 Mouvements scientifiques et littéraires dans l'Europe des Lumières Carte Alain Houot Le mouvement des Lumières se distingue des mouvements intellectuels qui l'ont précédé par son destinataire: l'opinion publique. Voltaire, Diderot et leurs amis sont des agitateurs d'idées; ils veulent discuter, convaincre. Les progrès de l'alphabétisation et de la lecture dans l'Europe du XVIII e siècle permettent le développement de ce qu'on a appelé un «espace public»: les débats intellectuels et politiques dépassent le cercle restreint de l'administration et des élites, impliquant progressivement des secteurs plus larges de la société. La philosophie est à double titre «l'usage public de la raison» , comme le dit Kant: à la fois le débat public, ouvert, contradictoire, qui s'enrichit de la libre discussion, et l'agitation, la propagande pour convaincre et répandre les idées nouvelles.
Les salons et les cafés
Le siècle des Lumières invente,
ou renouvelle profondément, des lieux propices au travail de
l'opinion publique. Ce sont d'abord les cafés, où
on lit et on débat, comme le Procope, à Paris, où se
réunissent Voltaire, Diderot,
Marmontel,
Fontenelle, et qui
sont le rendez-vous nocturne des jeunes poètes ou des
critiques qui discutent passionnément des derniers succès
de théâtre ou de librairie.
Ce sont surtout les salons mondains,
ouverts par tous ceux qui ont quelque ambition, ne serait-ce que
celle de paraître. Mais il faut y être introduit. Les
grandes dames reçoivent artistes, savants et philosophes.
Chaque hôtesse a son jour, sa spécialité et ses
invités de marque. Le modèle est l'hôtel de la
marquise de Lambert, au début du siècle.
Plus tard,
Mme de Tencin, rue
Saint-Honoré, accueille
Marivaux et de
nombreux autres écrivains.
Mme Geoffrin,
Mme du
Deffand,
Julie de
Lespinasse, puis
Mme Necker
reçoivent les encyclopédistes. Les gens de talent s'y
retrouvent régulièrement pour confronter leurs idées
ou tester sur un public privilégié leurs derniers vers.
Mondaines et cultivées, les créatrices de ces salons
animent les soirées, encouragent les timides et coupent court
aux disputes. Ce sont de fortes personnalités, très
libres par rapport à leurs consœurs, et souvent
elles-mêmes écrivains et épistolières.
Les académies, les bibliothèques et les loges
Les académies sont des sociétés savantes qui se réunissent pour s'occuper de belles-lettres et de sciences, pour contribuer à la diffusion du savoir. En France, après les fondations monarchiques du XVIIe siècle (Académie française, 1634; Académie des inscriptions et belles-lettres, 1663; Académie royale des sciences, 1666; Académie royale d'architecture, 1671), naissent encore à Paris l'Académie royale de chirurgie (1731) et la Société royale de médecine (1776). Le clergé et, dans une moindre mesure, la noblesse y prédominent. En province, il y a neuf académies en 1710, 35 en 1789.
Ces sociétés provinciales regroupent les représentants de l'élite intellectuelle des villes françaises. Leur composition sociale révèle que les privilégiés y occupent une place moindre qu'à Paris: 37 % de nobles, 20 % de gens d'Eglise. Les roturiers constituent 43 % des effectifs: c'est l'élite des possédants tranquilles qui siège là. Marchands et manufacturiers sont peu présents (4 %).
Voisines des académies, souvent peuplées des mêmes hommes avides de savoir, les bibliothèques publiques et chambres de lecture se sont multipliées, fondées par de riches particuliers ou à partir de souscriptions publiques. Elles collectionnent les travaux scientifiques, les gros dictionnaires, offrent une salle de lecture et, à côté, une salle de conversation.
Toutes ces sociétés de pensée fonctionnent comme des salons ouverts et forment entre elles des réseaux provinciaux, nationaux, européens, échangeant livres et correspondance, accueillant les étrangers éclairés, lançant des programmes de réflexion, des concours de recherche. On y parle physique, chimie, minéralogie, agronomie, démographie.
