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d'Arc, Jeanne

Domrémy, 1412 - Rouen, 1431
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia


 


Jeanne d'Arc au couronnement de Charles VII
D'après Jean-Auguste-Dominique Ingres



Héroïne française. Jeanne d'Arc dite aussi la Pucelle d'Orléans ou sainte Jeanne d'Arc. La petite bergère de Lorraine qui commanda les armées du roi de France et qui redonna confiance à Charles VII aux jours les plus noirs de la guerre de Cent Ans fut dès son vivant un mythe. Son destin exceptionnel, qui a suscité une multitude d'interprétations, passionnées ou critiques, est en réalité celui d'une authentique héroïne populaire.


Une enfance au temps de la guerre de Cent Ans
Selon ses déclarations et la majorité des témoignages, Jeanne naquit le 6 janvier 1412 dans le petit village lorrain de Domrémy. Ses parents, Jacques Darc (ou Tarc ou Dare, l'orthographe d'Arc n'apparaît qu'au XVI e  siècle) et Isabelle Romée, étaient des paysans aisés. Jeanne, enfant, apprit ses prières de sa mère - le Pater, l'Ave Maria, le Credo -, allait à la messe, communiait et se confessait régulièrement sans que sa piété fût ostentatoire, et jouait avec les autres enfants du village près de l'«arbre aux fées».  

La royauté
Le royaume de France vivait alors une période troublée: le roi Charles VI était affaibli depuis 1392 par des crises de folie qui le laissaient impuissant à gouverner; son entourage était déchiré entre les partisans de la famille d'Orléans - surnommés Armagnacs, du nom de leur chef, Bernard d'Armagnac, gendre de Louis d'Orléans - et les Bourguignons, fidèles du duc de Bourgogne. Entre les deux clans princiers la haine fut entretenue par deux meurtres qu'il fallait venger: celui de Louis d'Orléans, perpétré le 23 novembre 1407 par des tueurs à la solde de Jean sans Peur; celui de Jean sans Peur, assassiné à Montereau par un proche du dauphin Charles, le 10 septembre 1419.

Cette situation servait les visées du roi d'Angleterre, Henri V de Lancastre, vainqueur à Azincourt en 1415; il obtint l'alliance de Philippe de Bourgogne le 21 mai 1420, lors de la signature du traité de Troyes. Le dauphin Charles, réfugié en Berry depuis 1418, était - avec l'accord de sa mère, la reine Isabeau - écarté du trône au profit de Henri V, qui épousa Catherine, fille de Charles VI et d'Isabeau, réalisant le rêve anglais de la «double monarchie». En 1422, les deux rois moururent : Henri V en août, Charles VI en octobre. Chaque parti proclama roi son prince: Henri VI n'avait que deux ans, et son oncle, le duc de Bedford, assura la régence; le dauphin, devenu Charles VII, fut surnommé par dérision le «roi de Bourges».  

La rencontre avec Charles VII
La guerre reprit dans le royaume. Dans la région de Domrémy, zone frontière depuis Charlemagne entre la terre de France et la Lorraine (relevant de l'Empire et enclave française dans un territoire acquis aux Bourguignons), Jeanne se manifesta une première fois, peu après s'être réfugiée avec sa famille à Neufchâteau devant la menace anglo-bourguignonne: elle vint demander à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, de l'aide pour aller voir le roi de France et lui délivrer le message d'espoir de «ses voix» - sainte Catherine et sainte Marguerite, l'archange saint Michel. Baudricourt la traita de folle et la renvoya.

Un an plus tard, Jeanne revint à la charge. A cette date, la situation militaire était devenue critique; les Anglais assiégaient Orléans, qui tenait le passage vers la France du Sud: si la ville tombait, c'en était fait du roi de Bourges. Baudricourt fit soumettre Jeanne à un exorcisme (pour bannir les soupçons de sorcellerie) et lui donna une petite escorte - un chevalier et quatre hommes - pour se rendre à Chinon, où résidait Charles VII: vêtue d'habits masculins - sur le conseil de ses voix, dira-t-elle plus tard à son procès -, elle y parvint après une chevauchée de onze jours.

