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Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Moderne > Smith, Adam Kirkcaldy, comté de Fif (Ecosse), 1723 - Edimbourg, 1790 © Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia
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Adam Smith
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Sa vie
Economiste et philosophe britannique. Fondateur de l'école classique d'économie politique, Adam Smith est surtout connu pour son ouvrage "la Richesse des nations", dans lequel les principes du « laissez faire » économique - de la société marchande, selon sa formule - trouvent leur expression la plus accomplie.
Smith soutient que la seule tâche du gouvernement est de maintenir l'ordre et la loi, en limitant au minimum les contraintes légales pesant sur le commerce et les prix. Ses écrits ont exercé une profonde influence sur nombre de théories économiques postérieures, qu'il s'agisse de celles de Ricardo ou de Keynes.
De 1737 à 1740, Smith fréquenta l'université de Glasgow, où il suivit les cours de Francis Hutcheson, un professeur de philosophie morale réputé. Il demeura ensuite au Balliol College d'Oxford jusqu'en 1746, en qualité d'étudiant boursier, se consacrant surtout à des lectures personnelles. Ayant quitté Oxford, il donna des cours libres - en littérature, jurisprudence et philosophie, semble-t-il - à l'université d'Edimbourg de 1748 à 1751, date à laquelle il fut nommé professeur de logique à l'université de Glasgow.
En 1752, il reprit la chaire de philosophie morale de cet établissement ; la philosophie morale comprenait, outre l'éthique et la théologie, un enseignement d'économie politique. Il rencontra alors un certain nombre des intellectuels et des scientifiques les plus marquants de l'époque, comme James Watt, qui travaillait alors à perfectionner la machine à vapeur, ou le philosophe David Hume, avec lequel Adam Smith resta lié toute sa vie et dont il fut l'exécuteur testamentaire.
En 1759, Smith publia The Theory of Moral Sentiments (Théorie des sentiments moraux), ouvrage qui constitue la base sur laquelle s'appuiera plus tard la Richesse des nations. Il y étudie la capacité qu'a l'individu de se former des jugements moraux, et il montre qu'un même individu peut être guidé à la fois par son intérêt personnel - ses passions - dans ses comportements économiques, et par la morale commune dans sa vie sociale. Il formule déjà la thèse, qui sera reprise dans la Richesse des nations, selon laquelle une «main invisible» pousse souvent chacun à agir en conformité avec les intérêts de l'ensemble de la société.
En 1763, il démissionna de son poste universitaire pour devenir le précepteur du jeune Henry Scott, troisième duc de Buccleuch, qu'il accompagna dans un périple en France, séjournant notamment à Toulouse et à Paris (1764-1766). Au cours de ce voyage, il rencontra Voltaire à Genève, D'Alembert et les encyclopédistes français, Helvétius, François Quesnay, ou encore Turgot, qui eurent sur lui une grande influence.
De retour en Grande-Bretagne, Smith consacra ses dernières années à l'étude, à la discussion et à l'écriture; il rencontra alors Edmund Burke, Samuel Johnson, Edward Gibbon. Smith exerçait par ailleurs les fonctions de commissaire des douanes pour l'Ecosse.
La Richesse des nations (1776)
Ce livre, dont le titre complet est Une
enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations
(An Inquiry into the nature and causes of the Wealth of Nations)
est souvent présenté comme l'ouvrage fondateur de la
littérature économique moderne. Il déborde pourtant
ce cadre, et trace une histoire, économique et sociale, de
l'évolution historique des nations. Selon son auteur,
«dans chaque pays, le principal objet de l'économie
politique consiste à accroître la richesse et la
puissance du pays».
L'ouvrage est divisé en cinq
livres. Le premier étudie les «causes du progrès des
puissances productives du travail», et la façon dont les
produits du travail se répartissent parmi la population. Le
livre II est consacré au processus d'accumulation du
capital. Le livre III est un résumé historique de
l'évolution du progrès de la richesse dans diverses
nations, depuis
la fin de l'Empire
romain. Le livre IV est une critique des théories
mercantilistes. Enfin, le cinquième et dernier livre traite
des finances publiques.
