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Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Moderne > Rabelais, François La Devinière (Chinon), v. 1494 - Paris, v. 1553 © Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia
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François Rabelais
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Ecrivain français.
Plus que tout autre écrivain français, Rabelais réalise la synthèse entre la tradition comique carnavalesque médiévale et l'énergie des nouveaux savoirs de la Renaissance.
Si «pantagruélique» et «gargantuesque» sont passés dans le langage courant pour désigner un appétit digne de ses deux facétieux personnages, «rabelaisien» s'applique à ce qui relève de la verve la plus truculente, paillarde, gauloise.
Repères chronologiques
La vie de Rabelais comporte des zones
d'ombre, mais elle est par ailleurs éclairée par des
documents fiables, notamment les lettres autographes et les actes
officiels, dont certains ont été conservés dans les
archives vaticanes.
François Rabelais est le fils
d'Antoine Rabelais, assesseur du lieutenant du bailli de
Touraine et propriétaire de La Devinière, près de
Chinon. Entre 1500 et 1510, il fait probablement des
études de droit civil et de droit canon, et entre comme
novice au couvent des Cordeliers de La Baumette, près
d'Angers. Vers 1520, il devient cordelier au couvent de
Fontenay-le-Comte.
Dans une lettre datée de 1521
et adressée à Guillaume Budé, à qui il
exprime son admiration pour son œuvre, il dit son désir
d'apprendre les langues anciennes. Rabelais travaille aux
Histoires d'Hérodote quand la faculté de
théologie et les supérieurs ecclésiastiques
interdisent la langue grecque: pour poursuivre ses études,
Rabelais change en 1524 de couvent et rentre chez les
bénédictins de Maillezais. Jusqu'en 1526, il
est secrétaire de Geoffroy d'Estissac, abbé de
Maillezais.
Rabelais quitte le couvent vers 1527,
et étudie la médecine - certainement à Paris
- sous l'habit laïc. Il a deux enfants. Bachelier en
médecine à l'université de Montpellier
en 1530, il commente Hippocrate et Galien dans le texte grec
l'année suivante, pour son cours de stage. En 1532, il
édite les Lettres médicinales de Manardi, le Testament de
Cuspidius, et divers textes d'Hippocrate.
Elaboration de l'œuvre
Entre 1532 et 1533, on le
retrouve médecin à l'hôtel-Dieu de Lyon et
correcteur chez l'éditeur Gryphe. Il écrit à
Erasme:
«
Je vous salue encore et encore,
Père très aimant, père et parure de la patrie,
protecteur des lettres, invincible champion du vrai
.» Les Horribles et Epouvantables
Faits et Prouesses du très renommé Pantagruel sont
publiés sous le nom d'Alcofrybas Nasier (1532), puis
censurés par la Sorbonne pour obscénité.
Entre fin 1533 et
mai 1536, Rabelais séjourne à Rome, où il
travaille pour le compte de Geoffroy d'Estissac. Il obtient
du pape la régularisation de sa situation: il est
autorisé à reprendre l'habit de
bénédictin à l'abbaye de
Saint-Maur-des-Fossés. En 1534, il édite la
Topographie de Rome de Marliani et publie la Vie très
horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis
composé par M. Alcofrybas Nasier, abstracteur de quinte
essence.
En mai 1537, Rabelais obtient la
licence et le doctorat en médecine à Montpellier et
donne des cours sur Hippocrate; au cours de l'été,
il se livre à une dissection publique à Lyon.
L'été suivant, il fait partie de la maison du roi
François I
. Son troisième enfant naît
à Lyon.
Il devient, entre 1540
et 1543, le médecin de Guillaume de Langey, frère
du cardinal du Bellay, effectuant avec lui des séjours en
Savoie et au
Piémont. Ses enfants sont légitimés par le pape.
Durant cette période une édition remaniée de ses
deux premiers ouvrages est proposée (1542): Pantagruel et
Gargantua figurent jusqu'en 1544 sur la liste des livres
censurés par la Sorbonne, avec ceux de Calvin, d'Erasme,
et les traductions de livres saints.
En 1545, on le retrouve
bénéficiaire de la cure de Saint-Christophe-du-Jambet,
nommé conseiller à Metz, où il est en contact avec
les princes protestants allemands, puis à Rome avec le
cardinal du Bellay entre 1547 et 1549, date à
laquelle il décrit la Sciomachie, série de fêtes
données à Rome pour la naissance du second fils de
Henri II.
Dans cet intervalle (1546), le Tiers Livre des faits et dits
héroïques du bon Pantagruel, composé par M.F.
