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La première révolution industrielle

1730 - 1803
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia

Sommaire

 La métallurgie
 Le textile
 L'impact social
 Un modèle universel ?
 L'agriculture
 Aristocratie, marchands et banquiers
 La démographie

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L'Europe industrielle au XIXe siècle
Carte Alain Houot
Les éléments de définition les moins contestables sont à rechercher dans la première «révolution industrielle», considérée comme archétypale: celle que connut la Grande-Bretagne au XVIII siècle et qui culmina au milieu du siècle suivant.  Il s'agit d'une mutation essentielle de l'histoire humaine - une élévation considérable du volume de la production industrielle et du rythme de sa croissance, fondée sur un mouvement de concentration et de mécanisation du procès de travail et sur la généralisation de l'usage d'une source d'énergie, la vapeur. Fondamental, ce processus n'a pourtant pas été uniforme et n'a pas constitué une étape «obligatoire» de la modernisation de toutes les sociétés européennes. En effet, la diffusion des innovations techniques a été lente, et leur impact sur le volume de la production fortement décalé dans le temps.

La métallurgie
La fonte au coke, par exemple, a fait son apparition en Angleterre entre 1705 et 1720, à la suite des trouvailles de la famille Darby, mais un siècle entier s'est écoulé avant que disparaissent complètement les fourneaux au charbon de bois, et l'extraction de minerai n'a décollé vraiment que dans les années 1780 (2,5 Mt à la fin du XVII e siècle, 5 Mt en 1750, 10 Mt en 1800, et plus de 50 Mt en 1850).

Plusieurs autres perfectionnements seront nécessaires (technique du laminoir, machine à aléser en 1775, tour à fileter, puddlage, c'est-à-dire passage de la fonte à l'acier par décarburation, en 1784) pour que la fonte et le fer atteignent des qualités de solidité et de résistance suffisantes pour permettre leur emploi dans les ouvrages d'art (premier pont édifié en 1779, sur la rivière Severn) et la constuction navale (premier navire construit par Wilkinson, en 1787). Au XIX e siècle, la demande générée par le développement des chemins de fer favorise de nouveaux progrès en qualité qui accompagnent la croissance de la production.

Le textile
Dans l'industrie textile, l'innovation est partie du tissage (avec la «navette volante» mise au point par John Kay vers 1730 et diffusée autour de 1760, améliorant beaucoup la productivité), puis est remontée vers la filature. La spinning-jenny et le water-frame mis au point en 1767-1768, et surtout la mule-jenny de Samuel Crompton, introduite en 1779, permettent d'obtenir un fil de coton à la fois fin et résistant avec une productivité bien supérieure à celle du rouet. Ce rétablissement de l'équilibre entre le filage et le tissage ouvre la voie, en Angleterre, à une rationalisation accélérée des méthodes de production.

Il s'ensuit une chute des salaires des tisserands, une prolétarisation et une féminisation de la main-d'œuvre, une transition vers l'usine, et surtout une mécanisation - qui s'impose entre la fin des guerres napoléoniennes et 1850, alors que le métier à tisser mécanique d'Edmund Cartwright était au point depuis 1780. L'événement essentiel consiste en l'utilisation de la vapeur, via la machine mise au point par Watt entre 1765 et 1785, qui contribue à accroître la concentration, dans la manufacture, autour de la source d'énergie

L'impact social
Les conséquences sociales, enfin, sont immenses: les villes grandissent (dépassant la part des campagnes dans la population anglaise vers 1855), et accueillent une nouvelle population ouvrière salariée, d'origine rurale ou immigrée irlandaise, condamnée au salaire de subsistance. Le pays, dans les années 1820-1840, vit sous la menace de la «question sociale», qui engendre régulièrement des explosions protestataires, entretenant également une revendication démocratique à travers le mouvement chartiste.

Un modèle universel ?
Depuis Marx et sa théorie de l'accumulation primitive du capital, les économistes se sont préoccupés de fournir un schéma explicatif à la révolution industrielle, identifiant une série de conditions préalables à son déclenchement (la hausse de la productivité dans l'agriculture, le développement des infrastructures de transport et l'essor de l'esprit d'entreprise, selon William Rostow) et proposant une périodisation de son processus: il y aurait d'abord eu une phase de take-off, ou «décollage» (passage à une croissance plus rapide et plus régulière, entre 1783 et 1802 en Angleterre), puis une phase de «maturité».

