 Le krach boursier de Wall Street, le 24 octobre 1929, plongea les Etats-Unis dans une grave dépression économique.
A l'automne 1929, une crise
financière et économique sans précédent
s'abat sur le monde. Elle naît aux Etats-Unis, puis, avec
plus ou moins de retard selon les pays, elle va s'étendre
au monde entier dans les deux années qui suivent. Par ses
répercussions économiques (baisse des prix, faillite de
nombreuses entreprises, réduction de la consommation, crise de
surproduction, effondrement des monnaies et développement du
chômage) et ses conséquences politiques (disparition des
régimes politiques fragiles, comme la République de
Weimar, et montée des dictatures et des régimes
autoritaires), elle est un événement considérable de
l'entre-deux-guerres, qu'elle va diviser ainsi en deux
périodes égales : un après-guerre euphorique
(1919-1929) et un avant-guerre lourd de catastrophes (1929-1939) :
«Vous n'avez pas de beurre, hurlera Goebbels aux
Allemands, mais vous avez des canons, et avec des canons vous aurez
du beurre !»
Le krach boursier
Alors que les banques américaines,
anglaises, allemandes et françaises sont, comme les
opérateurs boursiers jouant avec les capitaux, puissantes sur
le marché international, leurs déboires vont
déstabiliser l'ensemble des puissances économiques.
En effet, la circulation des capitaux est devenue de plus en plus
autonome vis-à-vis des productions et des échanges de
marchandises : l'excès de spéculation boursière
et l'irrationalité des comportements des agents de bourse
ont accéléré le rythme de circulation de
l'argent indépendamment des opérations
économiques. C'est ainsi que la valeur totale des actions
cotées à Wall Street, la bourse de New York,
s'est accrue de 250% entre janvier 1925 et
janvier 1929, donnant l'impression d'une
«prosperity» décennale ; quant aux crédits
bancaires américains, ils sont passés de 550 à
6'640 millions de dollars entre le 31 décembre
1924 et le 4 octobre 1929.
Mais, lorsque personne ne veut racheter les titres dont la
valeur s'écroule, les cours s'effondrent davantage,
provoquant à la fois une fragilisation du système de
crédit net et de l'épargne : en retirant leurs
avoirs, les déposants accélèrent la panique
générale, ainsi que l'atteste l'apparition
brutale du «krach boursier» américain, qui se
déroule les 23, 24, 28 et 29 octobre 1929 : le jeudi
24 octobre 1929, la bourse de New York connaît une
activité anormale : plus de 12 millions de titres sont
jetés sur le marché; le mardi 29 octobre, les
transactions atteignent un chiffre record : 16 millions
d'actions changent de main, et les valeurs s'effondrent,
entraînant l'ébranlement des cours sur les
marchés mondiaux. Cette généralisation des pertes
boursières provoque des faillites considérables
(2 298 faillites bancaires, aux Etats-Unis,
en 1931), des paniques en chaîne, et même des vagues
de suicide chez les porteurs de titres ayant ruiné par
affolement leurs clients.
La panique bancaire
L'asphyxie du crédit et la
contraction de la demande ont fait entrer des acteurs qui n'ont
en rien su anticiper la dépression dans une spirale perverse
qui s'autoentretient, et vont étrangler une agriculture et
une industrie affaiblies par une chute des cours. La mauvaise
gestion de la monnaie a, d'ailleurs, si l'on en croit les
économistes keynésiens et les monétaristes,
amplifié la crise : les mesures prises dans le cadre de
politiques monétaires trop restrictives (visant à limiter
la création de monnaie) dans un contexte de besoin de
liquidités stimulé par une croissance importante et un
essor des emprunts liés à la spéculation, ont
été à contre-courant des besoins de
l'économie. Pour Milton Friedman, toute baisse soudaine de
la masse monétaire est en effet un facteur de «grave
dépression» (toute hausse soudaine ayant des effets tout
aussi néfastes, si l'on en croit la théorie
quantitative de la monnaie développée par l'auteur,
étant source de tensions inflationnistes). C'est ainsi que
la masse monétaire nord-américaine a diminué de
30 % entre 1928 et 1929. Pour l'économiste
Irving Fisher (l'inventeur de la théorie quantitative), la
crise prend ses racines dans l'économie d'endettement,
qui fragilise l'ensemble du système, en empêchant les
régulations (supposées automatiques) des marchés
financiers et monétaires.