Rabelais, docteur en Médecine paraît avec
privilège et nom d'auteur, mais est aussitôt
condamné bien qu'il connaisse très rapidement trois
éditions.
En l'absence de leur auteur, deux
chapitres du Quart Livre sont publiés à Lyon (1547).
Mis par
Calvin,
en 1550, dans le De scandalis, au nombre des athées
hypocrites, Rabelais n'en obtient pas moins un privilège
pour le publier, grâce au cardinal de Châtillon. Il lui
faudra cependant attendre 1552 pour obtenir la publication
intégrale du Quart Livre.
En 1551, l'écrivain est
bénéficiaire de deux cures, dont celle de Meudon. Neuf
ans après sa mort, en 1562, l'Isle sonnante, suite
très anticléricale du Quart Livre, est publiée sous
le nom de Rabelais. Le Cinquiesme Livre (1564) reprend et augmente
l'Isle sonnante. On a beaucoup débattu de son
authenticité: il semble que ce livre, qui termine la
quête entreprise par les héros depuis le Tiers Livre,
soit composé de brouillons de Rabelais remaniés.
Homme d'église réformateur
A l'évidence, l'Eglise a
pesé lourd dans la formation de Rabelais (vingt ans de vie
monastique dans des couvents d'observants), dans son
évolution intellectuelle et sociale (secrétaire de
l'abbé de Maillezais, Geoffroy d'Estissac, puis du
cardinal du Bellay), et jusque dans le paradoxe que constituent les
textes pontificaux autorisant l'ancien moine à devenir
titulaire de cure, à exercer la médecine - ce qui
est interdit aux prêtres -, ou légitimant ses
enfants. Quelles que soient ses opinions anticléricales, et
jusque dans cet anticléricalisme, François Rabelais est
d'Eglise, défendant des positions alors illustrées
par
Erasme. Dans les
débats qui s'ouvrent sur
la Réforme
protestante, il compte parmi les protégés de Marguerite
de Navarre, et il est certainement favorable à la
réformation de l'Eglise et à la diffusion d'une
foi évangélique, mais non luthérien.
Médecin humaniste
A l'heure où
François I
er
crée le Collège des lecteurs
royaux (futur
Collège de
France), en 1529, Rabelais adhère avec conviction et
enthousiasme aux idées de
l'humanisme:
sous la lointaine paternité morale de Guillaume Budé, il
milite pour le retour aux langues anciennes et pour l'extension
des savoirs. Sa grande originalité en matière
médicale est de faire cours sur les textes grecs
d'Hippocrate et de les publier, en même temps qu'il
participe aux premières dissections. Il fréquente les
ateliers d'éditeurs (Gryphe, Dolet), et mentionne au fil
du texte d'innombrables références savantes. Il
ridiculise la Sorbonne, toute-puissante faculté de
théologie de Paris, qui s'oppose violemment aux
innovations scientifiques, littéraires et religieuses, dans
des portraits féroces de théologiens idiots.
Ecrivain moderniste
Enfin, Rabelais reste en conformité
avec le programme de la monarchie française: avec le cardinal
du Bellay, puis avec son frère Guillaume de Langey, c'est
aux alliances et à la diplomatie européennes qu'il
travaille, et son Gargantua est un éloge vibrant de la
monarchie éclairée par le savoir. Monarchiste et
réformateur gallican, il est exactement dans le droit-fil de
la politique suivie par François I
er
et ne manque pas une occasion
d'attaquer
Charles Quint,
sous les traits de Picrochole.
Mais il est justement paradoxal et unique
de cumuler ces signes du modernisme renaissant... et là est le
principal mystère de la biographie de Rabelais: sa vie et son
œuvre sont le triomphe de la liberté d'esprit.
«Pantagruel» et «Gargantua»
On oublie souvent la part proprement
humaniste des travaux de François Rabelais: elle donne
pourtant sens à son entrée en fiction et atteste le
sérieux de sa formation et son attachement aux lettres et aux
sciences, dont certains aspects de ses fictions sont une
gigantesque parodie.
La «chronique»
L'entrée en littérature de Rabelais semble se
faire par hasard et nécessité d'argent, comme en
témoignent aussi quelques Prognostications et Almanachs
facétieux: dans la foulée d'un livret populaire,
les Chroniques du géant Gargantua, l'auteur improvise
une «suite»: la vie du fils de Gargantua. C'est un
schéma médiéval banal de continuation, mais
parodié, toute naïveté bannie. Le Pantagruel puis
le Gargantua gardent le même cadre extérieur: une
«chronique», c'est-à-dire le récit
historique par un témoin des exploits d'un héros,
qui, comme dans tout bon roman de chevalerie, naît dans les
prodiges, s'éduque, puis affronte le combat qui le fera
roi légitime. En prenant pour héros un géant bien
connu des livrets populaires, et surtout du folklore
français, Rabelais volatilise évidemment toute forme de
vraisemblance: la chronique est fantastique par définition.
