|
Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Moderne > La Bruyère, Jean de Paris, 1645 - Versailles, 1696 © Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia
|

PER_MOD_065 Attribué à Nicolas de Largillière
|
Les Caractères ou les mœurs de ce siècle
Ecrivain et moraliste français. Les Caractères ou les mœurs de ce siècle sont l'œuvre d'une vie mais restent pourtant un livre presque sans auteur: La Bruyère, qui doit à cet unique ouvrage - d'abord anonyme - toute sa célébrité, semble s'être ingénié à se dissimuler derrière la longue série des brèves «remarques» qui composent cet incomparable portrait du Grand Siècle.
L'œuvre de celui que le poète Ménage identifia très tôt comme «l'auteur d'une nouvelle manière d'écrire» suscita de vives résistances: «L'ouvrage de M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces détachées, qui ne peut faire connaître si celui qui les a faites aurait assez de génie et de lumières pour bien conduire un ouvrage qui serait suivi», lisait-on en 1693, l'année même de l'élection de La Bruyère à l'Académie française, dans le Mercure galant, le plus célèbre périodique de l'époque.
Depuis lors, il semble que le débat n'ait pas cessé sur le statut même d'un discours moral qui s'énonce «par morceaux détachés»: miroitement infini d'une œuvre qui tient dans la série de ses propres éclats, ou singularité d'une doctrine qui refuse de se laisser réduire en système ? «Il restitua sa langue plus irrégulière et plus pure qu'elle n'avait été dite», constate plus près de nous le romancier et essayiste Pascal Quignard, «il passe pour être le premier à avoir composé de façon systématique un livre sous forme fragmentaire» (Une gêne technique à l'égard des fragments, Fata Morgana, 1986).
L'artisanat de l'écriture
La Bruyère a quarante-trois ans lorsque paraît la première édition de son œuvre. Il est né à Paris, le 17 août 1645, d'un père contrôleur général des rentes à l'Hôtel de Ville, et a grandi dans un milieu bourgeois sans éclat. Après avoir été éduqué chez les oratoriens, il achève ses études de droit en juin 1665, à Orléans. Inscrit au barreau de Paris, il plaida peu. Ce n'est qu'après la mort de son père et celle d'un oncle célibataire qu'il parvient à acheter une charge de trésorier général de la généralité de Caen (1673), et à s'assurer une situation; il ne fera qu'un bref séjour dans cette province lointaine: l'achat d'un tel office se comprend alors comme une opération financière, destinée à assurer une rente sans réelle obligation professionnelle.
La Bruyère peut dès lors se consacrer à cette «oisiveté du sage» dont une des remarques des Caractères fera l'apologie. Sans doute recommandé par Bossuet, avec qui il était lié, il entre en 1684 comme précepteur au service de la célèbre famille de Condé: à Chantilly, il enseigne au duc de Bourbon la philosophie, la géographie, l'histoire et la mythologie, jusqu'à ce que son jeune élève devienne, par la mort du Grand Condé en 1686, duc d'Enghien. La Bruyère lui demeure attaché comme «gentilhomme ordinaire», avec de nouvelles fonctions, dont sans doute celles de bibliothécaire. Homme de lettres et savant, représentant de la Ville bourgeoise introduit à la Cour dans l'ombre d'une des plus grandes familles, discret, timide et un peu gauche si l'on en croit les rares témoignages qui nous soient parvenus, La Bruyère va se révéler bientôt un exceptionnel observateur des sociétés très diverses auxquelles il se trouve mêlé.
A partir de 1688, la vie de La Bruyère se confond avec le devenir d'une œuvre longuement mûrie mais qu'il présente d'abord comme une simple traduction et continuation du disciple d'Aristote, Théophraste: les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, tel est le titre original de l'ouvrage anonyme que le libraire Michallet doit réimprimer trois fois en cette même année 1688 pour satisfaire à l'engouement du public. Ce fut donc tout d'abord une traduction suivie d'une simple imitation du livre de l'auteur grec. La continuation, imprimée en plus petits caractères que la traduction, occupe à peine la moitié du volume. Mais, jusqu'en 1696, ce sont six autres éditions soigneusement revues et copieusement augmentées de nouveaux portraits qui vont se succéder, pour porter le nombre des «remarques» originales de 420 à 1 120 environ, la neuvième édition paraissant quelques semaines à peine après la mort de l'auteur, à Versailles, le 10 mai 1696.
