une autre
manière de concevoir le fonctionnement psychique
inconscient: Pour introduire le narcissisme (1914) est animé
de façon sous-jacente par son désir de montrer en quoi
sa théorie de la libido est différente de celle de
Jung. Freud distingue désormais deux formes de libido: une
libido objectale et une libido narcissique, réfléchie
sur l'individu lui-même. Cette distinction,
aujourd'hui classique, entraînait une plus grande
complexité dans la théorie, semant le trouble parmi les
élèves de Freud.
Adler démissionne en 1911,
avant le congrès de Weimar, et Jung en 1913, après
celui de Munich. Pour prévenir d'autres ruptures,
toujours très douloureuses pour Freud, Jones imagine un
«comité secret» dont la tâche serait non
seulement d'aider Freud dans ses travaux et la diffusion de
ses idées, mais aussi de le protéger des à-coups
inévitables dans une discipline encore naissante. Le
comité, qui se réunit pour la première fois le
25 mai 1913, est composé de Jones, Ferenczi, Rank
(qui partira à son tour), Sachs, Abraham.
A cette même époque, Lou
Andreas-Salomé rejoint le mouvement. Femme de lettres, amie
de
Nietzsche,
égérie de Rainer Maria Rilke, elle devient une amie
très proche de Freud. C'est une période
très féconde pour Freud. Dans Cinq Psychanalyses
(1911), l'étude écrite à partir de la
monographie du président Schreber, qui lui avait
été indiquée par Jung, lui permet d'ouvrir le
champ de la paranoïa et des phénomènes de
projection, rapportés à l'homosexualité
refoulée. Celle de l'«homme aux loups», un
patient de Freud souffrant d'une névrose grave, lui
donne l'occasion de s'opposer formellement à la
conception d'Adler et de Jung, qui voulaient prouver la
responsabilité d'événements sociaux ou
personnels récents dans l'éclosion des
névroses. Dans cette étude, Freud insiste sur la
névrose infantile et se déclare lui-même
étonné par le matériel infantile que la
psychanalyse de son patient a mis au jour. L'étude du
cas du petit Hans (1909), fils d'un élève de Freud,
vient elle aussi confirmer l'importance des fantasmes sexuels
infantiles dans la création de troubles névrotiques.
Ces textes, outre leur intérêt théorique, sont
révélateurs du style de Freud, mêlant, de
manière quasi romanesque, la complexité et la
flexibilité de la pensée à la limpidité des
phrases et des mots employés.
En même temps, dans Totem et Tabou
(1913), Freud donne une ampleur nouvelle à son œuvre en
étendant ses investigations à l'histoire des
religions et des sociétés, dont il rapproche
l'évolution de celle de l'individu. Freud enracine
l'origine des sociétés humaines dans un
événement: le meurtre du père de la horde
primitive, qui unit les fils dans un sentiment de
culpabilité commun. Pour s'en défendre et
échapper à la répétition de la violence
qu'ils ont déclenchée, ils mettent en place des
règles de vie, des lois de société, dont les
premières sont les tabous: interdiction de l'inceste, du
meurtre des représentants totémiques du père, et
institution de l'exogamie. On reconnaît là les
caractéristiques de la situation affective œdipienne,
que tout individu traverse dans son enfance. Freud reprendra ce
thème dans son livre Moïse et le monothéisme.
Au cours de ces années, Freud
élargira le champ de sa réflexion à d'autres
domaines encore, notamment par l'étude du roman de Jensen,
Gradiva, et son travail sur Léonard de Vinci (Un souvenir
d'enfance de
Léonard de
Vinci), où sont analysés, à travers des
œuvres d'art, les rapports de la curiosité sexuelle
infantile, du besoin de connaissance et de la sublimation.
Les années de guerre
Avant le déclenchement du conflit, la
situation de Freud est relativement satisfaisante. Il pourvoit
à l'éducation de ses six enfants, accueille sa
belle-sœur, prend chaque été des vacances en famille
à la montagne et fait quelques voyages. La guerre détruit
ce bel équilibre. Ses trois fils partent se battre, la
clientèle est dispersée. De tous ses proches, seul Sachs
reste à Vienne. Ces malheurs publics et privés conduisent
Freud encore une fois à une évolution théorique qui
se développera ultérieurement. «L'humanité,
je n'en doute pas, se remettra même de cette guerre, mais
je suis certain que ni moi ni mes contemporains nous ne
retrouverons un monde heureux (...) tout arrive comme la
psychanalyse aurait pu le prévoir d'après sa
connaissance de l'homme et de son comportement.» Mais il
se remet au travail et publie en 1915 la Métapsychologie,
où il étudie en particulier la question de la pulsion, de
l'inconscient et du refoulement. En 1916 et en 1917, il donne
une série de conférences à
l'amphithéâtre de la clinique psychiatrique de
Vienne, qui seront publiées en 1917 sous le titre
Conférences d'introduction à la psychanalyse
(traduction française: Introduction à la psychanalyse ,
1951).
