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Hegel, Georg Wilhelm Friedrich

Stuttgart, 1770 - Berlin, 1831
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia


 


Georg Wilhelm Friedrich Hegel


Un «philosophe d'Etat»


Philosophe allemand. Classé parmi les philosophes proches de l'idéalisme absolu, Hegel a cherché à reconstituer l'épopée de l'esprit humain à travers l'histoire de la philosophie et à partir d'une conception de la philosophie de l'histoire.

Simple conscience sensible immédiate au début, l'esprit s'élève d'abord, par le travail et la guerre, à la raison. Par l'art, la religion et la science, il finit par rejoindre l'Esprit, qui incarne la «fin» de la philosophie sous la forme du Savoir absolu.    

Né le 27 août 1770, à Stuttgart, Georg Wilhelm Friedrich Hegel se familiarise avec la culture gréco-latine au séminaire de théologie protestante de Tübingen, où il entre en 1788; ses études ne le conduiront pas à la carrière de pasteur mais au préceptorat. Le jeune philosophe s'oriente vers le mode de pensée platonicien (notamment la notion de l'Idée) et le christianisme. Ami du poète Friedrich Hölderlin, il devient le disciple de Friedrich von Schelling, son maître à penser, plus jeune que lui de cinq ans, dont il finira par rejeter l'irrationalisme romantique.

A la «philosophie du sentiment» de Schelling et de Jacobi, Hegel opposera la prééminence du concept et la rigueur de la pensée. Avant de commencer, en 1817, une brillante carrière de professeur à la chaire de philosophie de l'université de Berlin, il présente l'exposé systématique de sa doctrine dans le Précis de l'Encyclopédie des sciences philosophiques. Devenu un véritable «philosophe d'Etat», il rédige, en 1821, ses cours sur le droit. Dans son œuvre, l'Etat incarne la figure achevée de l'Esprit absolu et, par sa perfection, représente l'accomplissement de l'histoire. Après la mort du philosophe, survenue en 1831, l'enseignement officiel en Allemagne continuera pendant près de dix ans à se réclamer de l'hégélianisme.  



Une phénoménologie de l'esprit

La conceptualisation de la réalité empirique - la capacité de rendre compte, sous la forme du concept, de ses nombreux aspects - constitue le principal trait caractéristique de la philosophie de Hegel. Ainsi, dans la Phénoménologie de l'Esprit, le précepte stoïcien «Vivre selon la nature» fait figure d'un événement éthique et empirique. Pour élever au concept cette double caractéristique, Hegel explique que, à la différence des plantes (dans lesquelles la nature agit sans pulsion ni sensation) et des animaux (chez qui la pulsion arrive par surcroît), l'homme est doué de raison: chez lui, la raison est l'artisan, voire l'artiste, de la pulsion. La règle morale stoïcienne signifie donc «vivre selon la raison». Le concept que le philosophe introduit ici est celui de vertu, qui n'est rien d'autre que le souverain bien.   

Pour définir le rôle du philosophe, Hegel évoque l'oiseau de Minerve, la chouette qui s'éveille et prend son vol au coucher du soleil: la philosophie doit intervenir «après coup», elle est appelée à rendre compte de la réflexion portant sur ce qui s'est passé dans le réel. «Il n'y a rien derrière le rideau du théâtre», affirme-t-il: le réel qui apparaît et que l'on nomme phénomène ne révèle aucune chose transcendante ou cachée, mais seulement lui-même. Hegel, dont la philosophie est consacrée à expliciter les processus de constitution des phénomènes - d'où le terme de phénoménologie dans le titre de son ouvrage -, considère son œuvre comme la dernière philosophie, la totalisation, la «recollection» des philosophies antérieures.  

A l'interrogation classique «Qu'est-ce que l'homme?», Hegel substitue la question du commencement: «Comment l'histoire humaine a-t-elle pu se développer?» Et pour saisir l'essence de l'homme, il considère les premiers hommes de l'histoire. Cette approche foncièrement nouvelle implique que, pour comprendre l'édifice de l'histoire universelle, il convient de connaître les hommes qui ont participé à sa construction.  