Après de longues hésitations, Charles accepta de la recevoir: un entretien privé eut lieu, au cours duquel Jeanne convainquit le roi grâce à un «signe», qu'elle refusera de révéler lors de son procès. Les témoins décrivent Charles - jusque-là inquiet, maussade, peu sûr de lui et de sa légitimité - ressortant radieux de l'entrevue. Jeanne dut alors se soumettre à une enquête menée par les maîtres de l'Université à Poitiers afin de prouver qu'elle n'était pas sorcière. Elle passa l'épreuve avec succès et adressa au roi d'Angleterre et au duc de Bedford, le 22 mars 1429, une lettre dans laquelle elle se déclarait «envoyée de par Dieu, le roi du ciel», pour combattre les Anglais et les «bouter hors de France».


L'aventure militaire
Charles VII offrit à Jeanne une armure. Elle envoya chercher une épée enterrée derrière l'autel de Sainte-Catherine-de-Fierbois, dont ses voix lui avaient révélé l'existence. De nombreux témoins attestent l'authenticité de cet épisode évocateur des romans de chevalerie.  

Les Anglais «boutés hors de France»
Jeanne fit confectionner l'étendard qui l'accompagnera tout au long de son aventure: blanc, le Christ au jugement, avec un ange tenant une fleur de lys, l'inscription «Jesus Maria». Les troupes royales rassemblées à Blois s'ébranlèrent en direction d'Orléans; elles y arrivèrent en avril. Le 29, Jeanne entra dans la ville; après quelques assauts, les Anglais levèrent le siège le 8 mai 1429.

Cette victoire apparut comme le signe de l'intervention divine, d'autant que Jeanne avait prédit la mort de Glasdale, l'un des chefs anglais; sa popularité devint alors immense. Jeanne rejoignit le roi à Loches le 11 mai et le persuada de partir pour Reims: Charles fut couronné et sacré le 17 juillet dans la cathédrale, comme ses ancêtres et selon le même rituel. Jeanne était au premier rang, tenant fièrement son étendard: «Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur», répondra-t-elle aux juges qui s'étonnaient qu'elle, petite paysanne, tînt ce jour-là une place plus éminente que d'autres capitaines plus prestigieux.  

La défaite
Cependant, alors que Charles VII, décidé à mener désormais la politique de son choix, négociait la paix du royaume et l'entente avec Philippe de Bourgogne, Jeanne, elle, voulait que l'offensive militaire fût reprise afin d'entrer dans Paris. Elle ne put se rendre, avec une petite troupe, qu'à Saint-Denis, d'où elle observa les remparts parisiens. L'assaut fut donné à la porte Saint-Honoré le 8 septembre 1429: ce fut un échec, et Jeanne fut blessée. Retiré en Berry, le roi semblait abandonner la guerre. Jeanne ne put se résoudre à l'inaction et poursuivit la guérilla: à Saint-Pierre-le-Moûtier, à La Charité-sur-Loire. L'hiver se passa à Sully-sur-Loire; tandis que l'échec de la diplomatie royale se faisait patent, le duc de Bourgogne renforçait sa présence dans le nord du royaume.  

Le 4 avril 1430, le jeune Henri VI arriva à Calais avec un renfort de 2'000 hommes; les Anglo-Bourguignons reprirent les hostilités. Jeanne n'était plus qu'un petit chef de bande, qui guerroyait avec son frère Pierre, Jean d'Aulon, qui l'accompagnait depuis ses débuts, et 200 Piémontais dirigés par un certain Barthélemy Baretta. Elle avait perdu toute influence à la cour, mais conservait une grande popularité qui se manifestait par des attroupements sur son passage. Elle remonta vers le nord: Melun, Senlis, Compiègne, une brève expédition sur Soissons, puis revint à Compiègne, où elle fut capturée, le 23 mai 1430, par un homme de guerre au service du duc de Bourgogne, Jean de Luxembourg.  