Mais, soumise à la vérification historique, cette modélisation se révèle peu satisfaisante: s'agissant de la «révolution agricole» ou de la période du take-off, aucun chercheur n'est vraiment parvenu ni à les localiser dans le temps, ni même à en démontrer l'existence dans un pays comme la France.

L'agriculture
Selon les mêmes schémas économistes, les progrès agricoles sont supposés avoir dégagé de la main-d'œuvre excédentaire des campagnes pour les industries urbaines, produit les ressources alimentaires nécessaires pour la nourrir, et favorisé la formation du capital, qui s'est ensuite porté vers l'industrie.  

L'apparition d'une main-d'œuvre campagnarde disponible (la fameuse «armée de réserve» de Marx) serait liée, en Angleterre, au non moins fameux mouvement des enclosures, c'est-à-dire à la restructuration des anciens biens communaux en propriétés privées délimitées, qui aurait détruit les liens communautaires entre paysans et poussé une partie d'entre eux hors de la terre, à partir du milieu du XVIII e siècle. En fait, les enclosures ne constituent qu'un aspect très partiel d'un vaste mouvement de remembrement et de concentration des exploitations, parallèle à un fort accroissement des surfaces cultivées. Ce mouvement a bien conduit à une augmentation du nombre des pauvres et des paysans sans terre dans l'Angleterre rurale de la fin du XVIII e siècle, mais pas nécessairement à leur transfert vers l'emploi industriel salarié, d'autant moins que les «lois sur les pauvres» (poor laws, 1795) contribuaient à les maintenir dans leur paroisse, seul lieu où ils pouvaient prétendre à un secours.  

Une main-d'œuvre jeune
En réalité, le marché du travail industriel urbain s'est davantage nourri, dans un premier temps, des jeunes gens mis à sa disposition par une croissance démographique trop rapide que de paysans adultes ayant perdu leur place dans la société rurale. On peut même penser que le machinisme s'est imposé en Angleterre, à l'époque des guerres napoléoniennes, comme solution de substitution, remédiant à une relative pénurie de main-d'œuvre industrielle.  

En France, l'œuvre agraire de la Révolution a plutôt aidé à la constitution d'une nation de petits propriétaires; l'aggravation du sort de ceux qui dépendaient des communaux (pâture des bêtes, fourrage, bois de chauffe) n'est devenue sensible qu'avec la surpopulation rurale des années 1840, qui a engendré le premier véritable exode rural de l'histoire du pays.  

Productions en faible croissance
Quant à la «révolution» des rendements agricoles, on peut douter qu'elle se soit bien produite au XVIII
e siècle: les innovations ayant bénéficié à la productivité sont soit bien antérieures (début du XVII e siècle pour l'introduction de l'irrigation des prairies, du labour continu dans le sud de l'Angleterre), soit bien postérieures, notamment pour la France.

Il n'y a en tout cas pas eu rupture, mais lente addition d'améliorations modestes, qui permirent de nourrir une population en expansion (viande, maïs et pomme de terre progressent dans l'alimentation populaire au XVIII e siècle) et, pour l'Angleterre, de réduire les variations temporelles et régionales des prix alimentaires.

Certaines années, les prix du blé ont peut-être permis qu'une portion des revenus des classes populaires se déplace du budget alimentaire vers les produits manufacturés, donc que s'élargissent les débouchés nationaux de l'industrie. Mais on ne peut l'évaluer sans référence à la démographie et à l'évolution des salaires.

Aristocratie, marchands et banquiers
Le rôle de l'aristocratie
La question se pose de savoir d'où venait l'argent qui a financé l'industrie naissante. Provenait-il de l'accumulation des capitaux agricoles? En fait, l'engagement des landlords dans l'activité industrielle était ancien, notamment à travers les industries rurales, les mines, les distilleries et les brasseries, dans les districts qu'ils administraient ou sur leurs domaines. Robert Peel (1750-1830), qui fit fortune dans l'industrie cotonnière, appartenait à une petite famille terrienne du Lancashire qui faisait travailler des tisserands en chambre depuis le XVII
e siècle. Mais, au XVIII e siècle, le capital foncier aristocratique servit aussi beaucoup à des acquisitions de prestige (châteaux, enclosures) ou à de simples placements dans les emprunts d'Etat. Paradoxalement, le transfert des revenus fonciers vers l'industrie eut plus de poids en France, où la noblesse investit dans les mines de fer et la verrerie avant la Révolution, mais négligea d'autres secteurs, comme le textile.  

