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Rodin, Auguste

Paris, 1840 - Meudon, 1917
© Hachette Multimédia/Hachette Livre


 


Auguste Rodin
Photographié par Nadar en 1893


Sculpteur français

Au déclin du courant réaliste et à la montée de l'impressionnisme apparaît un sculpteur dont les œuvres, à l'écart de l'académisme de son époque, frappent par leur exceptionnelle puissance créatrice et par leur dynamisme intense : avec Rodin, voit le jour un art indépendant dont s'inspirera en grande partie la sculpture moderne.

 

Artiste mythique du tournant du XIXe et du XXe siècle, Rodin est un des sculpteurs les plus connus, dont la gloire n'a d'égale que celle d'un Michel-Ange ou d'un Phidias.

 

Créateur maudit qui n'achève jamais une commande sans scandale, portraitiste mondain qui atteint le sommet de sa gloire à l'Exposition universelle de 1900, Auguste Rodin est un des phares de la IIIe République.



A l'écart de l'académisme

Né le 12 novembre 1840 à Paris, dans une famille modeste, Auguste Rodin découvre la sculpture vers l'âge de quinze ans. À l'École spéciale de dessin, il reçoit une formation qui comprend, outre le dessin d'après nature, le modelage de formes en terre. Le jeune apprenti éblouit tant ses professeurs qu'ils le destinent à l'École des beaux-arts, voie royale pour le prix de Rome, qui garantirait à son lauréat une excellente carrière de sculpteur. Mais par trois fois Rodin échoue au concours d'entrée et, en quête d'une profession compatible avec ses talents, il devient, vers dix-huit ans, praticien auprès d'artistes statuaires et d'entrepreneurs. Ces débuts professionnels sont habituels pour les sculpteurs qui n'ont pas obtenu de place dans le système de formation académique et cherchent un métier lié à leur domaine d'élection.

 

C'est, entre autres, pour Albert Carrier-Belleuse, statuaire officiel, que Rodin exécute différents travaux, qui le conduiront, notamment, à Bruxelles. Il exécute pour lui des modèles décoratifs ou aide le maître à réaliser ses créations dans leur matière définitive. En même temps, Rodin tente d'inventer son propre style. Dès 1864, il modèle un masque, l'Homme au nez cassé, représentant un visage humain usé et déformé par l'âge. L'œuvre, refusée au Salon de 1864, n'y est exposée qu'en 1875, date à laquelle elle remporte un franc succès.

 

La célébrité n'arrive pour Rodin qu'en 1877 – le sculpteur a trente-sept ans –, avec l'Age d'airain, qui suscite un réel scandale. Exposée au Salon, cette figure masculine nue attire les plus grands éloges en raison de sa sensualité et du réalisme avec lequel est rendu le corps. Cependant, ces qualités valent à l'artiste l'accusation de surmoulage : on le soupçonne de n'avoir pas inventé lui-même sa sculpture mais d'avoir simplement moulé un modèle humain. L'accusation est très grave car cette pratique est strictement contraire à l'éthique de la sculpture, et Rodin aura le plus grand mal à faire la preuve de sa bonne foi. L'affaire élucidée, après le succès d'un autre nu masculin où le travail de la figure prédomine, Saint Jean-Baptiste prêchant, Rodin devient un artiste en vogue et reçoit des commandes officielles.

 

C'est d'abord, en 1880, la Porte de l'Enfer, destinée à servir d'entrée monumentale au musée des Arts décoratifs. Le bâtiment ne sera jamais réalisé, mais ce projet occupera le sculpteur jusqu'à sa mort, en 1917. Entre-temps, il réalise quantité d'autres commandes, comme les Bourgeois de Calais, monument érigé en souvenir des six habitants qui, en 1347, sacrifièrent leur vie pour sauver celle de leurs compatriotes, assiégés par le roi d'Angleterre Edouard III. Ce bronze ne sera inauguré qu'en 1895, à un moment où Rodin se consacre principalement au célèbre Balzac.