Le travail et la valeur
Smith rompt avec l'idée
mercantiliste selon laquelle la richesse d'une nation se mesure
à la quantité de métaux précieux qu'elle
possède. Une nation s'enrichit lorsque le produit annuel
du travail de sa population augmente, tandis que la plus grande
possession de métaux précieux peut provenir de
«
la richesse accrue des mines qui
approvisionnent le pays
», et n'avoir aucun rapport avec
la pauvreté ou la richesse de la population. Posséder de
l'or ne peut être «
la preuve de la pauvreté ou de la
barbarie d'un pays donné au moment où on
l'observe
». Or les nations «
civilisées et
prospères
» progressent et s'enrichissent,
et Smith propose de découvrir les mécanismes qui
conduisent à cet enrichissement.
La division du travail
L'application à grande échelle de la division
du travail induit des gains de productivité, première
cause fondamentale de la richesse des nations. Smith utilise une
image économique devenue fameuse, celle de la fabrique
d'épingles. Dix hommes employés à fabriquer
des épingles, s'ils répartissent entre eux les
différentes étapes de la fabrication, produisent un
nombre incomparablement plus grand d'éplingles que si
chacun d'entre eux devait effectuer tous les stades de la
fabrication. La division du travail provient d'une
compréhension par chacun de son intérêt propre :
à l'étape de l'échange primitif, du troc,
chaque individu cherche à échanger ce qui lui a
coûté le moins de peine contre ce pour quoi il est le
moins doué.
Ainsi, selon la dextérité et
l'habileté de chacun s'instaure une première
division du travail, qui devient de plus en plus complexe. Mais
«
la division du travail est
limitée par la taille du marché
». A un certain stade de la
division du travail, «
ce n'est qu'à une toute
petite partie de ses besoins qu'un homme peut pourvoir par le
produit de son propre travail
», et la nécessité de
réaliser un plus grand nombre d'échanges dans la
vie courante entraîne l'apparition de la monnaie.
La division du travail a cependant une
contrepartie : elle abrutit les travailleurs qui y sont soumis,
et Smith se préoccupe de leur état déplorable -
alors même que la grande industrie n'en était
qu'à ses premiers développements. Il ne semble pas
que Smith ait compris qu'il vivait au seuil de
la première
révolution industrielle et il n'a pas envisagé
le degré de division du travail que la mécanisation
allait entraîner.
Valeur d'usage, valeur
d'échange, prix réel
Une marchandise possède une «
valeur d'usage
» et une «
valeur d'échange
» qui sont souvent, pour un objet
donné, extrêmement différentes : ainsi,
«
rien n'est plus utile que
l'eau, mais on ne peut presque rien obtenir en échange
de celle-ci. Un diamant, au contraire, n'a presque pas de
valeur d'usage, mais on peut souvent obtenir une très
grande quantité d'autres biens en échange
». Smith s'attache dès
lors à déterminer «
en quoi consiste le véritable
prix de toutes les marchandises
».
«
Le prix réel de toute chose, ce
que toute chose coûte réellement à l'homme qui
veut l'obtenir, c'est la peine et le mal qu'il a pour
l'obtenir.
» La valeur d'une marchandise
quelconque se mesure à la quantité de travail,
matérialisée dans des biens ou des services, que son
propriétaire peut commander en échange de cette
marchandise ; il s'agit de ce que Smith appelle le travail
commandé, qu'il distingue du travail incorporé, qui
est la somme du travail nécessaire à la production
d'une marchandise. La valeur du travail est elle-même
invariable ; le travail n'est pas semblable à une
marchandise au sens où il aurait une valeur variable ; il est
donc «
le seul étalon fondamental et
réel avec lequel on peut en tout temps et en tout lieu estimer
et comparer la valeur de toutes les marchandises
». La monnaie représente pour sa
part le prix nominal d'une marchandise.
