 Les principaux voyages vénitiens, portugais, espagnols, anglais et français Carte Alain Houot
Si l'aventure des Grandes Découvertes a pu être tentée, c'est que des progrès sensibles avaient été accomplis dans les domaines de la connaissance de la Terre, d'une part, et de la navigation, d'autre part. En effet, les Européens du Moyen Age étaient restés, au moins jusqu'au XIIIe siècle, largement plus ignorants que ne l'avaient été les anciens Grecs en matière de géographie et d'astronomie. Ces derniers admettaient notamment, depuis Eratosthène (IIIe siècle av. J.-C.), qui avait effectué avec une remarquable précision la mesure de la circonférence équatoriale, que la Terre est ronde; pour les Européens médiévaux, dont le champ des connaissances s'est considérablement rétréci depuis les grandes invasions, cette idée même paraît inconcevable, car elle signifierait que les hommes qui habitent du côté opposé du globe marchent la tête en bas. La Terre est alors représentée comme un grand carré ou un disque plat où l'Océan, élément inquiétant et mystérieux, s'étend jusqu'aux murs qui sont supposés clôturer l'Univers et supporter la voûte céleste.
L'horizon européen
Le monde connu des Européens -
l'écoumène, ou œkoumène - se
résume au Bassin méditerranéen,
c'est-à-dire à l'Afrique du Nord, à
l'Arabie, au Moyen-Orient, et à l'Europe
jusqu'à la Scandinavie et à la Moscovie. Les
frontières qui cernent ces terres connues sont
réputées infranchissables: au nord, pense-t-on, froid et
glaces empêchent tout passage; au sud, en revanche, la chaleur
ferait entrer en ébullition les flots et le sang humain, et
exclurait donc toute vie.
Les mythes et croyances répandus sur
ces mondes inconnus se reflètent dans les cartes établies
au Moyen Age, qui ne sont pas l'œuvre de géographes
mais de théologiens: elles représentent un monde plat et
circulaire dont le centre est le plus souvent Jérusalem,
parfois Rome; autour de ce point de référence sont
disposées l'Europe, l'Asie et l'Afrique, que
prolongent des représentations du paradis terrestre ou
d'autres lieux cités dans la Bible.
L'héritage antique
Les Arabes en revanche, restés au contact du savoir des anciens Grecs, ont développé leurs connaissances astronomiques et géographiques au long du Moyen Age. Grands commerçants, grands voyageurs - tel le Marocain Ibn Battouta qui, au XIV e siècle, parcourt l'Afghanistan, l'Inde, et rejoint par la mer Sumatra puis la Chine -, ils ont établi des liens avec l'Extrême-Orient asiatique, d'où ils acheminent la soie et les épices très recherchées par les riches Européens. Ils commercent avec les Républiques de Gênes et de Venise, par lesquelles, à partir du XIII e siècle, se diffuse peu à peu en Europe le savoir retrouvé des Anciens.
A la fin du XIIIe siècle, le Vénitien Marco Polo fait imprimer le Livre des merveilles , où il décrit son voyage en Extrême-Orient. L'Europe ébahie y lit, sans y croire, des descriptions de villes aux richesses éclatantes, où l'on compte par milliers les sacs d'or, où circulent des charrettes chargées de soie. D'autres livres, souvent pris plus au sérieux que celui de Polo, sont le produit d'une imagination débridée. Les Voyages d'outremer (vers 1356) de sir Jean de Mandeville en sont un bon exemple: ses histoires d'hommes sans tête, dont les yeux et la bouche sont situés au niveau des épaules, ses descriptions d'animaux fantastiques connaissent un grand succès.
Ptolémée redécouvert
Vers 1406 est traduit en latin -
langue des Européens lettrés - un ouvrage capital, la
Géographie de Ptolémée, que l'astronome et
géographe grec avait écrit au II
e
siècle ap. J.-C. et
qui, par sa large diffusion dans la seconde moitié du
XV
e
siècle (plusieurs éditions
sont imprimées à Vicence, Bologne, Rome, Ulm), provoque
une véritable révolution des connaissances. Ce
traité, qui part du principe de la sphéricité de la
Terre, explique comment construire des cartes par des méthodes
de projection et présente un atlas de vingt-sept cartes, dont
une mappemonde; il donne le dessin précis des littoraux
connus, et des coordonnées pratiques pour les
navigateurs.
