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Denis Diderot, un des philosophes des Lumières
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Sens général de la notion
On a pris l'habitude de désigner sous cette expression la philosophie de l'Europe du XVIIIe siècle (le «siècle des Lumières» en français, die Aufklärung ou the Enlightment en allemand et en anglais), caractérisée par la confiance en la raison (au moyen de laquelle les hommes peuvent, seuls, accéder à la connaissance), la critique des autorités traditionnelles (religieuses et politiques), l'invitation à penser et à juger par soi-même, l'optimisme qui comprend le mouvement de l'histoire comme le progrès parallèle du savoir, du bonheur et de la vertu. Selon cette présentation habituelle, ces traits constituent un horizon de pensée partagé par les principales philosophies de cette époque, malgré leurs différences.
Comme le dit Taine dans les "Origines de la France contemporaine": «Aux approches de 1789, il est admis que l'on vit dans le "siècle des Lumières", dans l'âge de raison, qu'auparavant le genre humain était dans l'enfance, qu'aujourd'hui il est devenu majeur.»
Cette expression tire son sens de l'usage figuré du terme «lumière», lui-même appuyé sur une série de comparaisons traditionnelles en philosophie: la connaissance est comparée à la vision (on cherche alors à décrire l'acte de connaissance) ou à l'illumination (on cherche alors à caractériser l'effet de connaissance). Ces métaphores trouvent leur fondement philosophique maximal dans les théories intuitionnistes de la connaissance où la contemplation directe est considérée comme la forme achevée du savoir. Mais l'usage habituel est plus lâche, et s'en tient à la comparaison approximative du «voir» et du «connaître».
Au XVIII e siècle, le sens de cette expression est déterminé par la distinction, issue de la théologie chrétienne, entre la lumière naturelle et la lumière surnaturelle. Deux règnes (ainsi chez Leibniz) ou deux ordres étaient traditionnellement distingués: le règne de la nature et le règne de la grâce. Si au sein de la nature (créée) les hommes disposent de la raison (la lumière naturelle), celle-ci, bien que relativement autonome, reste une faculté limitée, qui requiert en dernier lieu l'assistance de la lumière surnaturelle (celle du Créateur): la révélation. La raison reste dans une telle perspective subordonnée à la révélation: seule cette dernière est susceptible de fournir un savoir véritable. Dans une telle problématique, la philosophie est la servante de la théologie (ancilla theologiæ).
Que cette assistance surnaturelle vienne à être comprise non plus comme une «lumière» mais, dans le cadre d'un combat antireligieux, comme un obscurcissement, que la lumière naturelle (la raison) s'autonomise, au point de devenir suffisante pour la connaissance, sans que soit requise l'assistance de la révélation: cette double transformation aboutit à la notion de lumières en vogue au XVIII e siècle. La religion et la théologie sont alors pensées comme les lieux principaux de l'irrationalité et de l'obscurantisme.
La raison et l'autonomie
L'expression «
philosophie des Lumières
» n'est pas l'invention
tardive d'historiens des idées en quête de formules
synthétiques: certains des philosophes du XVIII
e
siècle, parmi les principaux,
ont inscrit explicitement leur réflexion dans cet
horizon.
C'est le cas de
Kant (1724-1804),
dans un article de 1784, Qu'est-ce que les Lumières?
:
«Qu'est-ce que les
Lumières. La sortie de l'homme de sa minorité dont il
est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire
incapacité à se servir de son entendement sans la
direction d'autrui; minorité dont il est lui-même
responsable, puisque la cause en réside non dans un
défaut de l'entendement, mais dans un manque de
décision et de courage de s'en servir sans la direction
d'autrui. Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton
propre entendement. Voilà la devise des lumières.»
C'est le cas aussi de
Diderot, qui note
dans l'Addition aux Pensées philosophiques :
«Si je renonce à ma raison,
je n'ai plus de guide: il faut que j'adopte en aveugle un
principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.
Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n'ai
qu'une petite lumière pour me conduire. Survient un
inconnu qui me dit: "Mon ami, souffle la chandelle pour mieux
trouver ton chemin." Cet inconnu est un
théologien.»
Un tel idéal d'autonomie devait
nécessairement rencontrer la question sociale et politique:
«Pour ces lumières il n'est rien requis d'autre
que la
liberté, et
à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui
peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de
la raison dans tous les domaines. Mais j'entends
présentement crier de tous côtés: "Ne
raisonnez pas !" L'officier dit: "Ne raisonnez
pas, exécutez !" Le financier: "Ne raisonnez
pas, payez !" Le prêtre: "Ne raisonnez pas,
croyez !"... Il y a partout limitation de la
liberté» (Kant, Qu'est-ce que les
Lumières?).