Salaires, profits et rente
Lorsque le capital s'accumule et que
certains particuliers emploient des travailleurs contre un salaire,
«la valeur ajoutée par les ouvriers aux matériaux se
résout en deux parties : l'une paie leurs salaires,
l'autre les profits réalisés par leur
employeur». Smith précède donc
Karl Marx et sa
notion de plus-value en montrant que le profit des capitalistes
vient bien d'une partie non payée du travail,
réfutant explicitement l'idée que le profit des
employeurs correspondrait à un «travail d'inspection
et de direction» : pour Smith, les profits ne proviennent pas
de la quantité ou de la pénibilité de ce
«prétendu travail d'inspection», mais ils sont
«réglés par la valeur du capital engagé et sont
plus ou moins grands selon son importance».
Smith suppose que l'importance de la
population varie en fonction de la quantité plus ou moins
grande de nourriture - de blé - disponible. La population
augmente quand la nourriture devient plus abondante et
décroît quand elle devient plus rare, de sorte que la
part de chaque consommateur reste à peu près constante.
«
Dans des temps très
éloignés l'un de l'autre, on trouvera que des
quantités égales de travail se rapportent de bien plus
près dans leur valeur à des quantités égales
de blé, qui est la subsistance de l'ouvrier,
qu'elles ne le font à des quantités égales
d'or et d'argent, ou peut-être de toute autre
marchandise
.»
Smith considère le prix des
marchandises comme le résultat des rétributions dues
à ceux qui fournissent les différents moyens permettant
de produire les biens en question. Le prix de chaque bien
représente ainsi la somme de la rente, des salaires et du
profit perçus respectivement par les propriétaires
fonciers, les ouvriers et ceux qui possèdent la réserve
de nourriture et les matériaux nécessaires aux ouvriers
durant leur travail. Ce n'est pas seulement chaque prix
particulier, c'est le revenu de la société tout
entière qui est en dernier recours réductible à la
somme des salaires, des profits et des rentes.
Le prix naturel d'un bien est la
somme des salaires, des rentes et des profits naturels de ceux
qui produisent ce bien, «
naturel
» signifiant ici conforme à la
pratique moyenne ou habituelle de tous les travailleurs,
propriétaires fonciers et entrepreneurs dans une région
ou une société donnée, durant une longue
période. La demande du bien en question est supposée
n'avoir aucune influence. Le prix de marché, lui, est
déterminé par le seul jeu de l'offre et de la
demande, et ne doit pas nécessairement, à tel ou tel
moment, être égal au prix naturel. Si le prix naturel
dépend du niveau naturel des salaires, des profits et des
rentes, Smith doit logiquement expliquer comment ceux-ci sont
déterminés. Il les rapporte, premièrement, aux
institutions en vigueur dans la société
considérée ; deuxièmement, à ce que nous
appellerions aujourd'hui les conditions dynamiques
régnant dans l'économie : «
l'état progressif,
stationnaire ou décroissant de la société
».
Ce sujet entraîne Smith dans de
vastes développements sur les salaires, la population, les
rentes, la formation du capital et le rôle de l'Etat,
qui occupent les quatre derniers chapitres du livre I, y
compris une «
digression sur les fluctuations de la
valeur de l'argent au cours des quatre derniers
siècles
».
Lorsqu'il analyse le mécanisme de
fixation du salaire «
naturel
» du travail, Smith affirme que le
salaire du travailleur doit être suffisant pour lui permettre
de subsister et même, «dans la plupart des cas, être
un peu plus que suffisant, autrement le travailleur ne pourrait
élever une famille, et la race de ces ouvriers ne pourrait se
maintenir au-delà de la première
génération» - intuition que reprendra Marx avec
la notion de «prolétariat». Face aux employeurs,
bien moins nombreux qu'eux et qui peuvent donc se coaliser plus
facilement, Smith prédit que les travailleurs auront toujours
le dessous et devront se soumettre aux conditions des patrons. Il
compare l'évolution des salaires avec celles de la
population, du prix des moyens de subsistance, en fonction des
régions et des périodes de l'année ; il conclut
avec optimisme que l'augmentation du salaire, bien
qu'entraînant un renchérissement du coût des
marchandises, correspond à une amélioration des
conditions de vie des travailleurs grâce aux gains de
productivité. Pourtant, la concurrence que se font entre eux
les employeurs, tend à faire baisser le taux de profit.