L'emprisonnement
A son procès, elle dira que ses voix lui avaient annoncé dès la semaine de Pâques (22-29 avril) que sa capture aurait lieu avant la Saint-Jean (24 juin). Une année seulement s'était écoulée depuis la libération d'Orléans. Et Jeanne n'était plus qu'une prisonnière que l'Université réclamait pour la juger en procès d'hérésie, et que les Anglais allaient racheter: 10'000 francs, soit le prix de la rançon d'un petit capitaine, selon les usages du temps. Jeanne connut alors plusieurs lieux d'emprisonnement (Clairoix, Beaulieu-en-Vermandois, Beaurevoir, Le Crotoy): elle tenta, sans succès, de s'évader en sautant d'une tour de Beaurevoir, ce qui permettra, lors du procès, de l'accuser de tentative de suicide. Les conditions de détention étaient alors relativement douces: il ne s'agissait moins de punir une prisonnière que de garder un otage précieux.  

La situation allait être bien différente à Rouen, où elle arriva la veille de Noël, livrée aux Anglais. L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui avait négocié son rachat et se chargea d'instruire le procès, la traita en prisonnière de guerre, la confia à la justice séculière - alors qu'elle aurait dû dépendre d'un tribunal ecclésiastique - et la fit garder par des soldats anglais dont Jeanne, qui avait à peine dix-neuf ans, redoutait - à juste titre semble-t-il - la violence: jetée dans un cachot sombre et humide, elle fut enferrée. S'ouvrit alors un procès dont l'issue était connue d'avance: procès religieux mais à visée politique, qui devait prouver son hérésie afin que la suspicion s'étendît à Charles VII et que, par contrecoup, Henri VI pût apparaître comme le seul souverain légitime.  
 


Le procès
Son déroulement est bien connu. Les pièces originales ont été perdues, mais on a conservé des documents qui prouvent l'intérêt des contemporains: dès 1435, deux membres du tribunal, Guillaume Manchon et Thomas de Courcelles, rédigèrent en latin le résumé du procès-verbal; on dispose aussi de fragments des notes prises par les notaires au cours des séances; une copie de l'Instrument public des sentences, résumé rédigé au lendemain du procès, fut réalisée en 1456.  

Cauchon avait réuni un tribunal nombreux - plus de quarante membres, ecclésiastiques, pour la plupart normands; l'Université de Paris avait envoyé une délégation; participaient aussi quelques Anglais, dont l'évêque de Norwich et deux membres d'ordres mendiants, Martin Ladvenu et Isembart de La Pierre, qui accompagneront Jeanne jusqu'à la fin. Une enquête fut faite à Domrémy et dans divers lieux par où Jeanne était passée.  

Les débats
Le procès commença le 9 janvier 1431, et la première séance publique s'ouvrit le 21 février dans la chapelle royale du château de Rouen. (Jeanne demanda, en ces temps de carême, à entendre la messe, ce qui lui fut refusé.) Les premières questions portèrent sur son enfance et sa pratique religieuse; elle y répondit avec simplicité. Sur le sujet de la foi, jamais ses accusateurs ne parviendront à la confondre; ils seront même parfois mis en difficulté: ainsi lorsqu'on lui demanda si elle se croyait en la grâce divine et qu'elle rétorqua: «Si je n'y suis, Dieu m'y mette, si j'y suis, Dieu m'y tienne». Interrogée sur ses voix, elle raconta volontiers comment celles-ci s'étaient manifestées à elle dès sa treizième année, mais se refusa à les décrire, se bornant à répondre: «Passez outre». Elle ne tomba dans aucun des pièges destinés à l'accuser de sorcellerie et se montra même moins superstitieuse que ses juges lorsque ceux-ci l'interrogèrent sur les danses et pratiques des enfants du village autour de l'«arbre aux fées». Une enquête avait confirmé sa virginité, ce qui dans l'esprit des accusateurs et la mentalité de l'époque levait tout soupçon de possession démoniaque. Aussi fit-on porter le débat sur son obstination à porter des habits d'homme, en contradiction avec les Ecritures. Ce détail allait devenir un point majeur du procès, d'autant que Jeanne - dans les conditions de détention qu'on lui imposait - se refusait à porter des habits féminins. En rédigeant son Traité de la Pucelle en 1429, Jean Gerson, grand prédicateur et théologien, avait considéré cependant qu'il n'y avait pas là péché, car Jeanne exhortait le roi et son entourage à mener une vie chrétienne. Les juges de Rouen furent d'un avis différent.