 

L'Exposition universelle de 1900 correspond à l'apogée de cette gloire nationale et internationale. Loin de tout organisme officiel, Rodin présente une rétrospective personnelle dans un monument créé spécialement à cet effet, le pavillon de l'Alma. Son succès est tel que les commandes, de bustes notamment, se font de plus en plus nombreuses. Aussi bien dans sa villa de Meudon que dans son atelier parisien, Rodin emploie toute une équipe de praticiens qui taillent pour lui le marbre d'après ses modelages et veillent, de manière générale, à l'exécution matérielle des œuvres. Parmi ces praticiens, on compte dès 1883 une jeune femme, Camille Claudel, sœur de l'écrivain Paul Claudel. Elle deviendra l'égérie et la compagne du maître, et son œuvre, très influencée par celle de Rodin, qu'elle influencera à son tour.

 

Comblé d'honneurs, Rodin s'installe en 1908 à l'hôtel Biron, rue de Varenne, à Paris (actuel musée Rodin), où il reçoit la visite d'admirateurs du monde entier, personnalités venues se faire portraiturer par le maître ou artistes avides d'apprendre auprès de lui les secrets d'une invention libre et puissante.



Un modeleur de marbre

Techniquement, l'œuvre de Rodin n'est, dans son siècle, guère originale. Selon l'usage courant, le sculpteur commence par inventer ses formes en terre ou en cire, c'est-à-dire par modeler, avant de transformer ce modèle en bronze ou en marbre avec l'aide de fondeurs ou de praticiens. Rodin ne sera donc surnommé «modeleur de marbre» que par un abus de langage qui révèle une facette particulière de son talent, la capacité à inventer un relief si vivant que le travail de surface du marbre paraît plus avoir été modelé que réellement taillé et poli. Dans Fugit amor (1900), par exemple, les corps de l'homme et de la femme sont rendus avec une douceur et une sensibilité extraordinaires, évoquant à merveille la violence de la passion amoureuse et la douleur de la séparation.

 

Ce tumulte expressif, joint à la manière particulière de traiter les thèmes, est l'une des raisons du succès du sculpteur, qui, dès 1888, a surpris avec une œuvre traitée successivement en terre cuite, en plâtre, en marbre et en bronze, et primitivement destinée à la Porte de l'Enfer : devant les corps nus enlacés des amants adultères que sont Paolo Malatesta et Francesca de Rimini, le public oublie vite le thème traité et n'a d'yeux que pour la sensualité du Baiser, comme on appellera bien vite le groupe. Un traitement plastique aussi cru suscitera parfois la censure – en 1893, l'œuvre est exposée à Chicago dans une salle spéciale pour éviter la promiscuité avec des œuvres plus «décentes» –, mais c'est lui aussi qui assurera la gloire de Rodin : ce groupe vaut une commande de l'État à son auteur dès sa première présentation au Salon.

 

La finesse de travail du marbre et la capacité de l'artiste à rendre les traits particuliers d'un visage expliquent en grande partie la popularité des portraits de Rodin. Habile à capter la physionomie d'un personnage, avec le buste de la Duchesse de Choiseul (1908), par exemple, Rodin sait jouer des transparences de la matière pour suggérer la profondeur d'un regard ou l'ambiguïté d'un sourire. La parfaite finition des parties de la sculpture figurant le visage et la peau est d'autant plus remarquable qu'elle s'oppose à la masse brute de marbre qui l'entoure. Admirateur de Michel-Ange, Rodin réutilise à sa manière le non finito, inventé par le maître florentin ; il en fait un principe de composition en jouant sur la tension entre quelques parties très lisses et la gangue de marbre d'où naît l'œuvre.