L'homme dans l'histoire universelle
L'étude des hommes, qui constituent les matériaux très particuliers de l'histoire, et de leur différence avec les animaux, représente une tâche indispensable à toute réflexion sur le commencement et le développement de l'histoire.  

Contrairement à ses prédécesseurs, en particulier Descartes, Hegel ne se considère pas seulement comme un être pensant, mais comme un individu écrivant d'un certain lieu et à une époque donnée. Il est conscient que la plume, le papier, la table et la chaise qu'il utilise sont des produits du travail humain. De même, il sait que les canons qu'il entend tonner au champ de bataille d'Iéna ont été fabriqués en vue d'une lutte à mort. Alors que les autres philosophes cherchent à réformer la réalité ou à la condamner en proposant une «vision morale» du monde, Hegel va «déduire» l'existence de Napoléon et la signification de son aventure du cours de l'histoire universelle antérieure.  

L'homme a la conscience de soi
La phénoménologie, en tant que mode de pensée philosophique, se dresse explicitement contre la vision morale de l'histoire. A l'opposé de Descartes, qui dans son «Je pense» néglige le «je» pour fixer son attention sur l'acte de penser, Hegel va se demander comment l'homme peut être amené à dire «je», «quand» et «pourquoi» (ce qui va l'arracher à la nature et déclencher le processus historique). Il affirme que seul l'homme a la conscience de soi, à laquelle ni la pierre, ni la plante, ni l'animal ne sauraient parvenir. L'animal, dont le désir strictement biologique détruit le donné naturel (par exemple, lorsqu'il se nourrit de la végétation d'un territoire), dépend de l'objet de son besoin, même s'il le dévore. Le besoin animal est aliéné à son objet: il porte sur un être donné, réel; voilà pourquoi il n'existe qu'une histoire naturelle des animaux, auxquels on applique abusivement les notions de travail et de langage.  

Le désir humain ne porte pas sur un être donné, comme dans le cas du simple vivant, mais sur un autre désir: «Pour être humain, l'homme doit agir non pas en vue de se soumettre une chose, mais en vue de se soumettre un autre désir .» Lorsqu'il désire une chose, en fait, il n'agit pas pour s'en emparer mais cherche à se faire reconnaître par autrui son droit sur celle-ci. Contrairement aux animaux, les hommes, dont la satisfaction immédiate n'est jamais définitive, peuvent désirer des choses dont ils n'ont pas besoin, dans le seul but d'obtenir la reconnaissance universelle de leur supériorité. Ce désir de reconnaissance entraîne une lutte à mort pour le prestige: «L'homme risquera sa vie biologique pour satisfaire son désir non biologique.»  

Tout processus historique repose donc sur quatre prémisses dont il convient de rendre compte:  
-
l'existence d'une simple conscience du monde extérieur;  
- l'existence d'un désir négateur du donné;  
- l'existence de plusieurs désirs pouvant se désirer mutuellement;  
- l'existence d'une différence entre les désirs du maître et ceux de l'esclave (ce qui leur permet à tous deux de rester en vie).  

La troisième étape - la pluralité des désirs - est indéductible, comme le désir lui-même: la maîtrise et la servitude sont créées par un acte primordial, dans la pluralité des désirs se désirant mutuellement.  

Le maître et l'esclave
Le début de l'histoire est marqué par la première lutte qui met aux prises un maître et un esclave. L'histoire de l'humanité, qui est l'histoire de l'interaction entre les maîtres guerriers et les esclaves travailleurs, «s'arrête» au moment où disparaît cette opposition. Pour Hegel, dans l'histoire effective et concrète, l'avènement de cette époque ultime est préparé par la politique du contrat social, et il s'exprime dans les guerres napoléoniennes.  

L'histoire de la culture offre de nombreux exemples de conflits de reconnaissance dans lesquels s'élaborent les figures successives de la conscience. Ainsi, Hegel affirme que le stoïcisme représente la pensée dans laquelle la conscience est pour elle-même: celle-ci est libre et indépendante aussi bien des états du monde que des conditions de vie données, de la splendeur ou de la misère; elle est libre, sur le trône comme dans les chaînes, libre comme maître aussi bien que comme esclave, entièrement fondée en soi-même et reposant sur elle-même, parfaitement indifférente et transcendante au mécanisme du monde. Seule la pensée propre distingue, du point de vue théorique et pratique, le concept de l'universel absolu, c'est-à-dire la valeur du vrai et du bien, qui anéantit toutes les autres. C'est cette liberté de la conscience de soi et ce mode de pensée qui définissent proprement le stoïcisme.  