Les deux premiers des seize chapitres que compte l'œuvre, respectivement intitulés «Des Ouvrages de l'esprit» et «Du Mérite personnel», sont à lire comme un exact diptyque: pour la première fois dans le champ littéraire français, La Bruyère revendique l'écriture comme un métier, tout en faisant de cet artisanat l'étalon du vrai mérite, celui qui ne doit rien à la fortune ou à la naissance, mais tout au talent individuel. Lui-même ne sera que le fils, libre et indépendant, de son œuvre unique. (En dehors des Caractères, La Bruyère n'a publié qu'un Discours sur Théophraste - servant d'introduction à sa traduction de l'auteur grec et aux Caractères mêmes -, son Discours à l'Académie française (1693) et la Préface à ce discours (1694), enfin des Dialogues sur le quiétisme, écrits à l'instigation de Bossuet, et qui ne furent publiés qu'après sa mort.)
«Je rends au public ce qu'il m'a prêté»
C'est au public que
La Bruyère a «emprunté la matière de
ouvrage»: la préface des Caractères comme le
sous-titre de l'ouvrage disent assez que La Bruyère a
voulu donner un portrait des mœurs de son siècle, un
recueil de «remarques» qui fût aussi un miroir
où le lecteur est invité à reconnaître, pour
s'en corriger, ses vices, ses travers et ses ridicules.
La Bruyère ne devait guère s'étonner que la
malice des hommes les fit regarder ce portrait comme le miroir des
seuls défauts d'autrui. Plus que les maximes et les
réflexions morales, qui forment pourtant l'essentiel de
l'ouvrage, ce sont en effet les caractères ou portraits
moraux, dont le nombre ne cesse il est vrai de croître
d'édition en édition, qui ont fait le succès
mondain du livre; des «clés» manuscrites circulent
très tôt qui prétendent nommer les
«modèles» de La Bruyère. L'auteur des
Caractères doit faire face au scandale et affronter une vraie
cabale, encore attisée par la querelle des Anciens et des
Modernes, qui culmine lors de son élection à
l'Académie française. Aussi La Bruyère
échoua-t-il une première fois à l'Académie
(1691), et il ne fut élu qu'en 1693, grâce
à l'appui de
Bossuet, de
Racine et de
Boileau. Son
discours de réception souleva contre lui le parti des
Modernes. Il y répondit par sa préface à
l'édition de 1694 des Caractères.
Si La Bruyère s'est
régulièrement élevé contre de telles lectures
«à clé», il reste que bien des
caractères présentent des anecdotes ou des traits
singuliers identifiables par les contemporains et qui font du
texte une manière de chronique historique. Mais si les
caractères n'étaient que des portraits
cryptés, nous seraient-ils encore lisibles
aujourd'hui ? C'est dire l'ambiguïté
d'un genre descriptif qui ne se laisse assimiler ni au
portrait singulier, tel que le pratiquent déjà les
romanciers, ni au type général, tel que
Molière,
par exemple, le portait à la scène.
La Bruyère en a
brièvement et tardivement formulé la poétique,
dans la préface au Discours à l'Académie qui
figure en postface aux Caractères à compter de la
huitième édition (1694):
«
J'ai peint à la
vérité d'après nature, mais je n'ai pas
toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là
dans mon livre des Mœurs. (...) J'ai pris un trait
d'un côté et un trait d'un autre; et de ces
divers traits qui pouvaient convenir à une même
personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables,
cherchant moins à réjouir les lecteurs par le
caractère, ou comme le disent les mécontents, par la
satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des
défauts à éviter et des modèles à
suivre.
»
A la différence du portrait, les
traits de comportement retenus dans un caractère
n'appartiennent pas à un modèle singulier mais sont
empruntés à une diversité de modèles
représentatifs du vice ou du ridicule dépeint; mais,
à la différence du type, le caractère est
régi, non par une logique de l'outrance, mais par les
strictes lois de la vraisemblance: les traits retenus doivent
pouvoir vraisemblablement convenir à un individu singulier
et non pas former un type abstrait. En l'absence de toute
définition préalable et de toute conclusion morale
explicite, il revient au lecteur de formuler lui-même le
principe de comportement dont le caractère constitue ainsi
la dénonciation.
«On pense les choses d'une
manière différente, et on les explique par un tour
aussi tout différent»
L'ambiguïté et les richesses du genre des
caractères, le succès que ces portraits moraux
n'ont cessé de rencontrer ne doivent pas occulter
l'extraordinaire diversité de l'œuvre.