La volonté politique de démontrer son hérésie
En fait, accusée et accusateurs ne parlaient pas le même langage. Hommes de cour, politiques, les juges raisonnaient en théologiens; Jeanne, qui ne savait pas lire, parlait une langue populaire et n'avait pour seules armes que sa foi et son bon sens. Elle n'apparaissait en fait ni comme une bigote ni comme une hérétique, et assumait avec courage la mission dont elle se pensait investie, même lorsque celle-ci la dépassait. Elle témoigna d'une piété marquée par la réforme franciscaine (l'inscription de son étendard traduisait déjà la nouvelle dévotion au Saint Nom de Jésus, et il est à noter que l'aristocratie du Centre et de l'Ouest, qui soutenait l'«observance» des disciples de saint François, apporta toujours son appui à Jeanne). Sur les points essentiels, malgré la solitude et le découragement, malgré la torture dont on la menaça, elle tint bon. Ses accusateurs allaient alors exploiter son insoumission à l'Eglise militante: Jeanne considérait certes que l'Eglise est gardienne de la foi des fidèles, mais elle pensait que c'est aux commandements de Dieu qu'il s'agit prioritairement d'obéir et qu'en cas de contradiction le roi du ciel l'emportait sur ses prêtres. Cette affirmation de sa liberté dans son union avec Dieu permit à ses juges de la confondre comme hérétique.  

La rétractation
Le procès dura jusqu'au jeudi 24 mai: ce jour-là, enfin, dans une grande cérémonie au cimetière de Saint-Ouen, Jeanne accepta de reconnaître ses erreurs, d'abjurer et de signer le texte qu'on lui avait préparé: «Moi, Jeanne, appelée la Pucelle, (...) je confesse que j'ai gravement péché, en feignant mensongèrement d'avoir eu révélation de par Dieu et ses anges, sainte Catherine et sainte Marguerite (...)» Elle échappait ainsi à la mort et fut condamnée «par sentence définitive à prison perpétuelle avec pain de douleur et eau de tristesse». Elle devait désormais ne plus s'habiller qu'en femme. Mais, dès le lundi, Jeanne revint sur son abjuration, et le mercredi 30 mai elle fut brûlée vive, comme relapse, sur la place du Vieux-Marché à Rouen.  
 


La revanche et le mythe
Jeanne disparue, le procès se retourna contre ceux qui l'avaient mené: les juges apparurent comme des bourreaux iniques, et par là même le crédit de la cause politique qu'ils défendaient s'affaiblit, tandis que grandit le prestige de la martyre. Dès l'annonce de sa mort, on vanta ses exploits et sa foi, et l'on rapporte l'aveu de l'un des membres du tribunal le 30 mai: «Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de cette femme». Les prophéties qu'elle avait faites à la commission de Poitiers en 1429 s'accomplissaient malgré tout: Charles VII entra dans Paris en 1437, et les Anglais quittèrent la France après la bataille de Castillon (1453).  

La réhabilitation
Après une première enquête sans suite en 1452, Jeanne allait faire, à la demande de sa mère, l'objet d'un procès de réhabilitation en 1456. L'instruction fut menée par le grand inquisiteur, Jean Bréhal, et, le 7 juillet 1456, à Rouen reconquise, un tribunal présidé par l'archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, assisté de commissaires pontificaux, conclut que le procès de 1431 avait été entaché «de calomnie, d'iniquité, de contradictions, d'erreurs manifestes en fait et en droit, y compris l'abjuration», aussi, Jeanne «était et devait être déchargée et disculpée».  

L'incarnation de l'espoir populaire
Jeanne avait incarné les espoirs de la population française, lasse de la guerre et désireuse de voir le dauphin de France l'emporter; elle n'avait certes pas créé le sentiment national mais elle l'avait exprimé avec force et en conformité avec la mentalité de son siècle. Elle était apparue à un moment où, dans une situation sans issue, les prophéties (et Jeanne eut des émules en les personnes de Catherine de La Rochelle, Péronne la Bretonne et Claude «la Fausse Pucelle») ouvraient un espoir irrationnel, et elle avait semblé les accomplir. C'est ce que comprirent dès 1429 Christine de Pisan dans son Ditié de Jeanne d'Arc et, plus tard, Villon évoquant «la bonne Lorraine» parmi «les Dames du temps jadis».

 

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