Le capital
Dans
l'état
primitif des sociétés humaines, l'accumulation de
capital est inutile. C'est la division du travail qui
nécessite de chaque travailleur d'amasser un petit
capital, puis, la division du travail se perfectionnant,
l'accumulation du capital prend une dimension plus importante,
jusqu'à devenir une condition pour augmenter la
capacité productive des nations les plus
développées. Lorsque l'on cherche l'origine de
l'accumulation du capital, on ne la trouve que dans la
frugalité et la sagesse des particuliers, leur épargne.
Smith distingue trois parties dans le
capital. La première est réservée à la
consommation immédiate et ne rapporte aucun profit (stock).
Le capital fixe rapporte un revenu sans circuler ; il s'agit
des outils de travail (machines), des bâtiments et de tout
ce qui peut bonifier une terre agricole, mais aussi de ce que
Smith appelle «les capacités utiles acquises par tous
les habitants ou membres de la société» -
savoir-faire, talents, dextérité. Le capital circulant,
enfin, comprend la monnaie, les réserves de vivres et de
matériaux utilisés lors du processus de fabrication,
ainsi que les marchandises elles-mêmes tant qu'elles
sont encore dans les mains du marchand.
La monnaie présente, aux yeux de
Smith, un caractère neutre et purement instrumental
relativement au processus économique ; aussi la quantité
d'argent mise en circulation est-elle déterminée par
les besoins objectifs de l'économie. Il ne faut donc pas
confondre la monnaie en circulation dans une nation donnée, et
le revenu de cette nation : la monnaie ne sert qu'à
distribuer ce revenu à chacun. Le revenu ne consiste pas en
une quantité de monnaie, mais en ce que l'on peut se
procurer grâce à cette quantité de monnaie. La
richesse d'une nation ne provient pas d'une augmentation du
capital dont elle dispose, mais d'une utilisation de ce capital
à des opérations visant à augmenter
l'activité productive. C'est parce qu'il concevait
l'argent comme un instrument de circulation purement passif que
Smith devait soutenir que l'exportation de métal
monétaire n'est pas en elle-même dommageable ; elle
est plutôt le signe qu'il existe au sein de la nation un
surplus d'argent, dont l'exportation peut être
comparée à une saignée salutaire pratiquée sur
un malade.
Smith critique du mercantilisme
L'enseignement de Smith relativement
à l'exportation d'argent ou d'or s'inscrivait
dans une doctrine générale concernant la régulation
du commerce. A l'époque où il écrivait, beaucoup
croyaient encore que la vie économique - voire chaque acte
économique particulier - devait, dans l'intérêt
général, être soumise à d'importants
contrôles. Il était couramment admis qu'une
activité économique sans frein pourrait avoir - ou aurait
même nécessairement - des conséquences dommageables
pour de nombreux individus, pour la collectivité dans son
ensemble et pour le souverain lui-même; cette idée
était au centre de ce qu'on appelle le
«mercantilisme». Il s'agissait de réguler
l'activité économique dans le but principal de
maintenir une balance commerciale excédentaire, avec tout ce
que cela comportait.
Le mercantilisme, qui avait marqué
la politique européenne depuis le XVI
e
siècle, était encore
très répandu à l'époque de Smith,
malgré l'émergence en France de l'école
dite des physiocrates, qui prônait au contraire le laissez
faire.