Conscience servile et conscience stoïque
La totale dépendance de la conscience à l'égard de la vie et de l'existence ici-bas (Dasein) la rend esclave; sa totale indépendance la rend stoïque. La conscience servile est une chaîne qui lie et retient l'individu, tandis que la conscience stoïque est libre de toute chaîne. Cette liberté qui se saisit elle-même repose sur le principe que la conscience est une essence pensante; c'est à ce titre qu'une chose peut se présenter comme vraie et bonne pour elle.  

La relation de domination et de servitude ainsi que la formation acquise par le travail et la réflexion caractérisent les situations historiques d'où émerge la conscience stoïque: «Comme forme universelle de l'esprit, le stoïcisme pouvait seulement surgir dans un temps de peur et d'esclavage universel, mais aussi dans le temps d'une culture universelle qui avait élevé la formation et la culture jusqu'à la hauteur de la pensée.» Toutefois, le mode de pensée stoïque a tendance à se détourner du monde et par là même demeure abstrait et incapable de pénétrer la réalité: il ne cherche pas la marque et le critère de la vérité dans le contenu vivant du monde et de la réalité collective, mais seulement dans la stabilité formelle de la pensée subjective et dans les expressions stériles du vrai et du bien, de la sagesse et de la vertu.  

Le scepticisme, à son tour, entend s'opposer aux conceptions théoriques et pratiques du stoïcisme, en les considérant dans leur singularité et leur inscription historique.  

Le stoïque et le sceptique dans le mouvement de l'histoire
Liés l'un à l'autre dans le mouvement de l'histoire, ces deux modes de pensée se comportent comme maître et esclave: le stoïque est l'esclave, le sceptique est le maître. Car le scepticisme réalise le stoïcisme, élabore la certitude et la domination vers lesquelles tend le stoïcisme en ne laissant subsister que l'inébranlabilité (ataraxie) de la pensée propre. Cependant, la conscience sceptique de soi souffre d'une multitude de contradictions: elle est contrainte à la fois de nier et d'affirmer pratiquement ce qu'elle a ébranlé et renversé théoriquement. Sujet singulier, empirique et contingent, elle est en même temps une conscience universelle stable: elle repose inébranlablement sur elle-même, tandis que le sujet, déconcerté par des représentations sans stabilité, est surpris par le vertige d'un désordre sans cesse renaissant. Ainsi, le scepticisme se montre non seulement comme une conscience double, mais aussi comme une conscience déchirée, enfermée dans la double opposition entre la théorie et la pratique, le caractère stable et le caractère instable.  

La contradiction entre la pensée et l'action est dans la conscience sceptique mais elle n'apparaît pas à celle-ci: elle n'est pas pour la conscience sceptique. Or ce que la conscience est en soi doit aussi l'être pour soi. En conséquence, une nouvelle figure de la conscience devra naître du scepticisme, dans laquelle la conscience prend connaissance de son déchirement, de ses contradictions internes, qui sont inconciliables par sa propre force. La conscience vit alors avec intensité son déchirement, son aspiration impossible à l'infini et à l'absolu: elle devient conscience malheureuse.  

Telle est l'«épopée» de la conscience de soi qui s'élève au niveau de l'épopée de la Raison, et qui se hisse enfin au niveau de l'épopée de l'Esprit selon une logique propre et qui a un sens, une finalité: le surgissement du Savoir absolu de l'Esprit par lui-même.  
 



L'épopée de la conscience
Dans la relation entre le maître et l'esclave, trois étapes peuvent être discernées:  
- la position de domination du maître;  
- la prise de conscience par l'esclave de son existence servile;  
- la synthèse de ces deux premiers moments.  