Al'horizon de cette revendication se
profile la question républicaine: c'est sous ce concept de
république, et non sous celui de
démocratie,
qu'est pensé un régime qui ne doive ses institutions
et ses lois qu'à la volonté autonome de ses
citoyens. La
naïveté (sans doute feinte) de Kant ici, c'est
seulement de penser que cette liberté est
«inoffensive». En effet, la philosophie des Lumières
ne peut être qu'un combat, contre les autorités et
contre les préjugés. A écouter les discours de cette
époque, on se risquerait même à parler de
«mission»: «Hâtons-nous de rendre la
philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent
en avant, approchons le peuple du point où en sont les
philosophes» (Diderot).
Une notion problématique
La notion de «philosophie des
Lumières», malgré l'usage
généralisé qui en est fait, pose toutefois
problème, et cela pour plusieurs raisons:
1. L'unité ainsi présumée des
différentes philosophies du XVIIIe siècle
est-elle effective? A-t-on réellement affaire à une
convergence, à une unité, sinon des doctrines, du moins
des problématiques philosophiques? La référence
à la raison constitue ainsi, autour de 1750, un
véritable «lieu commun». Mais est-ce bien au
même concept de raison que se réfèrent, par exemple,
d'Alembert et
Diderot, les deux
principaux promoteurs de l'Encyclopédie? Le premier
s'inscrit explicitement dans la tradition cartésienne,
valorise la rigueur et la clarté mathématiques; le second
se méfie des mathématiques, et, soucieux
d'accompagner les avancées de la biologie naissante,
revendique le droit de la conjecture, de l'imagination
scientifique, du rêve et de l'approximation.
Le postulat unitaire impliqué dans cette
notion risque de faire oublier la diversité, les divergences
et les conflits qui font de cette philosophie un «champ de
bataille» (
Kant). Dans cet
ordre d'idées, il faut se rappeler par exemple les
critiques virulentes de Rousseau à l'égard de
l'optimisme de ses contemporains: dira-t-on que Rousseau
n'appartient pas à la philosophie des Lumières, alors
que sa pensée de l'Etat est tout entière dirigée
contre le complexe théologico-politique? Ou les
transformations d'une philosophie comme celle de Diderot, qui
cherche sa voie entre le déisme et l'athéisme, entre
l'empirisme et le matérialisme: est-ce lorsqu'il en
vient à concevoir la vie et la conscience comme les produits
des transformations de la matière que Diderot est vraiment un
philosophe des Lumières? La place d'un philosophe comme
Montesquieu est
elle aussi singulière: à la différence de ses
contemporains, qui réfléchissent sur la vie sociale et
politique dans le cadre des théories du contrat, en se posant
la question de l'origine de la société (du passage de
l'état de nature à l'état social),
Montesquieu, lui, interroge sur les «principes» qui
relient entre eux les «faits» de la politique. La
problématique est radicalement autre.
2. A supposer même qu'il existe une
unité et une spécificité du XVIII
e siècle en philosophie, la
conçoit-on adéquatement en parlant de philosophie des
Lumières? Cette notion n'est-elle pas trop lâche?
N'est-ce pas plutôt toute philosophie qui, dans la
lignée socratique, pourrait être caractérisée
comme philosophie des Lumières? L'usage semble sur ce
point particulièrement flottant; ainsi certains historiens, ou
certains philosophes, parlent-ils volontiers d'une
Aufklärung grecque: le V
e siècle av. J.-C.
(Dilthey). Est-ce à dire que l'histoire
s'«éclaire» chaque fois que la raison cherche
à s'émanciper de la tutelle théologique?
S'agit-il alors d'une tendance constante (l'effort de
la raison vers l'autonomie), présente dans toute
l'histoire de la philosophie qui s'épanouirait
au XVIII
e siècle? Mais
qu'est-ce alors qui spécifie cette époque de la
philosophie, si l'on reconnaît qu'il existe
d'autres «siècles des Lumières», ou que
cette «tendance» est constante ? Il apparaît en tout
cas que la référence aux seules «lumières»
ne saurait suffire.