Composé de dizaines de remarques soigneusement
ordonnées et distinguées les unes des autres par un
signe typographique aussi discret qu'efficace (nommé
«pied de mouche»), chaque chapitre voit se
succéder des maximes ou sentences, des réflexions ou
«raisonnements», des tableaux, mais aussi des
dialogues, des esquisses de nouvelles, des définitions ou
des énigmes, des anecdotes. Le gain est tout à la fois
esthétique et didactique ou moral: ce principe de
variété permet à La Bruyère de pallier
la sécheresse des formes brèves et la monotonie de la
simple succession, mais aussi de renouveler sans cesse les
postures de dénonciation, les angles d'attaque sur les
ridicules et les travers sociaux. Les remarques se suivent ainsi
en se regardant, mais «d'une vue oblique» pour
reprendre l'expression de
Montaigne, que
La Bruyère est un des rares auteurs du XVII
e
siècle a avoir compris et
admiré: si nulle architecture logique ne vient affleurer
à la surface du propos, des jeux d'échos, des
effets de série ou de clôture se laissent aisément
percevoir; la suite des remarques «s'allume de feux
réciproques»: l'expression est d'un autre
praticien de l'écriture fragmentaire, et le héraut
de sa modernité, Mallarmé.
La lecture se trouve dès lors
discrètement convoquée à accomplir un parcours,
par sauts et intervalles parfois, par glissements successifs le
plus souvent: ainsi le jugement du lecteur, tour à tour
conduit à «essayer» les différents points de
vue sur un même objet qui forme la matière du chapitre
(«De la Cour», «Des Grands», «De la
Société et de la Conversation»), se trouve-t-il
mis pratiquement à l'épreuve, ou mieux: à
l'essai. Le passage d'un chapitre à un autre
s'ordonne à une semblable pratique du
«décentrement»: parce qu'elle ne se laisse
enfermer ni dans la Ville ni dans la Cour, la voix morale qui
porte le texte des Caractères parvient à les
décrire l'une et l'autre, et jusque dans leurs
implications réciproques - et c'est dans
l'espace d'une même œuvre que le lecteur pourra
en retour les parcourir l'une et l'autre, en
s'émancipant de ses propres déterminations
sociales.
La liberté de jugement était
sans doute alors à ce prix; il n'est pas sûr
qu'il en aille différemment aujourd'hui. La
fascination qu'exerce cette écriture proprement
discontinue, mais aussi son incontestable unité, est sans
doute à chercher dans une telle orchestration des
thèmes et des effets de lecture, qui conduit le lecteur
d'une apologie du «mérite personnel» à
une dénonciation des artifices de la «grandeur»
aristocratique et à une critique des «biens de
fortune», des nouveaux riches et des nouveaux pouvoirs;
l'analyse est à la fois politique et sociale, mais, par
cercles concentriques, elle s'étend jusqu'à la
diversité des «usages» et des gestes, des modes
vestimentaires et langagières, et donne finalement à
comprendre tout le détail de la mécanique sociale.
La Bruyère disait vouloir faire un livre comme on fait
une pendule: peut-être parce qu'il entre aussi de
l'horlogerie dans la matière même de son ouvrage.
La pensée à l'essai de la
forme
On n'a longtemps voulu voir en La Bruyère
qu'un «styliste», avant tout soucieux d'effets
et grand ciseleur de phrases; son œuvre sort rarement
grandie du traditionnel parallèle critique avec les Maximes
de La Rochefoucauld ou les Pensées de
Pascal
- trois auteurs formant le trio de tête de ceux
qu'on appelle, trop commodément sans doute, les
«moralistes classiques». Si l'on ne trouve pas chez
lui l'énergie d'une doctrine, si la dispersion des
remarques ne se laisse pas aisément ramener à
l'unité d'un système, la puissance rayonnante
du style vient systématiquement mettre la pensée à
l'essai de la forme. La recherche des effets est tout
entière ordonnée à un exercice de
dévoilement: la phrase de La Bruyère tient dans
une conciliation toujours inattendue entre les effets de rupture
et le pouvoir du rythme; il faut attendre que la remarque se
referme comme un piège ou se retourne comme un sablier, que
la dernière phrase tombe comme un couperet, et nous fasse
saisir en retour toute la profondeur d'une attaque bien
souvent oblique. Il est peu d'exemples d'une prose aussi
tendue, et tellement rythmée qu'elle invite à une
lecture à haute voix, d'une écriture à ce
point soucieuse de son lecteur qu'elle fait du moment de la
lecture le lieu d'exercice du jugement moral.
Les écrivains ne s'y sont
d'ailleurs pas trompés, qui sont nombreux à
s'être mis à l'école de La Bruyère
pendant qu'on débattait ailleurs de la problématique
profondeur d'une doctrine morale morcelée: dès le
XVIII
e
siècle, ce sont les romanciers,
depuis
Marivaux et
Lesage, bien plus que les philosophes, qui ont le mieux entendu
cette leçon de style; et de
Balzac à
Proust, mais aussi à Gide, qui fut un lecteur assidu de
La Bruyère, il reste à prendre la mesure de ce que
le genre romanesque doit à la technique des Caractères.
|