Le rapatriement de capitaux
américains (entamé avant 1929, mais
accéléré à partir de cette date) mais aussi
britannique ou français d'Allemagne ont
accéléré la faillite d'un système
fragilisé par le plan Dave de 1924, faisant entrer
le pays dans une crise profonde qui affaiblit l'économie
européenne, et qui facilitera la montée du nazisme. Ce
rapatriement fragilise tous les systèmes bancaires,
affectant durement, entre autres, la Banque
d'Alsace-Lorraine, l'Union Parisienne et surtout la
Banque Nationale de Crédit. Or, bénéficiant
de la monnaie la plus forte du monde, toujours garantie par
l'or, la France subit un contexte déflationniste et des
dévaluations des autres monnaies, notamment de la livre
sterling (en septembre 1931), provoquant un
renchérissement du prix des biens français sur le
marché mondial qui freine les exportations de la nation,
creuse le déficit commercial et accentue un chômage qui
atteint 400'000 personnes en mars 1933 et
1'200'000 en mars 1934 (auxquelles il faut
ajouter de 1,5 à 2 millions en chômage
partiel).
Mais la lecture de la crise de 1929 à
travers les seuls aspects monétaires ou financiers est
insuffisante.
Une crise économique profonde
De nombreux observateurs s'entendent
pour constater que cette crise avait connu des signes
avant-coureurs dans le textile et les articles de luxe ; ainsi, la
crise industrielle se traduit-elle par une baisse importante des
prix pour les entreprises les plus chanceuses, et par des faillites
pour les autres. La crise peut en effet en partie s'expliquer
par la coexistence de prix de gros qui s'effondrent, et des
prix de détail et des salaires rigides à la baisse. Or il
n'y a pas eu de réaction suffisante face à cette
situation déflationniste.
En France, l'industrie n'a pas
bénéficié des mesures de modernisation dont elle
avait besoin, tout comme l'agriculture : elle est
affectée par des dysfonctionnements dans ses marchés,
et un manque d'ambition de mesures qui refusent de
s'attaquer aux structures, en limitant les interventions de
l'Etat à l'octroi de primes et à la
réglementation de la production et des marchés. Les
excellents résultats en production de blé et de vin
de 1932 à 1935 et la chute des cours mondiaux,
accroissent le malaise paysan déjà bien entamé :
les prix de gros du blé chutent de 40% entre 1931
et 1935.
La crise de 1929 se manifeste aussi
par une crise commerciale, puisque le niveau des échanges
internationaux diminue de moitié entre 1929
et 1932, et n'atteint plus, en 1935, qu'un
tiers du niveau de 1929. Si bien que, affaiblie par une
monnaie trop forte et un marché mondial qui s'effondre,
la France voit se creuser son déficit commercial
(c'est-à-dire un montant d'importations de biens
supérieurs au montant des exportations), qui est de
8 milliards de francs (Poincaré) en 1929, et de
11,8 milliards en 1931.
Le cercle vicieux de la déflation
bloque ainsi tout espoir d'une sortie rapide de la crise.
La spirale déflationniste
La notion de déflation correspond
à une conjoncture économique dans laquelle la demande se
contracte par rapport au volume de biens et de services produits,
provoquant une baisse des prix et des revenus. Elle
caractérise donc bien la crise de 1929 (contrairement aux
crises ultérieures du XX
e
siècle, plus affectées par
l'inflation, c'est-à-dire l'accroissement durable
et soutenu des prix à la consommation).
La situation déflationniste, issue
de la contraction de la demande mondiale, semble largement
s'expliquer par des erreurs stratégiques des
différents gouvernements, qu'il s'agisse du
rapatriement des capitaux, ou de la mise en place de mesures
protectionnistes (par exemple, aux Etats-Unis, la loi
Hawley-Smoot, du 17 juin 1930, impose des droits de douane
de 52% de la valeur des importations) : en provoquant des effets
de rétorsion qui font diminuer de 40% le commerce
international de produits manufacturés, le repli frileux de
chacun sur soi (accéléré par l'échec de
la Conférence internationale de Londres, en 1933)
crée les conditions idéales d'une conjoncture
déflationniste préjudiciable à tous. Les
autorités cherchent alors à comprimer
l'activité. Ainsi le PNB américain passe-t-il de
104 milliards de dollars en 1929 à 56
en 1933, au prix de 11 à 12 millions de
chômeurs.
Les efforts d'assainissement
monétaire des années 1931-1933 en France n'ont
pas réussi à endiguer une profonde dépression
économique initiée par la panique boursière
de 1929, qui apparaît plus tardivement qu'ailleurs,
mais se révèle plus longue et assez violente. La
politique de Laval, en 1935, en imposant une déflation
brutale, va accentuer la spirale dans laquelle sombre le pays, et
précipite l'accession au pouvoir d'un Front
Populaire (en 1936) qui va mettre en œuvre une politique
alternative et opposée (de nature keynésienne). En
effet, le gouvernement Laval décide d'une baisse de
10 % de tous les salaires publics, crée des impôts
nouveaux affectant les très gros revenus et les fournisseurs
de guerre, et opère une révision des pensions afin
d'en réduire les abus. Mais ce malthusianisme
économique ne suffit pas à sortir de la
dépression, et le déficit budgétaire,
provoqué par un montant de dépenses publiques
supérieur au montant des recettes, est à peine
diminué (10 milliards en 1935, contre 13 en 1933).