Parmi les réseaux éclairés, le plus développé est celui de la franc-maçonnerie, quoique réservé aux couches supérieures. Née en Angleterre et en Ecosse, la franc-maçonnerie, groupement à vocation philanthropique et initiatique, concentre tous les caractères des Lumières: elle est théiste, tolérante, libérale, humaniste, sentimentale. Elle connaît un succès foudroyant dans toute l'Europe, où l'on compte des milliers de loges en 1789. Les milieux civils, militaires et même religieux, liés aux appareils d'Etat, y sont tout particulièrement gagnés. Ni anticléricales (elles le seront au XIX e siècle) ni révolutionnaires, les loges ont contribué à répandre les idées philosophiques et l'esprit de réforme dans les lieux politiquement stratégiques. La discussion intellectuelle l'emporte sur le caractère ésotérique ou sectaire. Surtout, les élites y font, plus encore que dans les académies, l'apprentissage du primat de l'égalité des talents sur les privilèges de la naissance.
La presse enfin contribue à la constitution d'un espace public savant, malgré la censure, toujours active. Le Journal des savants, le Mercure de France, les périodiques économiques sont en fait plutôt ce que nous appellerions des revues. Par les recensions d'ouvrages et par les abonnements collectifs des sociétés de pensée, un public éloigné des centres de création peut prendre connaissance des idées et des débats, des découvertes du mois, sinon du jour.
L'écho des Lumières
Mouvement intellectuel caractéristique du siècle, les Lumières ont évidemment influencé l'art de leur temps. Pour autant, elles n'ont pas dicté une esthétique spécifique. Elles ont en revanche créé un urbanisme particulier. La ville des Lumières est le fruit des efforts conjoints des pouvoirs publics et des architectes soucieux du bien public: elle doit être claire, aérée, hygiénique et fonctionnelle. L'architecte Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) est celui qui va le plus loin dans l'utopie d'un habitat totalement fonctionnel et utilitaire. Il construit à partir de 1775 la fameuse ville idéale de la saline de Chaux, dans le Jura, véritable cité usinière ne laissant aucune place à la fantaisie ou à l'improvisation.
D'une façon générale, la sensibilité des Lumières porte à une sentimentalité morale: le temps de l'ironie voltairienne passé, on veut s'apitoyer, avec Jean-Jacques Rousseau (la Nouvelle Héloïse, 1761) et les tableaux de Greuze, chercher le beau et le bon éternels. Plus le siècle s'avance, plus la littérature et l'art répudient la gratuité des formes, la légèreté, regardées comme aristocratiques et mondaines, pour aller vers le sérieux, l'authentique et le naturel, bien sûr; bref, vers ce qui est conforme à la morale utilitaire du public bourgeois. D'où le goût croissant pour le néoclassicisme, qui met en avant l'antique, non pas l'antique allégorique de l'époque classique mais un antique historique plus sobre, à la façon du peintre David.
Malgré leur volonté militante, les Lumières n'ont touché que les élites, même élargies aux fractions montantes des bourgeoisies. L'écho, dans ces milieux dominants, est certes considérable en Angleterre et en France, mais plus restreint en Allemagne et en Italie; le public éclairé est très peu nombreux en Espagne ou en Russie, où seuls quelques intellectuels, hauts fonctionnaires et grandes familles participent au mouvement. Le peuple, lui, n'est pas touché: l'immense majorité des paysans, même français, n'a jamais entendu parler de Voltaire ou de Rousseau.
Malgré tout, les Lumières ont ébranlé les certitudes anciennes. Et l'ébranlement ne s'est pas arrêté aux portes du social et du politique: les Lumières ont inspiré la génération révolutionnaire. Ce qui ne signifie nullement qu'elles aient consciemment appelé de leurs vœux la Révolution de 1789.
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