3. On confond fréquemment, en
recourant à un sens très lâche du mot
«philosophie», idéologie des Lumières et
philosophie des Lumières. Si par idéologie on entend un
système de représentations et de valeurs, dominant dans
une époque donnée, on reconnaîtra sans peine une
«idéologie des Lumières» au XVIII
e
siècle, dont les thèmes
les plus fréquents sont effectivement la confiance en la
raison, la dévalorisation du dogmatisme religieux, la croyance
en un avenir heureux de l'humanité sous la direction des
sciences et des techniques en progrès. De telles constantes
idéologiques ne suffisent pas à définir un horizon
philosophique. Si l'on cherche le sens philosophique de la
notion de «
philosophie des Lumières
», il faut se demander à quelle
conjoncture philosophique, à quels problèmes
spécifiques, à quels concepts déterminés cette
expression renvoie.
La transformation du concept de philosophie
Ainsi parle
d'Alembert
dans ses Eléments de philosophie (1759): «Notre
siècle s'est appelé par excellence le siècle de
la Philosophie (...). Si on examine sans prévention
l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir
des progrès de la philosophie parmi nous. La Science de la
nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses; la
Géométrie, en reculant ses limites, a porté le
flambeau dans les parties de la Physique qui se trouvaient le plus
près d'elle; le vrai système du monde a été
connu (...). L'invention et l'usage d'une nouvelle
méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme
qui accompagne les découvertes (...), toutes ces causes ont
dû exciter dans les esprits une fermentation
vive.»
Les exemples choisis dans ce texte sont
éclairants: les progrès de la «philosophie», ce
sont d'abord ceux des sciences positives, et, en évoquant
une «nouvelle méthode», il est probable que
d'Alembert se réfère ici à
Newton, et à
ses Principes de la philosophie naturelle. Chez d'Alembert,
cette référence converge avec une critique de la
métaphysique traditionnelle, «philosophie
première», ou «sciences des principes»:
«Que nous importe au fond de pénétrer l'essence
des corps, pourvu que la matière étant supposée
telle que nous la concevons, nous puissions déduire des
propriétés que nous regardons comme primitives, les
autres propriétés secondaires que nous apercevons en
elle, et que le système général des
phénomènes, toujours uniforme et continu, ne nous
présente nulle part de contradiction? Arrêtons-nous donc,
et ne cherchons pas à diminuer par des sophismes subtils le
nombre déjà trop petit de nos connaissances claires et
certaines. C'est un triste sort pour notre curiosité
et notre amour-propre; amis, c'est le sort de
l'humanité. Nous devons au moins en conclure que les
systèmes, ou plutôt les rêves des philosophes sur la
plupart des questions métaphysiques, ne méritent aucune
place dans un ouvrage destiné à renfermer les
connaissances réelles acquises par l'esprit humain»
(D'Alembert, op. cit.).
D'Alembert est probablement le plus
cartésien des philosophes du XVIII
e siècle. Mais on comprend
chez lui comment l'inspiration cartésienne se retourne
contre
Descartes
lui-même: la règle qui veut que l'esprit s'en
tienne à des connaissances «claires et certaines»
impose de renoncer à deux projets (solidaires) qui sont
constitutifs de la philosophie cartésienne: celui d'une
connaissance de l'essence des choses (des premiers principes)
et celui d'un système du savoir universel. Ces projets
apparaissent comme autant de fantasmes qui menacent la progression
du savoir effectif.
Sans aller jusqu'à dire que la
philosophie des Lumières représente un moment de rupture
dans l'histoire de la philosophie, on peut faire
l'hypothèse d'une mutation importante: la
métaphysique, qui constitue depuis
Aristote le centre
et le dénominateur commun des recherches philosophiques,
devient problématique. Il n'est plus évident
qu'elle soit même possible. A tout le moins (car
d'Alembert est un de ceux qui poussent le plus loin cette
critique), elle change de sens et de statut. Quels en sont les
nouveaux contours?
Parmi les tâches qui retiennent
l'attention des philosophes des Lumières, deux
apparaissent particulièrement importantes: introduire en
philosophie le concept d'expérience et celui
d'histoire.
