Résultat d'
une colonisation
presque toujours brutale, l'Amérique latine s'est
construite, à partir de la fin du XV
e
siècle, sur les ruines de
brillantes
civilisations
indigènes, comme celles
des Aztèques
au
Mexique ou des
Incas au
Pérou. Ces peuples, qui maîtrisaient
la culture du
maïs depuis des millénaires et pratiquaient
l'astronomie et les mathématiques, étaient de grands
bâtisseurs et des guerriers valeureux; mais leurs institutions
politiques, leurs croyances religieuses et un net retard
technologique ne leur permirent pas de résister plus de
quelques années à l'élan dominateur des
conquistadores.
L'occupation
espagnole de l'Amérique commence en octobre 1492,
lorsque
Christophe Colomb
débarque sur une île qu'il baptise San Salvador, aux
Bahamas. Lors de ce premier voyage, il laisse un petit groupe de
colons sur l'île d'Hispaniola (Haïti) et revient
l'année suivante avec une équipe plus importante; il
a en effet convaincu les souverains espagnols de la
possibilité d'établir une route occidentale vers ce
que l'on pense être les Indes, c'est-à-dire
l'Asie.
Les Rois
Catholiques ont reçu, dès 1493, mission
d'évangéliser les habitants des nouvelles terres.
Deux autres voyages suivent, en 1498 et en 1502-1504, qui
permettent à Colomb de toucher le continent, d'abord
près des bouches de l'Orénoque, au sud, puis sur la
côte de l'isthme central.
De son côté,
le royaume du
Portugal affrète les navires de Pedro Cabral, qui,
jeté par les vents, en l'an 1500, sur le littoral
oriental du Brésil, y établit des comptoirs. Au service
également de Lisbonne, l'italien Amerigo
Vespucci
poursuit, en 1501-1502, l'exploration des côtes
brésiliennes
jusqu'à la baie de Rio de Janeiro, puis jusqu'au sud
de la Patagonie. De ses périples, il rapporte de nombreux
relevés topographiques. Le cartographe allemand
Waldseemüller s'en inspire pour une cosmographie
publiée en 1507, qui attribue à Amerigo Vespucci
la découverte du Nouveau Monde, baptisé America.
Waldseemüller aura beau, par la suite, tenter de
réparer son erreur en rappelant le rôle de Colomb, le
nom d'«
Amérique
» restera.
Par le traité de Tordesillas (1494),
Espagnols et Portugais se partagent la Terre. A l'ouest
d'un méridien qui passe près des bouches de
l'Amazone (50
o
de longitude ouest), le monde à
évangéliser est espagnol: il comprend la presque
totalité du continent américain. A l'est, le monde
est portugais.
La colonisation portugaise
Les Portugais ne s'installent de
façon permanente qu'après 1532. A cette date, deux
centres de colonisation apparaissent, l'un à São
Vincente (près de l'actuel São Paulo), l'autre
à Pernambouc (Recife), dans le Nordeste, où commence la
culture de la canne à sucre. En 1549, Lisbonne, prenant
conscience de la valeur de la colonie brésilienne, y envoie un
gouverneur général, qui établit sa capitale à
Bahia, aujourd'hui Salvador.
Jusqu'à la fin du XVI
e
siècle, les colons portugais
ne s'implantent pas au-delà des régions
côtières. Mais, dès cette époque, ils lancent
des expéditions vers l'intérieur, appelées
entradas dans le Nordeste et bandeiras dans la région de
São Vincente, afin de se procurer des esclaves indiens pour
les plantations. Au XVII
e
siècle, les bandeirantes
s'enfoncent de plus en plus loin vers l'ouest, à la
recherche de l'or qu'ils finissent par trouver en 1700,
sur le plateau de l'actuel Minas Gerais. Cette
découverte provoque la première émigration massive
de Portugais vers l'Amérique. En 1763, la capitale du
Brésil est transférée de Bahia à Rio de
Janeiro, ce qui reflète le déplacement vers le sud de
l'activité économique.