Cependant, Ptolémée ayant
reproduit une ancienne erreur de calcul concernant la
circonférence de la Terre (réduite d'environ
10'000 km), les Européens de la fin du XV
e
siècle, qui admettent qu'un
même océan enveloppe l'Europe, l'Asie et
l'Afrique, en concluent que l'Asie s'étend
très loin à l'est et situent le Japon (appelé
Cipango à l'époque) à l'endroit où se
trouve en fait la Californie: d'où l'idée
qu'en naviguant droit vers l'ouest on devait rencontrer
assez rapidement les côtes extrême-orientales de
l'Asie.
Des progrès techniques
Parallèlement à la
redécouverte des connaissances de l'Antiquité,
l'art de la navigation et la construction navale font de grands
progrès. Depuis longtemps utilisée en Orient,
l'aiguille aimantée indiquant le pôle magnétique
est introduite en Europe par les Arabes. Vers l'an 1300,
les Italiens en perfectionnent le dispositif et mettent au point la
boussole, instrument pratique et précis qui autorise la
navigation en haute mer.
Au XV
e
siècle, l'astrolabe
portugais est l'adaptation d'un ancien appareil servant
à mesurer l'angle formé par un objet céleste
relativement à l'horizontale. Il suffit de pointer
l'aiguille de l'astrolabe vers l'étoile Polaire
pour lire sa hauteur en degrés, et ensuite, grâce à
une série de tables astronomiques, de calculer
précisément la position en latitude, selon l'heure et
le jour, de l'observateur placé sur un bateau qui se
trouve dans des eaux inconnues - plus tard on apprendra
à faire ces calculs en prenant comme repère le Soleil.
Enfin la mise au point du gouvernail d'étambot , qui
pivote sur des charnières fixes à la poupe du navire,
rend la navigation plus sûre et plus performante.
La caravelle
Mais tous ces instruments n'auraient
pas suffi à braver l'océan si l'on n'avait
complètement renouvelé la conception des navires. En
effet, les galères, manœuvrées à la rame, sont
effilées et rapides, mais trop basses sur l'eau (elles en
dépassaient le niveau d'à peine 1,50 m) pour
affronter les lames de l'Atlantique. Les nefs, malgré de
plus hauts bords, sont lourdes et lentes à cause de leur
mât unique et de leur seule voile.
C'est alors qu'au Portugal des
constructeurs mettent au point un type de bateau qui va
révolutionner la navigation hauturière et qui sera
adopté par tous les grands explorateurs: la caravelle.
Celle-ci allie deux éléments traditionnels: le
gréement carré du nord de l'Europe, idoine pour de
longs parcours par vent arrière, et la voile triangulaire du
gréement latin, conçue par les Arabes pour tirer des
bords, quelle que soit la direction du vent. Nef
allégée, pourvue de trois mâts et de cinq voiles,
longue de 30 m au plus, très maniable, elle file plus
de 5 nœuds (10 km/h) et peut, grâce à son
bordé très haut, naviguer en plein océan. Elle
présente néanmoins des inconvénients: il faut un
équipage de près de 25 hommes pour manœuvrer les
immenses vergues qui portent les voiles; en outre, ses ponts
découverts ne protègent ni les équipages ni les
provisions.
Après un demi-siècle
d'utilisation, les caravelles seront remplacées par des
navires plus grands et plus spacieux, mieux adaptés à de
longues traversées.
Le réveil démographique de l'Europe
Jusqu'au début du XV
e
siècle, l'Europe est
ravagée par les guerres, les grandes épidémies, les
famines. La peste noire notamment, qui culmine en 1348,
décime la population, des pays méditerranéens au
nord du continent (on estime qu'un tiers, au moins, des
Européens sont alors anéantis). Le fléau interrompt
et désorganise toutes les activités. Cependant, à
partir du milieu du XV
e
siècle, la population de
l'Europe augmente.
Une économie stimulée
Les premières expéditions
lointaines partiront du Portugal, petit royaume très
peuplé, moins atteint que le reste de l'Europe par les
ravages de la peste, et qui connaît tôt un besoin
d'approvisionnement extérieur (en blé notamment) et
d'expansion. Dans les autres pays européens, les cultures
céréalières se déploient, les villes
s'étendent, les foires reprennent vigueur; le commerce
plus actif stimule les échanges de monnaie et rend plus
pressant le besoin en métaux précieux.