Contraint de travailler pour le maître, qui a conquis sa position de domination en risquant sa vie, l'esclave peut néanmoins penser. Par le travail (Arbeit), qui est aussi culture (Bildung), l'esclave transforme le donné naturel par une technique qui le transforme lui-même, et s'élève au niveau de la conscience de soi, c'est-à-dire de la liberté. Unique porteur de progrès, et seul à pouvoir dépasser le donné, l'esclave n'a toutefois que l'idée de la liberté.  

Les trois idéologies d'esclave distinguées par Hegel sont marquées par cette liberté abstraite. La première d'entre elles - le stoïcisme - n'engendre, selon Hegel, que l'ennui métaphysique, caractéristique du «bavardage» d'Epictète. La radicalisation du stoïcisme engendre, dans la deuxième période, le scepticisme nihiliste, qui manifeste sa contradiction et tend vers son autodestruction. La justification de la nécessaire contradiction de l'existence humaine sera le fait du christianisme: dans l'«autre monde» envisagé par la théologie chrétienne, l'esclave se libère du maître humain en s'asservissant à un maître divin.  

L'Etat rationnel
Le dépassement des trois idéologies d'esclave se produit lorsque la réalisation de la liberté va de pair avec l'acceptation de la mort. Il coïncide avec l'athéisme et la suppression de la théologie chrétienne par la Révolution française. Hegel voit dans l'Etat napoléonien la «fin» de cette époque, puisqu'il réalise à la fois la synthèse du particulier et de l'universel, du maître et de l'esclave, de la lutte et du travail.  

Hegel - pour qui la Réforme, la Révolution française et l'écroulement de l'Empire prussien de Frédéric II, à Iéna, en 1806, constituaient les principaux événements de l'histoire - a été injustement accusé d'être un «philosophe d'Etat». Ni philosophe officiel d'une monarchie autoritaire prussienne ni apologiste de la société bourgeoise libérale, Hegel a décrit l'histoire de la société civile comme l'histoire de ses antagonismes, en démontrant ce qu'elle avait d'irrationnel et en cherchant à dégager une certaine rationalité dans la société de son temps.  

Dans l'Etat rationnel, intérêt particulier et intérêt universel se fondent, nécessité et liberté se rejoignent, grâce à l'équilibre des droits et des devoirs des citoyens. Cette thèse hégélienne, qui impliquerait en fait que les individus reconnaissent dans l'organisation sociale et étatique leur propre volonté, et qu'ils renoncent à leurs intérêts privés, va cependant à l'encontre de la réalité de la société civile, dans la mesure où celle-ci est fondée sur la concurrence économique et où elle est déchirée par des antagonismes irréductibles.  

La société civile, où les «individus sont des personnes privées qui ont pour but leur intérêt propre», ne se dissout nullement dans l'Etat, et il en va de même de la famille. La concurrence économique qui s'y déploie creuse des frontières de plus en plus infranchissables entre le luxe et la misère: elle conduit à la paupérisation engendrée par l'accumulation du capital et à l'apparition d'une masse inorganisée. La société civile, qui produit des institutions pour contrôler ces phénomènes, ne supprime pas ce mécanisme: elle procède à un aménagement de la situation donnée, mais ne parvient pas à la réalisation de la raison.  

La logique dialectique de l'épopée
Hegel distingue trois moments dans le déroulement de l'épopée de la conscience: l'en-soi, le pour-soi et l'en-soi-pour-soi.  

Le premier moment est celui de l'être en-soi: c'est l'étape de la sensation qui est «la forme de l'activité obscure de l'esprit, de son individualité privée de conscience et d'entendement, dans laquelle toute détermination concrète est encore immédiate». Le moment de l'en-soi, qui se rapporte à la période de l'enfance et aux populations primitives, prend fin lorsque l'esprit se distingue du corps en s'y opposant.  

Le deuxième moment est celui de l'être pour-soi: c'est l'étape de la conscience, de la reconnaissance réciproque des sujets. Il correspond à l'âge adulte et à la période de la violence des Etats. Le contrat social - triomphe de la volonté générale et de la raison - en est la réalisation concrète, dans la mesure où il résulte de l'acte volontaire des individus libres et autonomes: «Chacun se sait reconnu dans l'autre moi libre (...) à condition de reconnaître l'autre moi et le savoir libre.»  