Smith estimait que les pratiques
mercantilistes étaient le fait de classes
particulières, dont elles servaient les intérêts
spécifiques plutôt que ceux de la communauté dans
son ensemble. Sans doute le mercantilisme appelait-il une vaste
politique de régulation du marché intérieur, non
moins que des mesures de contrôle du commerce
extérieur, mais c'est surtout sur ce dernier aspect que
Smith mettait l'accent. Il est connu pour sa condamnation du
mercantilisme ou, pour le dire plus positivement, pour sa
défense du libre-échange à l'intérieur
comme à l'extérieur. Son propos, toutefois, n'a
rien de doctrinal. Il critiquait tout spécialement
l'instauration de monopoles, mais admettait
l'utilité du contrôle à des fins, par exemple,
de préparation militaire. Il était avant tout convaincu
que l'harmonie entre les intérêts privés et
les intérêts publics prévalait sur leur
antagonisme. D'où il concluait que
l'intérêt public n'est jamais mieux servi que
lorsque les individus sont autant que possible laissés
libres de rechercher leur propre profit. L'intérêt
public est la résultante inintentionnelle d'une somme
d'activités orientées chacune vers le profit
individuel.
Autant que l'interventionnisme
commercial, les mesures de soutien à l'agriculture
répugnaient à Smith. Il pensait que la
nécessité naturelle dictait mieux que n'importe quel
gouvernement l'ordre dans lequel les activités
économiques devaient être entreprises, ainsi que
l'importance relative qu'il convenait d'accorder à
chacune. Toute l'histoire de l'Europe témoignait,
à ses yeux, de la puissance que génèrent les efforts
des hommes confrontés aux exigences de la nature. Ce n'est
pas refuser tout rôle à l'Etat. Mais son champ
d'intervention est à la mesure de l'étroite
subordination dans laquelle la nature élémentaire de
l'homme tient la sagesse et la vertu humaines.
Le rejet de la doctrine transcendantale
Plaidoyer en faveur du «capitalisme
libéral», même si l'expression
n'apparaît pas sous la plume de Smith lui-même, la
Richesse des nations représente une rupture radicale avec les
deux traditions alors fondamentales de la pensée
européenne - à savoir les traditions morales issues de la
philosophie grecque d'une part, de la Bible d'autre part.
On peut dire que ces deux courants de pensée s'accordaient
pour prescrire aux Européens un mode de vie fondé sur le
respect du devoir ou, pour user d'un terme vieilli, sur un
certain nombre de vertus. Celles-ci se trouvaient cautionnées
par une doctrine de la nature humaine qu'on a souvent
décrite comme une doctrine «transcendantale», selon
laquelle l'homme doit être compris à la lumière
de ses possibilités les plus élevées.
Mais pour soutenir cette volonté
d'élévation ou pour traduire la notion de vertu sur
le plan de la conduite quotidienne, il fallait que le peuple soit
soumis à une autorité puissante et stable. Le peuple
étant depuis toujours jugé incapable de se gouverner
lui-même, l'autorité se trouvait répartie
entre les princes séculiers et ecclésiastiques.
L'idée dominante était que le plus grand des maux
qui menacent l'humanité n'est ni
l'assujettissement politique, ni la pauvreté, ni
même la mort, mais le vice ou le péché.
Lorsque Smith qualifie son approche de
«naturelle», ce terme, sous sa plume, comporte
implicitement le rejet de toute la tradition transcendantale.
Comme dans sa Théorie des sentiments moraux, Smith reprend
la conception de la nature qui caractérisait la
réflexion scientifique depuis le XVI
e
siècle, et pour laquelle tout
phénomène, y compris dans la sphère humaine, est
en dernier recours réductible au mouvement de la
matière. La conservation de ce mouvement ou, s'agissant
d'êtres humains (Homo œconomicus), la
préservation de la vie, constitue pour Smith l'objectif
suprême de la nature.
Le système le plus naturel, par
conséquent, est celui qui organise le mieux la production
des biens nécessaires à la vie. C'est parce que la
division du travail augmente la productivité que cette forme
d'organisation se recommande aux yeux de Smith.
Aussi ne découvre-t-on pas sans
surprise les critiques qu'il adresse par ailleurs à la
division du travail et au principe général de
l'échange marchand. Le point de vue qu'il adopte ici
est celui de la morale au sens large ; il note que la division du
travail a des effets négatifs sur l'esprit et sur
l'âme, que l'attention exclusive portée au profit
n'est ni noble ni ennoblissante, et que la distribution des
biens selon le mécanisme de l'offre et de la demande
n'aboutit pas à un résultat parfaitement juste. Mais
alors pourquoi, malgré ces profondes réserves, Smith
défend-il le principe marchand avec un zèle qui lui
vaudra d'être reconnu comme son principal champion ?