Deux figures importantes le rejoignent
alors: Georg Groddeck, le promoteur de la médecine
psychosomatique, et le mécène Anton von Freund, dont la
générosité permettra de créer une maison
d'édition spécialisée dans la psychanalyse.
Avant même la fin des hostilités, Abraham organise
à Budapest le cinquième congrès international,
dont le succès repose sur la découverte et
l'étude psychanalytique des névroses de guerre.
Freud est cependant frappé par des
deuils importants. Il perd son demi-frère Emmanuel, son ami
et mécène Anton von Freund et, disparition douloureuse
entre toutes, sa fille Sophie, emportée par la grippe
espagnole à l'âge de vingt-sept ans.
L'année 1920 est celle d'un tournant dans
l'œuvre de Freud: pendant qu'il écrit le Moi et
le Ça, il est atteint d'un nouveau deuil: son petit fils
Heinz, (l'un des fils de sa fille décédée,
auquel il était très attaché), meurt à son
tour.
En 1923, son ami et médecin
Felix Deutsch diagnostique un cancer buccal. Peu après,
Freud subit la première des trente-trois interventions
pratiquées sur son cancer de la mâchoire. Il assumera
avec courage la dégradation progressive due à la
maladie, qui entrave son élocution et lui impose une
prothèse énorme et douloureuse. Sans jamais se
plaindre, il se battra pour ne pas perdre sa lucidité.
Jusqu'à la fin, il acceptera sereinement l'idée
de sa propre mort, en se tenant toujours à l'écart
de toute option religieuse. «Je considère comme une
victoire de pouvoir garder un jugement clair en toutes
circonstances», écrira-t-il à un ami dans une
lettre datée de 1926.
En 1923, au moment où Freud
traverse ces douloureuses épreuves, le comité secret est
déchiré par des dissensions et des rivalités,
aggravées par l'idée que Freud peut mourir rapidement
de son cancer. Les clauses du comité prévoyaient que tous
les membres devaient soumettre leurs publications aux autres:
en 1923, Rank et Ferenczi passent outre et publient le
Développement de la psychanalyse, livre que Freud accueille
avec bienveillance. Pourtant Rank y expose déjà ses
hypothèses sur la naissance comme traumatisme originel et
universel; Ferenczi, à son tour, y amorce ses tentatives de
psychanalyse courte et active. Là où Freud voit un effort
de recherche, les «orthodoxes», autour d'Abraham,
discernent une hérésie.
Le triomphe
Freud est désormais
considéré comme un penseur universel. Il publie,
en 1927, l'Avenir d'une illusion, où il traite du
mécanisme du besoin religieux, de l'illusion et de ses
rapports avec la vérité, et conclut par un hommage à
la démarche scientifique.
Il montre avec encore plus de
précision dans Malaise dans la
civilisation
(1930) que la religion véhicule des besoins archaïques
inconscients. La société et la culture ont pour
fonction la répression des pulsions et portent en elles un
potentiel de malaise et de conflits entre les besoins de
l'homme et les contraintes de la vie collective; ce malaise
est intériorisé dans le psychisme lui-même entre
les pulsions de vie (Eros) et les pulsions de destruction
(Thanatos).
A cette époque, Freud peut
s'abstraire de toute pratique soignante et n'analyse plus
que des élèves en formation. Très sollicité,
il échange une correspondance abondante avec des grands
intellectuels de son temps: Romain Rolland, Thomas Mann, Arthur
Schnitzler, Stefan Zweig, Alfred Einstein. En 1933, à
la demande de ce dernier, pacifiste militant, il écrit un
texte pour la Société des Nations, Pourquoi la guerre,
où il désigne comme fond de la nature humaine la
violence et la haine.
En 1930 il obtient le prix Goethe,
que sa fille Anna - la seule de ses enfants qui devint
psychanalyste - va recevoir à sa place. Son
soixante-quinzième anniversaire est marqué par des
manifestations d'amitié et d'admiration dans le monde
entier.