Le troisième moment est celui de l'être en-soi-pour-soi; c'est l'étape de l'esprit, qui peut supporter la négation de sa propre immédiateté et qui clôt l'épopée de la conscience: «L'Esprit présuppose la Nature dont il est la vérité, la Nature a disparu et l'Esprit s'est révélé.» Ce moment correspond à la vieillesse et à l'Etat prussien qui en est la figure politique.  

La dialectique historique
Le passage d'une étape à une autre obéit à une logique dialectique qui remet en cause les préjugés de la métaphysique classique. Celle-ci définit en effet une chose par ce qu'elle est, et ce «est» implique la pérennité de l'être de la chose ainsi décrit. Hegel s'élève contre ce préjugé du repos (qui constitue, avec le préjugé du présent, le préjugé de l'être) en remarquant que, au moment où on dit d'une chose qu'elle est ceci, on ne rend pas compte du fait qu'elle l'est devenue, par un processus naturel ou un processus de travail, et qu'elle est en train de changer, de devenir l'autre d'elle-même. Ainsi, une plante qu'on peut observer dans la nature est à la fois le dépassement et la conservation (Aufhebung) de la graine semée puis nourrie par la terre. Le processus par lequel les choses sont devenues ce qu'elles sont relève d'une logique dialectique.  

La dialectique hégélienne est la science du mouvement de l'histoire, qui détruit et conserve à la fois ce qu'elle engendre. Elle est le travail du négatif, «un travail dur et forcé sur soi-même», qui assure l'enfantement des moments nouveaux dans la scission, la séparation, la déchirure, la terreur. L'émergence de la nouvelle figure a pour condition absolue la dissolution de l'ancienne. Le négatif ne représente donc nullement le Mal, comme ce serait le cas dans une philosophie morale, mais un moment nécessaire à la transformation de la culture, au passage d'une figure à une autre. «Notre temps est un temps de gestation et de transition, une nouvelle période; l'esprit a rompu avec le monde de son être-là et la représentation qui a duré jusqu'à maintenant; il est sur le point d'enfouir ce monde dans le passé, et il est dans le travail de sa propre transformation.»


Le travail du négatif

La logique hégélienne est l'exposé de la pensée, «la science de l'idée pure, c'est-à-dire de l'Idée comme elle se manifeste dans le substrat abstrait du penser». Là comme ailleurs, les moments de l'esprit se succèdent dialectiquement (selon la loi de l'Aufhebung): l'être, l'essence et le concept constituent la «grande triade» de la logique:  

- l'être est le plan de l'effacement du sujet devant l'objet;  

- l'essence représente l'opposition entre le sujet et l'objet;  

- le concept signifie l'identification du sujet à l'objet à travers leur opposition.  

Le plan de l'être est l'immédiateté, la volonté du sujet de saisir l'objet directement. Cependant, les notions tenues pour immédiates ne le sont jamais vraiment: elles se montrent toujours médiatisées et déterminées par la pensée. Ainsi, la logique de Hegel ne commence pas avec l'être, qui n'est là que pour disparaître aussitôt, mais avec le processus - la médiation par la pensée - qui brise l'immédiateté de l'être et conduit à la scission entre le sujet et l'objet. Cette négation de l'être est l'émergence de l'essence. Celle-ci à son tour sera niée par le concept, qui assure la «réconciliation» du sujet et de l'objet. La logique tend donc vers la réalisation du concept: c'est le savoir conceptuel qui est le savoir absolu de la chose.  

L'esthétique hégelienne
Cette épopée dialectique de l'esprit - qui tend vers la réalisation de l'esprit absolu - se traduit dans l'histoire effective et concrète.

Ainsi, l'esthétique hégélienne suit fidèlement cette logique des moments, construite par le travail du négatif. Elle conceptualise en trois moments l'histoire de l'art comme l'histoire des rapports entre la forme et le contenu; mais l'histoire de leurs rapports découle elle-même de l'histoire des rapports du contenu avec soi, c'est-à-dire encore du mouvement interne de l'Idée: «Les formes d'art correspondent aux différents types de rapports entre l'Idée et ce qui est exprimé, rapports découlant de l'Idée même, et fournissant ainsi le véritable principe de la division de l'esthétique.»  