L'apport des marchands et des banques
Le rôle du grand négoce et de la banque dans l'accumulation du capital est sans conteste beaucoup plus important que celui de l'agriculture. L'essor considérable du commerce colonial au siècle des Lumières avait enrichi toute une bourgeoisie d'armateurs et de commerçants, dont le comportement, face à l'ouverture de perspectives de profit industriel, fut toutefois inégal: très active dans certains cas - elle contribua, en Grande-Bretagne, à l'industrialisation de l'arrière-pays de villes portuaires comme Bristol ou Glasgow -, elle ne le fut guère dans les communautés marchandes de Nantes ou de Bordeaux. L'argent des marchands-fabricants, notamment du textile, fut en vérité le seul à être massivement dirigé vers l'activité industrielle.  

Facteurs politiques et commerciaux
Pourquoi cette mobilisation de capitaux? Quelles perspectives de vente ont pu pousser les entrepreneurs à prendre le risque d'investir dans l'innovation technique? Des facteurs politiques «contextuels», et en premier lieu les guerres napoléoniennes, qui ont multiplié la demande de l'artillerie vis-à-vis des arsenaux et de la sidérurgie britanniques, ont pu encourager le changement d'échelle de la production et aider à bâtir des fortunes familiales (Carron, Walker, Wilkinson). Ensuite, l'antériorité de l'industrialisation de la Grande-Bretagne doit évidemment beaucoup à la suprématie commerciale et maritime acquise sur les puissances rivales (française et hollandaise) au XVIII
e siècle et défendue par la politique étrangère de la Couronne; le monopole du commerce avec le monde colonial espagnol, obtenu en 1780, fut ainsi un pas vers la position d'«atelier du monde» qui sera celle de la Grande-Bretagne au XIX e siècle. Et, pour un produit comme le coton (dont 90 % de la production était exportée), les marchés extérieurs étaient bien plus essentiels que la demande intérieure anglaise.  
 


La démographie
Passant de 7 à 14 millions de personnes entre 1750 et 1820, puis à 23 millions en 1860, la population anglaise a connu une croissance sans précédent, qui n'eut guère d'équivalent sur le continent, où l'évolution française fut beaucoup plus lente (de 26 millions à l'époque révolutionnaire à 37 millions en 1860, avec une dénatalité très précoce). Cette accélération précède-t-elle la révolution industrielle ou la suit-elle, en est-elle la condition ou la conséquence?

Trois générations sacrifiées
La pression démographique qu'a connue l'Angleterre aurait pu, comme aujourd'hui celle du tiers-monde, être un obstacle à l'industrialisation, et non un facteur positif. Quoi qu'il en soit, elle a permis de satisfaire le premier véritable grand appel de main-d'œuvre de l'industrie, qui eut lieu après 1815. La baisse légère de la mortalité qui l'avait rendue possible ne devait rien aux progrès de la médecine (efficients seulement après 1850), mais plutôt à ceux de la consommation (de sucre, de viande) au cours du XVIII
e siècle, durant lequel l'amélioration du niveau de vie des classes populaires avait été sensible. Cependant, à partir des années 1780 et jusqu'en 1840, le niveau de vie des nouveaux ouvriers des villes et des anciens ouvriers ruinés par le machinisme (tisserands à bras, peigneurs de laine) se dégrada sérieusement. Leur dénuement était souvent extrême, et leurs conditions de logement désastreuses, comme le font apparaître les premières grandes enquêtes sur la classe ouvrière menées par Engels (1840) et Villermé (1841). Près de trois générations ont été ainsi sacrifiées à la révolution industrielle avant que celle-ci ne permette une véritable amélioration des conditions de vie du prolétariat, sensible dès 1850, et plus tard la transition vers un régime démographique «moderne», à natalité et fécondité plus basses.  

Cependant, en termes de débouchés pour les produits industriels, notamment pour les textiles, c'est surtout l'urbanisation et la constitution d'une forte classe moyenne qui ont compté dans l'Angleterre de la première moitié du XIX e siècle, et plus encore en France, où la demande ouvrière et paysanne n'a joué qu'un faible rôle de stimulant de l'industrie avant le Second Empire.  
 

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Pour en savoir plus
Les révolutions industrielles
Les mécanismes de la révolution industrielle
La révolution industrielle du XVIIIe siècle
La métallurgie
Un pays pauvre qui devient riche






 
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