Cette crise semble donc marquer la
faillite d'un certain système, insuffisamment
contrôlé par les autorités économiques et
monétaires, et les critiques contre les Etats-Unis sont
fortes.
La responsabilité nord-américaine
Selon l'économiste
C.P. Kindleberger, les Etats-Unis n'auraient pas su
assumer leur fonction de nation dominante, notamment en refusant de
maintenir un marché ouvert (par des mesures protectionnistes
peu propices aux échanges), d'assurer des prêts
anticycliques (qui auraient pu limiter l'instabilité des
fluctuations et leur caractère perturbateur), de mettre en
place un système de change fixes (qui aurait limité
l'instabilité monétaires, affectées par des
déséquilibres commerciaux), de coordonner les politiques
économiques (au lieu de mettre en place des mesures sans
cohérence d'ensemble, et avec des effets qui peuvent
être contraires) et de prêter en dernier ressort pendant
la crise financière (au lieu de faire cavalier seul).
La responsabilité américaine est
d'autant plus importante que les Etats-Unis produisent à
cette époque un peu plus de 40 % des biens
manufacturés mondiaux ; ce, alors que les prix américains
servent de prix directeurs au marché mondial. De plus, les
cycles économiques semblent diffuser leurs effets
déstabilisants dans le monde au bout de 3 à 6 mois, en
affectant d'abord l'Allemagne, puis les autres puissances.
Les contradictions économiques
La prospérité qui avait
précédé le déclenchement de la crise faisait
toutefois l'objet de «disparités» ou, selon la
terminologie
marxiste, de
«contradictions». C'est le cas en particulier, aux
Etats-Unis, d'une conjoncture qui ne bénéficiait
qu'à une large classe moyenne mais pas aux autres acteurs
de la croissance, ce qui n'assurait qu'une base de
consommation fragile. Certains observateurs, tel Alfred Sauvy
(1898-1986) pour le cas français, soulignent le profond
déséquilibre entre le secteur des biens
d'équipement, dont la croissance était rapide et
considérable, et celui des biens de production ou de
consommation, à croissance lente. Il semble ainsi, dans une
perspective keynésienne, que l'excès
d'épargne, ait provoqué une faible propension moyenne
à consommer (c'est-à-dire une faible part du revenu
disponible consacré à la consommation), tandis que
l'investissement était trop important, par rapport à
la demande. Il est alors possible de parler de surproduction
partielle, par rapport à des besoins insatisfaits sur le
marché.
Mais il faut avouer que cette crise est
problématique, dans la mesure où elle se prête
à des interprétations qui ne font pas
l'unanimité : aujourd'hui encore, les auteurs ne
s'entendent même pas sur l'origine
- exogène ou endogène - de cette
complexe crise. Seules certitudes : elle est au centre de cycles
économiques (comme l'a montré Joseph Aloys
Schumpeter, dans ses analyses du lien entre croissance et
fluctuation) qui concentrent l'entrelacement erratique de
facteurs monétaires et de facteurs économiques, dans un
contexte général de déflation, et elle jette les
bases d'une réflexion nouvelle sur les modes
d'intervention des pouvoirs publics, et sur les principes
d'une régulation des marchés.
Une phase de transition entre deux modes de régulation
Dans une approche originale, les auteurs
de l'Ecole de la Régulation (dont le chef de file est
Michel Aglietta) voient dans toute crise économique majeure
une phase de transition entre deux modes de régulation des
marchés : les agents économiques doivent s'adapter
aux transformations des structures économiques, et de nouveaux
besoins et de nouvelles formes d'ajustement apparaissent : la
crise de 1929 apparaît alors comme celle du difficile
passage d'un mode de régulation concurrentiel,
caractérisant le XIX
e
siècle, à un mode
étatique de régulation qui accompagnera le fordisme,
jusqu'à sa crise au début des années 1970.
L'évolution des modalités
d'intervention de l'Etat, en particulier avec la
création d'un Etat providence (le Welfare State), en
Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en France, par exemple, au
milieu des années 1930, semble donner raison à une
telle analyse. Il s'agit en effet pour les pouvoirs publics
de compenser le marché et de l'aider à assurer une
régulation économique et une régulation sociale
plus efficace.
Ainsi la crise n'est-elle pas à
la fois un révélateur de dysfonctionnements et de
tensions, et un effectueur, en offrant de nouvelles conditions de
fonctionnement, d'action et de changement ?
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