L'Idée s'exprime d'abord dans une forme d'art: elle s'accomplit dans l'esthétique. D'abord, elle se réalise notamment dans l'art symbolique, chronologiquement premier, où la forme «déborde» le contenu, comme dans l'art oriental et le baroque. L'équilibre entre le contenu et la forme atteint ensuite sa perfection dans l'art classique. Enfin, celui-ci tombe en désuétude dans l'art romantique, où le contenu - l'intériorité - déborde la forme pour s'accomplir dans le stade ultérieur du développement de l'Idée. Par son apparition à ce stade, la religion sanctionne la mort de l'art.  

Ces trois formes chronologiques s'incarnent dans des matériaux différents, d'où les différentes figures de l'art: l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique et la poésie. Le Beau n'est donc pas encore l'expression achevée de l'Esprit absolu, il n'est que la «manifestation sensible de l'Idée», car l'Esprit n'y est pas totalement débarrassé de son incarnation matérielle: le Beau est loin de l'Idée transparente à elle-même, substance de la philosophie.  


Les critiques de l'hégélianisme
C'est Friedrich Nietzsche qui déclenche une véritable révolte contre Hegel, bien qu'il ait avec l'auteur de la Science de la logique plus d'un point commun, notamment par le rôle qu'il concède à la négativité. Acceptant la thèse hégélienne de fin de l'histoire et partant de l'idée que Hegel, comme il l'avait affirmé lui-même, était le dernier philosophe, Nietzsche rejette le «souci de vérité», porté à son apogée par la phénoménologie de l'esprit. Il inaugure l'ère des «penseurs» qui conçoivent le travail de la pensée comme production de l'illusion, qu'ils considèrent plus vraie que le Vrai.

Quant à Kierkegaard - «conscience malheureuse» par excellence -, il dresse un violent réquisitoire contre Hegel à qui il reproche d'avoir conçu la philosophie en termes de concepts et d'avoir sacrifié l'intériorité à l'universel, c'est-à-dire d'avoir délaissé l'individu au profit des concepts. Pour Kierkegaard, aucune philosophie construite comme un système ne peut rendre compte de l'existence et de l'existant, or il affirme que seuls l'existence et l'existant «concrets» méritent de faire l'objet de la méditation philosophique.  

Dialectique historique et dialectique matérialiste
La mise en cause à la fois la plus radicale et la plus influente de l'hégélianisme est développée par Marx, notamment dans ses Thèses sur Feuerbach et dans l'Idéologie allemande. En effet, entre les jeunes hégéliens - qui se sont ralliés à Hegel, considérant que sa dialectique était porteuse d'une dynamique révolutionnaire - et les vieux hégéliens - qui ont retenu de la philosophie hégélienne la sacralisation de l'Etat prussien -, Marx choisit d'abord le camp des jeunes hégéliens. Mais il ne tardera pas à voir en eux - et singulièrement en Feuerbach - l'incarnation d'une position réactionnaire: ils les accusera de renverser, à la manière de Hegel, l'ordre des choses et affirmera qu'ils «mettent les pieds à la place de la tête et réciproquement».

Aux yeux de Marx, les jeunes hégéliens attendent tout de l'idéologie, de la force des idées, pour changer la réalité, et ils ne comprennent jamais - pas plus que Fourier et les utopistes socialistes - que «c'est la vie qui détermine la conscience et non la conscience qui détermine la vie». Ils font donc figure de révolutionnaires et semblent d'accord pour détruire l'Etat répressif, mais en réalité ils constituent sa garantie et son support objectifs. A travers eux, et à la lumière de l'œuvre de leur maître à penser, Marx désigne Hegel comme le penseur qui a enrobé le précieux trésor de la dialectique dans la gangue idéaliste.

Les mouvements de pensée nés en réaction à la vision hégélienne de l'histoire et de l'histoire de la philosophie, en particulier les interrogations suscitées par la notion, difficile et ambiguë, de la fin de l'histoire, témoignent de l'immense influence de Hegel sur la philosophie européenne.

 
Pour en savoir plus
Une histoire de l'histoire
L'homme, un animal politique
Le travail
La philosophie des Lumières
L'histoire de la pensée économique
Le problème de Dieu
Systèmes philosophiques et courants de pensée
L'athéisme




 
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