Le géant à la taille variable écrase les
armées ou se faufile dans les rues de Paris,
s'éduque aux universités ou règne en pays
utopien en compagnie d'humains qui sont des doubles souvent
plus astucieux: Panurge, l'inventeur de ruses, et Frère
Jean des Entommeures (du Hachis), le moine bon vivant.
Deux logiques stylistiques
Dans ce cadre romanesque s'épanouissent deux
styles alternés pour des thèmes bien contrastés.
D'une part une thématique «sérieuse» qui
dit les idéaux politiques et religieux, et s'exprime par
des passages justement célèbres: lettre de Gargantua
à Pantagruel sur le savoir, éducation de Gargantua,
discours du même, vainqueur, aux vaincus, fondation de
l'abbaye de Thélème - idéal
aristocratique d'humains qui veulent et peuvent le Bien.
D'autre part un discours carnavalesque, héritage
médiéval, dont un côté est satirique
(ridiculiser ses adversaires), et l'autre plus ambigu,
joyeux, se moquant allégrement de tous les savoirs et de
tous les sérieux, surpassés par la ruse et la farce.
Une intrigue
Les Tiers, Quart et Cinquième Livres ont un tout autre
cadre générique. Une intrigue assez lâche les
ordonne: Panurge, désireux de se marier, entreprend une
série de consultations pour savoir s'il sera cocu (Tiers
Livre). Les réponses obtenues ne le satisfaisant pas, il
part avec Pantagruel et Frère Jean consulter un oracle
lointain, la «Dive divine Bouteille», qu'il
n'atteindra (Cinquième Livre) qu'après une
longue navigation au cours de laquelle, d'île en
île et d'exploration en exploration, tous les avatars
des vices, fantasmes et jeux de mots humains sont passés en
revue. Parodie du récit de voyage et parodie de récits
initiatiques ne sont que partiellement de source populaire: les
pays de Cocagne côtoient le mythe philosophique
platonicien
(l'île des Macréons) ou matérialiste
(l'île de Messer Gaster), ou la satire (les
Papimanes).
L'ensemble de l'œuvre
témoigne d'une originalité exubérante: son
comique, pour traiter de matières sérieuses, son
incroyable invention verbale (plus de 30'000 mots, le plus gros
lexique de la littérature française), son goût du
langage, voire du délire langagier, en font un texte
admiré ou déprécié, mais inimitable.
Réception et devenir de l'œuvre
L'interprétation de
l'œuvre de Rabelais est chose difficile, et donne lieu
à de féroces débats contradictoires: son ampleur,
son étalement dans le temps, la multiplicité des sources
et rapprochements, et surtout son ton d'ironie, lui valent
d'être suspecte dès l'origine auprès des
institutions «sérieuses». Mais elle est lue, et
très appréciée, et plus rarement recopiée par
les conteurs du XVI
e
siècle (Noël du Fail) et du
XVII
e
siècle (Scarron, La
Fontaine).
Cependant le XVII
e
siècle comprend mal son
anticléricalisme, ses plaisanteries obscènes (même
si les géants sont chastes, les humains parlent vertement), et
ne surmontera pas toujours la difficulté de sa langue... Sans
être oublié, Rabelais devient une sorte de monstre peu
lisible. Il sera réhabilité officiellement au XIX
e
siècle pour sa célébration
de la Renaissance contre le Moyen Age obscurantiste et
«gothique»: les thèmes et passages humanistes de son
œuvre (éducation, bon roi) deviennent des clichés,
mais on déplore toujours sa grossièreté, qu'on
s'exagère.
Le XX
e
siècle, presque à l'inverse,
redécouvre la force comique et la liberté de ses
réflexions: on y voit la hardiesse de pensée rationnelle
(Abel Lefranc le tient pour athée), puis, mieux, la tradition
littéraire; enfin, la critique universitaire célèbre
l'éblouissante richesse de sa création, qui brasse
des sources érudites, hypersavantes (dont certaines
ésotériques), avec le dernier témoignage d'une
culture populaire encore non censurée.
Si la tradition scolaire l'expurge au
profit des quelques stéréotypes bien-pensants
(éducation, vie à Thélème), on ne cesse de
découvrir combien ce texte comique est essentiellement
difficile: polysémique (chaque passage peut avoir plusieurs
sens), polyphonique (plusieurs types littéraires s'y
entrecroisent), et toujours excitant pour l'esprit.
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