Le régime libéral, clé de la liberté
On peut trouver une amorce de réponse
à cette question en rapprochant les spéculations de Smith
sur l'histoire et son analyse des structures politiques
formelles dans le Livre V de la Richesse des nations. Le
changement historique se produit quand les hommes cherchent à
satisfaire leur passion pour le profit et l'ascension sociale.
La meilleure façon de mouvoir les masses humaines est de leur
promettre qu'elles disposeront en quantité suffisante,
voire surabondante, de ce qu'elles recherchent le plus - les
moyens d'existence. Pour Smith, c'est le libéralisme
qui est le mieux à même de satisfaire ces promesses, et
c'est donc dans cette direction qu'il faut pousser la
société. Mais l'établissement d'un
régime libéral va de pair avec le relâchement des
liens séculiers et ecclésiastiques que la tradition
européenne considérait comme la condition indispensable
d'une vie commune tolérable.
Smith pensait avoir résolu le
problème de la liberté et de l'ordre par la formule
suivante: remettez les individus à la garde de leurs propres
passions - dont rien ne peut, de toute manière, les affranchir
- et, une fois installés les freins institutionnels
nécessaires à la canalisation des conflits, ils se
trouveront amenés, par intérêt personnel, à
faire ce qui est requis pour le bien de la communauté. Le
capitalisme constitue sur le plan économique - et par suite
transéconomique - la prémisse historique du
libéralisme politique, démontrant ainsi qu'il est
préférable de s'en remettre à des motifs
intérieurs plutôt qu'à des contraintes
extérieures.
La «main invisible»
La théorie de la main invisible qui
oriente les actions des individus dans un sens favorable à la
collectivité est issue de la Théorie des sentiments
moraux. En économie politique, Smith montre que même si
chaque individu, chaque entrepreneur, ne cherche que son propre
profit, ce profit personnel s'accorde néanmoins avec les
buts de l'industrie nationale. En cherchant à
accroître son revenu personnel, chacun contribue finalement
à accroître le revenu de la nation.
Chacun est «
conduit par une main invisible à
remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions, et
ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la
société que cette fin n'entre pour rien dans ses
intentions
» car on travaille de façon plus
efficace lorsque l'on croit poursuivre son propre profit que
s'il s'agissait du bien général. Améliorer
son propre sort est un «
désir qui nous vient dès
notre conception, et qui ne nous quitte jamais que dans la
tombe
», mais cette concurrence qui dresse
chacun contre chacun est bénéfique à la
société tout entière.
L'influence de "La Richesse des nations"
La Richesse des nations est
réputé comme un chef-d'œuvre de la
littérature économique. L'ouvrage aborde un grand
nombre des sujets et des problèmes qui ont occupé depuis,
et occuperont peut-être toujours les sciences sociales. La
théorie smithienne de la valeur, de la population et de la
distribution exerça une profonde influence sur les écrits
de Ricardo, de Malthus, de Marx et de leurs contemporains. En
rapportant la richesse de la nation à son revenu annuel, Smith
marqua de manière indélébile la substance même
des sciences économiques. Ses réflexions sur les finances
publiques, sur la nature des coûts et sur quantité
d'autres sujets resteront toujours pertinentes.
L'ouvrage de Smith proposait un
enseignement global qui allait avoir une influence immense aussi
bien sur la pratique des gouvernements que sur les opinions
individuelles, et le livre dans son entier représente une
application particulièrement brillante de principes abstraits
à des circonstances concrètes. Ces principes
généraux étaient apparus séparément chez
divers auteurs, depuis
Machiavel
jusqu'à
Hume. Leur
juxtaposition, dans la Richesse des nations, à une doctrine
économique pénétrante et solide explique le puissant
intérêt de ce livre.
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