Un sculpteur littéraire

On a souvent voulu associer Rodin aux peintres de son temps, surtout aux impressionnistes. Même s'il participe à une célèbre exposition en compagnie de Monet, Rodin demeure cependant fort éloigné de l'esthétique impressionniste, ne serait-ce qu'en raison de l'importance littéraire des thèmes qu'il traite. La Porte de l'Enfer lui donnera l'occasion d'explorer systématiquement le monde de la Divine Comédie de Dante, d'où sortirent un grand nombre d'œuvres majeures comme le Baiser, primitivement appelé Paolo et Francesca, ou Fugit amor, qui représente les mêmes amants, séparés pour expier leur faute. Le Penseur lui-même n'est pas conçu au départ comme une œuvre isolée et méditative, mais constitue, en couronnement de cette porte, le portrait de Dante contemplant l'univers né de son imagination.

 

Très nombreuses sont aussi les œuvres correspondant à des thèmes littéraires tirés de la mythologie antique, mais les créations thématiques les plus originales sont à rattacher au courant symboliste. Ainsi en va-t-il de la Pensée, tête féminine émergeant d'un bloc de marbre comme la pensée émerge de la matière. Cette sculpture révèle l'importance du sujet dans les œuvres de Rodin : il est capital, puisque l'œuvre n'aurait guère de sens sans lui, mais il est transformé en une invention formelle suggestive.

 

On peut en ce sens opposer Rodin aux sculpteurs officiels de son temps. Alors que chez eux la création sculpturale semble asservie à un thème qui lui reste extérieur, quasi-illustration d'un discours, Rodin, sans pour autant abandonner le sujet anecdotique, en fait un véritable sujet plastique.



Un précurseur issu du XIXe siècle

Dès les années 1890, Rodin jouit d'une considération sans égale auprès des sculpteurs du monde entier, qui peuvent admirer ses œuvres dans des expositions tenues dans leur pays ou qui viennent lui rendre visite à Paris. Son influence sur l'art du XXe siècle est certes indiscutable, mais il convient de la nuancer.

 

Esthétiquement, Rodin a ouvert à la sculpture des voies nouvelles. Inventeur de solutions plastiques originales, il a créé des types inédits de monuments caractérisés par un réalisme expressif ainsi que par un sens personnel du monumental. Ainsi, sans être de taille colossale ni se trouver mis en valeur par un socle massif, les Bourgeois de Calais s'intègrent à l'espace du spectateur au lieu d'être de simples objets d'admiration.

 

Rodin a aussi eu recours à un procédé promis à un grand développement au fil du XXe siècle, l'assemblage. Il prend l'habitude, à la fin de sa vie surtout, de créer une œuvre nouvelle en juxtaposant des fragments de plâtre existant déjà. Il se montre ainsi assembleur en inventant une sculpture inédite à partir d'éléments préexistants et non un sculpteur au sens propre du mot. Au sommet de la Porte de l'Enfer, un groupe est constitué de trois statues identiques (l'Âge d'airain), qui, disposées sur trois axes, apparaissent aussi différentes que les angles sous lesquelles elles sont vues.

 

Malgré ces caractères originaux, la sculpture de Rodin reste enracinée dans la tradition. Fidèle aux matériaux traditionnels comme le bronze ou le marbre, Rodin sait inventer un style nouveau mais il assouvit un projet figuratif qui remonte, en fait, à la Renaissance. Qu'il fasse le portrait de la haute société de son époque ou qu'il suggère les passions légendaires les plus vibrantes, il ne cherche jamais délibérément une sculpture pure, sans sujet. Maître statuaire entouré d'une foule d'artisans-praticiens, dans un atelier qui aurait tout compte fait apparu familier à un artiste de la Renaissance, Rodin pousse à son paroxysme le principe de la division du travail et pratique la sculpture comme un art de reproduction.

 

Beaucoup de grands sculpteurs du XXe siècle, désireux d'abolir «le sublime traditionnel des sujets», avides d'utiliser des matériaux nouveaux comme les métaux et les plastiques, fiers aussi de leur engagement personnel dans le travail direct de la matière, auront résolument cherché à se démarquer de l'ombre – écrasante – de Rodin. Si sa figure demeure importante dans l'histoire de la sculpture de notre siècle, c'est donc qu'il est aussi souvent vu comme un antimodèle que comme un précurseur.

 





 
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