L'exil
Pendant la montée du nazisme, dont il mesure la progression en Autriche, Ferenczi le presse de fuir, mais, las et malade, Freud ne craint pas la mort. Bientôt cependant ses livres sont brûlés en place publique à Berlin, la psychanalyse est dénoncée comme une «science juive», malgré les efforts de quelques-uns qui tentent de la «sauver» à travers un institut de psychothérapie nazifié à Berlin. Pour sa part, pendant un temps, Jung se range du côté de ce qu'il croit être une «psychologie aryenne».
Freud subit sans broncher, et parfois avec humour, les brimades de la Gestapo autrichienne. Cependant, après l'Anschluss, en mars 1938, Ernest Jones, la princesse Marie Bonaparte, cofondatrice de la Société psychanalytique de Paris et de la Revue française de psychanalyse, et William O. Bullitt, ambassadeur des Etats-Unis en France, organisent le départ pour Londres de la famille Freud. Ce furent probablement les menaces d'arrestation pesant sur Anna qui décidèrent Freud à quitter Vienne; lui-même était trop célèbre pour être attaqué personnellement, et son statut fut un rempart pour nombre de ses élèves qui purent s'enfuir avant lui. La Société viennoise de psychanalyse fut dissoute. Les quatre sœurs de Freud, demeurées en Autriche, furent déportées et moururent en camp de concentration.
Le 4 juin 1938 Freud quitte Vienne pour toujours et se rend à Londres, après une halte à Paris. Accueilli avec enthousiasme dans la capitale britannique, isolé néanmoins sur le plan personnel en raison de sa maladie, il se remet au travail et ne reçoit que quelques visiteurs étrangers de marque comme Malinowski, Chaïm Weizmann, Salvador Dalí, qui fait son portrait, Stefan Zweig. A bout de force, en proie à des souffrances atroces, il s'adresse à son fidèle médecin Schur: «Vous avez promis de m'aider lorsque je n'en pourrai plus. A présent ce n'est plus qu'une torture et cela n'a plus de sens.» Une infime dose de morphine l'endort paisiblement. Il meurt le 23 septembre 1939.
Sa dernière œuvre, Moïse et le monothéisme, qu'il avait commencé à écrire dès 1934, à Vienne, au moment où montait l'antisémitisme, mais qu'il avait refusé de publier pour ne pas nuire aux Juifs et à la psychanalyse, sera terminée et éditée à Londres en 1939. C'est un «roman historique» en trois parties où Freud défend l'idée selon laquelle Moïse fut un Egyptien qui apporta au peuple juif la religion monothéiste du pharaon Akhenaton. Son hypothèse, qui rejoint les préoccupations concernant le meurtre du père exposées dans Totem et Tabou, est que seul le meurtre du meneur Moïse, porteur des lois, permet l'instauration de la religion monothéiste comme ciment du peuple désormais élu.
Si Freud n'a jamais réellement tranché entre l'impact de la réalité matérielle (traumatisme sexuel réel, meurtre du père réalisé au moins symboliquement dans le conflit œdipien, ou meurtre du fondateur de la religion mosaïque), les souvenirs (exprimés lors des cures, retrouvés ou recréés dans une démarche archéologique à laquelle Freud était attaché, ou dans l'objectivation des récits bibliques autour de Moïse) et les fantasmes (individuels, tels qu'ils peuvent apparaître dans les rêves et les délires, ou collectifs, tels qu'ils peuvent se mettre en place dans les mythes ou l'histoire), il n'a à aucun moment de son œuvre abandonné l'un ou l'autre de ces concepts.
L'histoire des cultures et des civilisations est analogue à l'histoire individuelle. Freud passe d'un mythe anhistorique (le complexe d'Odipe) à un «roman historique» (l'homme Moïse), articulant dans le même mouvement l'ontogenèse et la phylogenèse. Dans Moïse et le monothéisme, il se livre à une enquête sur la démarche de la pensée et de la mémoire. Freud ne croit pas aux systèmes d'explications générales, qu'il sacrifie volontiers aux parcelles de vérité que la «science met au jour dans ses opérations de fragmentation».
Freud a ainsi apporté une nouvelle vision de l'homme et des lois qui régissent sa pensée et son rapport au monde. Il rejoint, comme il l'avait lui-même formulé, Darwin et Copernic, c'est-à-dire ceux qui passent pour avoir humilié l'homme en lui indiquant la modestie de sa place dans l'Univers - blessure narcissique qui entraîne de multiples résistances.
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