L'idée de «philosophie expérimentale»
C'est la thèse cartésienne,
selon laquelle toute bonne science doit être a priori, qui est
remise en question. Nombreux sont ceux qui, au XVIII
e
siècle, vont reprendre à
leur compte le projet formulé par
Bacon un
siècle plus tôt, d'une «philosophie
expérimentale». On désigne par là, d'une
part, une nouvelle manière de pratiquer la physique, mais
au-delà, une nouvelle attitude de pensée. Cassirer parle
à ce sujet d'une transformation dans la méthode, et
d'un passage de la déduction à l'analyse. Ainsi
Voltaire (qui
contribue avec Mme du Châtelet à introduire Newton
en France) puis Buffon se démarqueront nettement de
l'idée que la physique peut être physique a priori.
Dans la préface de son Histoire naturelle (1749),
Buffon se
prémunit contre le risque d'une physique
«romanesque» et imaginaire: «Le seul moyen de
connaître est celui des expériences raisonnées et
suivies.» Les principes ne sont plus à découvrir a
priori, par l'«inspection de l'esprit», mais
à dégager, progressivement, de la multiplication des
expériences. Tel est le mouvement de l'analyse.
Si la philosophie reste conçue
comme un système, nombreuses sont les critiques
formulées à l'encontre de l'«esprit de
système». C'est le principal reproche que
Condillac
adresse aux philosophies des siècles précédents:
avoir procédé déductivement à partir d'un
concept arbitrairement érigé en principe. Le
philosophe, c'est celui qui sait se tenir à distance de
tout système, y compris le sien propre.
C'est le statut même des
«idées» qui se trouve alors transformé:
l'empirisme se développe vivement au XVIII
e
siècle, en s'appuyant sur
les travaux de
Locke. Il faut
réfléchir sur l'origine des idées, expliquer
leur genèse. C'est à quoi s'attache Condillac,
et c'est dans cette perspective que s'inscriront les
«idéologues» de la fin du siècle.
Au-delà du dualisme cartésien s'ouvre la
perspective d'un matérialisme, qui se donne pour but de
dériver la pensée, y compris ses principes les plus
abstraits (comme les lois morales et la religion), de la
matière et de la nature (
Helvétius,
La Mettrie,
d'Holbach).
Le concept de matière est lui-même remis en chantier;
on refuse l'identification cartésienne de la
matière et de l'étendue pour y introduire le
dynamisme et la vitalité. Les références à
Leibniz et
à
Spinoza sont
fréquentes (chez Diderot et
Maupertuis par
exemple): elles servent de point d'appui pour dépasser
le cartésianisme.
On voit que le projet de
l'Encyclopédie
(ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers), dont la rédaction commence en 1745 et la
publication en 1751, correspond parfaitement à cette
nouvelle conception de la raison; pour être systématique
sans être abstrait, il faut exposer le travail effectif de la
raison, dans tous les domaines où elle s'exerce. Le choix
de l'ordre alphabétique, qui est déjà celui de
Bayle dans son
Dictionnaire (publié en 1696-1697, il sert d'outil de
travail à tous les philosophes de l'époque), indique,
par son arbitraire même, qu'aucun ordre ne détermine
a priori le travail positif de la raison.
La pensée de l'histoire
La seconde tâche déterminante,
c'est
la pensée de
l'histoire. Que l'histoire ne soit plus seulement un
récit, ayant pour fonction d'immortaliser des grandes et
belles actions, mais qu'elle devienne, à part
entière, une science, chargée comme la physique de
dégager des lois, tel est l'horizon de travail d'une
époque qui découvre avec l'histoire un «nouveau
continent».
C'est d'abord
l'émergence hésitante de l'idée d'une
histoire de la nature. Le concept semble acquis vers le milieu du
siècle, et l'Histoire naturelle de
Buffon (qui date
de 1759) s'efforce, indépendamment de tout postulat
théologique, de faire l'inventaire des règnes de la
nature (d'où l'importance des questions de
classification) et de leurs transformations.
Qu'en est-il alors de
l'histoire des hommes? Les sociétés humaines
sont-elles, comme la nature, aussi soumises à des lois?
Peut-on assigner une raison aux différentes transformations
qui affectent les sociétés humaines? De nouveaux objets
se constituent: l'histoire des «mœurs» chez
Voltaire, et la tentative pour dégager «l'esprit du
temps» (le Siècle de
Louis XIV
et surtout l'Essai sur les mœurs), et avec eux se
dessine la perspective d'une rationalité historique
englobante. La philosophie tend à devenir une philosophie de
l'histoire. Mais la difficulté est immédiate: si
l'histoire comporte des lois, est-ce à dire qu'il y
règne, comme dans la nature, une nécessité? Penser
en historien, n'est-ce pas justement réintroduire la
contingence et l'indétermination y compris dans la
compréhension de la nature? Une nature parfaitement
réglée par des lois aurait-elle une histoire?