L'argent produit en Europe, qui
constitue depuis l'époque romaine la principale monnaie
d'échange, tend à être supplanté par
l'or, qui a cours dans le monde arabe et dont les principales
sources d'exploitation se trouvent en Afrique, au sud du
Sahara, dans ce qu'on appelle le Soudan - soit les
régions actuelles de la Guinée, du
Mali, du Burkina,
du Niger. L'or, dont le circuit commercial est
contrôlé par les musulmans, transite alors par caravanes
à travers le désert. C'est entre autres pour aller
directement à la source du précieux métal soudanais,
en évitant l'intermédiaire des marchands arabes, que
les Portugais entreprennent leurs expéditions maritimes vers
l'Afrique guinéenne.
Des objectifs multiples et ambigus
Les Grandes Découvertes ont donc
été entreprises avant tout pour des motifs
économiques, même si d'autres raisons ont
été invoquées, comme la recherche du royaume du
fameux Prêtre Jean. Depuis longtemps, il était question
en Europe de ce mystérieux souverain chrétien qui
possédait un vaste empire à la localisation incertaine:
on l'avait d'abord placé en Asie, du côté de
la Chine ou de l'Inde; puis, au XIV
e
siècle, de nouveaux
renseignements étaient parvenus, qui le situaient dans ce que
l'on appelait alors l'«Inde première»,
c'est-à-dire les pays abyssins où régnait en
effet un prince chrétien.
Les Portugais, lors de leurs premiers
voyages d'exploration autour de l'Afrique, ont
recherché cet empire qui s'étendait, pensait-on,
jusqu'aux confins de l'Atlantique.
Le marché des épices
Outre la recherche de l'or, un
puissant motif pousse les Européens du XV
e
siècle à se lancer dans de
lointaines et périlleuses expéditions: atteindre
directement le pays des épices, c'est-à-dire
l'Extrême-Orient, l'Inde fabuleuse dont l'Europe
achète - très cher - les produits par
l'intermédiaire des Arabes et des Vénitiens. Les
épices sont en effet en cette fin de Moyen Age des
denrées très appréciées par l'aristocratie
et la bourgeoisie aisée, qui en consomment de grandes
quantités. Le clou de girofle, la cannelle, la muscade, le
poivre, le gingembre, appelés génériquement
«indes», servent à dissimuler le goût de la
viande, dont l'approvisionnement n'est pas régulier
tout au long de l'année - le manque de fourrage en
hiver oblige à tuer beaucoup de bétail à
l'automne - et qui, conservée dans le sel ou
fumée, s'avarie vite. Les «indes» ont en outre
la réputation d'avoir des vertus curatives. Mais
c'est, semble-t-il, par goût de l'ostentation, comme
marque de distinction sociale, que les épices sont
consommées en telle quantité par la haute
société européenne. Or, au cours du siècle,
l'approvisionnement devient difficile.
Une voie directe
En 1453, Constantinople est prise par
les Turcs. Tandis qu'à l'est s'effondre
l'Empire mongol, qui avait garanti une paix propice aux
échanges, les
Ottomans,
musulmans, construisent aux frontières occidentales de
l'Asie un Etat hostile aux chrétiens. La route terrestre
des Indes, par laquelle les marchandises étaient
transportées à dos d'animal jusqu'à la
Méditerranée et à la mer Noire, se trouve ainsi
coupée. Le transport s'organise alors par des voies
détournées: des jonques chinoises acheminent les
épices et les soies de Malaisie en Inde, puis en Perse et en
Arabie, d'où elles sont transférées vers les
grands ports méditerranéens. Mais à chaque
étape le prix monte: le poivre, que l'on paie moins de 3
ducats en Inde, en coûte 68 au Caire, et presque le
double à Venise, soit plus de cinquante fois le prix
d'origine. L'idée de trouver une route maritime
directe, qui permette d'éviter à la fois les Turcs
hostiles et les Vénitiens jaloux de leur monopole,
s'impose alors. Elle inspire les grands voyages des Portugais
et, en partie, ceux de
Colomb.
Rencontrer et convertir
Une autre motivation intervient, qui
apparaît cependant secondaire: celle de rencontrer les
chrétiens de l'étranger et de porter la bonne parole
aux païens des terres lointaines, ce que les souverains et les
navigateurs de l'époque considèrent comme relevant
naturellement de leur mission. Lorsque
Vasco de Gama
arrive en Inde, l'un des membres de son équipage, à
qui l'on demande ce qu'il est venu faire, ne répond-il
pas: «Nous sommes venus à la recherche de chrétiens
et d'épices»?
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