Au XVI
e
siècle, les Portugais avaient
repoussé les huguenots
français
établis, entre 1555 et 1560, sur le site de
l'actuel Rio de Janeiro. Plus tard, entre 1580
et 1640 - époque où le Portugal est
intégré à la couronne d'Espagne -, les
tentatives d'implantations européennes concurrentes se
multiplient. Les
Hollandais,
notamment, s'emparent en 1630 des terres sucrières
autour de Pernambouc. Ils y resteront jusqu'en 1654.
Les Caraïbes, premières Indes espagnoles
Au contraire du Portugal, l'Espagne
étend son pouvoir colonial en Amérique sans rencontrer de
véritable concurrence. L'île d'Hispaniola,
peuplée de tribus arawaks relativement nombreuses, est le
premier lieu d'implantation des Castillans sur le sol
américain. En quelques années, les Indiens Arawaks
disparaissent, exténués par les travaux miniers que leur
imposent les Espagnols pour trouver de l'or, et
décimés par les maladies d'origine européenne
contre lesquelles ils n'ont aucune défense immunitaire. Ce
brusque effondrement de la main-d'œuvre indigène
pousse les conquérants espagnols vers les autres Antilles
(Cuba, la Jamaïque, Porto Rico), où leur arrivée
produit les mêmes effets désastreux sur la population
indienne.
Hispaniola - et sa capitale
Saint-Domingue - joue un rôle stratégique dans la
conquête et la colonisation espagnoles de
l'Amérique continentale. Les expéditions y sont
financées et organisées: la plupart des officiers et
des hommes de troupe qui participent, à partir de 1519,
à l'exploration du Mexique, du Panamá, de la
Floride, de la Colombie viennent de cette île ou de Cuba.
C'est à Saint-Domingue que s'ébauchent les
structures administratives de la future Amérique espagnole.
En 1497, les premiers immigrants se
révoltent contre Colomb, dont ils sont les employés
salariés, affirmant leur intention de coloniser et
d'exploiter les richesses d'Hispaniola pour
eux-mêmes. Ils reçoivent bientôt l'appui des
Rois
Catholiques, qui retirent à Colomb le monopole des
factoreries, en 1499. Peu après, la couronne
d'Espagne met en place le système de l'encomienda,
par lequel elle octroie à chaque conquistador un certain
nombre d'Indiens, dont il peut exiger travail et tribut en
échange de sa protection et de l'instruction dans la foi
catholique. Ce système connaîtra un développement
important sur le continent, où les indigènes des hauts
plateaux mexicains et péruviens survivront, mieux que les
Arawaks, à l'arrivée des Espagnols.
La main-d'œuvre indienne une
fois décimée dans les Antilles, les Espagnols
commencent à importer des esclaves africains. Toutefois, la
traite des Noirs ne devient massive qu'à la fin du
XVII
e
siècle, quand
l'économie de plantation de la canne est suffisamment
développée pour fournir à l'exportation de
grandes quantités de sucre. C'est d'abord le fait
des Petites Antilles britanniques et françaises, de la
Jamaïque (devenue anglaise en 1655), et du tiers
occidental d'Hispaniola occupé - puis annexé
- par les Français au cours du XVII
e
siècle - avant
d'être celui de Cuba.
Une autre institution importante des
Indes espagnoles est la villa, ou cité, administrée par
un cabildo (conseil municipal), composé, à
l'origine, uniquement de membres élus par les colons.
Actifs et parfois turbulents, les cabildos sont progressivement
mis en tutelle par les représentants du roi. Ils deviennent
l'instrument essentiel de gouvernement dans les colonies
espagnoles, avant de connaître un certain déclin,
à la fin du XVI
e
siècle, quand l'Espagne
centralise son pouvoir aux Indes. Cependant, les cabildos restent
localement des foyers d'autonomie et constituent, au
XIX
e
siècle, des centres de
ralliement pour le mouvement indépendantiste.