C'est dans cette lignée que
s'inscrivent les pensées du progrès, qui voient dans
l'avènement des Lumières la possibilité
d'une humanité plus heureuse et plus vertueuse: ainsi
Condorcet, dans son Esquisse des progrès de l'esprit
humain. Mais l'optimisme est d'emblée un problème
pour la philosophie;
Rousseau
s'efforcera de penser ensemble le progrès des
Lumières et celui de la servitude et du malheur (
Discours sur les
Sciences et les Arts). Que l'homme soit par nature
perfectible n'implique pas que son histoire ait globalement la
forme d'un progrès vers le mieux: il faut aussi penser le
progrès, paradoxalement comme mouvement vers le pire.
Les limites de la philosophie des Lumières
Cette question a été posée,
d'emblée. Elle l'est déjà, de
l'intérieur de la philosophie des Lumières, par les
tenants de la pensée critique. Par des voies différentes,
Berkeley,
Rousseau,
Hume et
Kant
s'interrogent en effet sur les limites de la raison. Le
rationalisme des Lumières est un rationalisme critique à
l'égard des pouvoirs de la raison. Mais c'est surtout
Hegel qui
mènera contre les Lumières une critique violente (la
Phénoménologie de l'esprit, VI
e
partie). Les principaux reproches visent
le sectarisme et l'abstraction; le sectarisme, parce que les
philosophes des Lumières auraient opéré un partage
tranché entre le rationnel et l'irrationnel
(l'obscurantisme religieux), incapable de concevoir la
rationalité à l'œuvre dans la culture
religieuse. L'abstraction, car, emportés par la
revendication d'autonomie, ils auraient négligé de
penser les conditions positives d'effectuation de la
liberté. Les tentatives pour ériger une «religion
naturelle», «dans les limites de la simple raison»,
témoigneraient de ce formalisme, qui n'aurait eu
d'autre effet que de provoquer le mysticisme et le retour
romantique du sentiment. Au fond, la volonté de «penser
par soi-même» n'est pas, en elle-même, une
garantie suffisante de rationalité.
«S'attacher à
l'autorité des autres ou à sa conviction propre
diffère seulement par la vanité inhérente à la
seconde manière.»
Rien n'est donc joué
lorsqu'on a proclamé l'autonomie de la raison: encore
faut-il que le contenu de pensée devienne effectivement
rationnel.
Au rationalisme des Lumières on
peut reprocher une certaine naïveté: ne pas avoir
suffisamment interrogé ses propres limites et
réfléchi sur ses propres présupposés. Il est
clair par exemple que ce rationalisme participe pour une part de
la croyance (en la valeur de la raison) et que la croyance en un
progrès historique s'est parfois substituée à
l'ancienne eschatologie. Les «
libres penseurs
» ne seraient-ils, comme le dit
parfois
Nietzsche, que
des théologiens qui s'ignorent?
Il s'est en tout cas depuis deux
siècles constitué une «
mythologie des Lumières
». La reconduire sans
l'examiner reviendrait à trahir les exigences
premières des philosophes de ce temps. Une des formes les
plus avancées de cet examen se trouve dans les analyses
qu'Adorno et Horkheimer, philosophes de l'école de
Francfort, ont consacrées à l'histoire de la
rationalité: «De tout temps, l'Aufklärung, au
sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but
de libérer les hommes de la peur et de les rendre
souverains. Le programme de l'Aufklärung avait pour but
de libérer le monde de la magie. Elle se proposait de
détruire les mythes, d'apporter à l'imagination
l'appui du savoir. Mais la terre, entièrement
"éclairée", resplendit sous le signe des
calamités triomphant partout.» Et pourtant,
lorsqu'il s'agit de fonder la critique de
l'aliénation et de la réification, c'est
toujours au principe de l'autonomie qu'Adorno et
Horkheimer se réfèrent. La philosophie des
Lumières serait-elle indépassable?
«Nous sommes aujourd'hui
conscients de ce que le rationalisme
du XVIIIe siècle, sa façon de vouloir assurer
la solidité et la tenue requise pour l'humanité
européenne, était une naïveté. Mais faut-il
abandonner en même temps que ce rationalisme naïf et
même, si on le pense jusqu'au bout, contradictoire,
également le sens authentique de ce rationalisme?»
(
Husserl, la Crise
des sciences européennes)
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