A Hispaniola, Saint-Domingue demeure
pendant la majeure partie du XVI
e
siècle le centre administratif
de toutes les Indes occidentales. La ville perd de son importance
par la suite, lorsque les richesses humaines et minérales du
Mexique et du Pérou attirent vers l'ouest les
colonisateurs.
L'expansion espagnole
Partis à l'assaut du continent, les conquistadores avancent de manière fulgurante. La conquête du Mexique est entreprise en 1519; dès 1520, Hernán Cortés capture l'empereur aztèque Montezuma II; Tenochtitlán-Mexico, la capitale, tombe en 1521.
Le souverain inca Atahualpa, fait prisonnier par Francisco Pizarro en 1532, est exécuté en 1533, l'année même où les Espagnols prennent Cuzco, la capitale de l'empire. Au cours des décennies suivantes, les conquistadores s'aventurent au Chili, au Paraguay et en Colombie. Des expéditions, comme celle de Cabeza de Vaca (1528-1536), se dirigent également vers le nord, où elles atteignent les Etats-Unis actuels (Floride, Texas, Nouveau-Mexique).
Les Aztèques, les Incas et les autres peuples indiens du continent n'opposent qu'une faible résistance aux conquistadores, peu nombreux mais équipés d'armes à feu et de chevaux, animaux dont la vue terrorise tout particulièrement les indigènes. En outre, les structures politiques, chez les Aztèques comme chez les Incas, sont très hiérarchisées et dominées par une petite caste fermée aux autres couches sociales: les conquistadores n'ont guère de difficultés à se substituer à l'élite au pouvoir.
Au cours des cent cinquante ans qui suivent la conquête, la couronne d'Espagne met progressivement en place une structure coloniale aux pouvoirs imbriqués. Son administration repose, d'une part, sur les représentants personnels du roi, les vice-rois et capitaines généraux, et, d'autre part, sur une série de juntes dont les plus importantes sont les cabildos et les audiencias (cours de justice royale aux pouvoirs très étendus). Un premier vice-royaume est constitué en 1535: la Nouvelle-Espagne, qui comprend tous les territoires conquis au nord de l'isthme de Panamá. Au sud de cet isthme, les terres coloniales sont rassemblées, en 1544, dans le vice-royaume du Pérou, plus tard réduit par la création des vice-royaumes de Nouvelle-Grenade, en 1717, et de Río de La Plata, en 1776.
A côté de l'administration civile, de nombreux missionnaires - franciscains, augustins et dominicains - prennent en charge l'évangélisation des populations conquises. Sur les marches de l'Empire espagnol, au Paraguay notamment, l'activité missionnaire des jésuites prend la forme originale de reducciones («réductions»), villages où les Indiens baptisés sont protégés du servage colonial et des chasseurs d'esclaves. Véritable Etat autonome fondé avec l'accord du roi au début du XVII e siècle, les «réductions» du Paraguay constituent une république égalitaire, où l'argent n'a pas cours et où tout est mis en commun. Les jésuites s'établissent également comme précepteurs pour les fils de l'élite terrienne et marchande des colonies. Toutefois, l'Espagne finit par les considérer comme une menace; elle préfère, après 1750, s'appuyer sur les représentants du clergé séculier, c'est-à-dire sur l'Eglise établie, riche et conservatrice.
Au XVII e siècle, les plus hautes charges de l'administration coloniale sont monopolisées par les europeos, les Espagnols originaires de la Péninsule, qui constituent le sommet de la pyramide sociale des Indes. Les criollos («créoles», Espagnols nés en Amérique), beaucoup plus nombreux, doivent se contenter des offices et des charges municipales. Marchands, propriétaires de mines ou d'haciendas, les créoles détiennent la richesse locale. Parmi leurs fils, qui fréquentent les universités de Mexico ou de Lima et les collèges religieux, se recrute l'élite intellectuelle. Ils disputent aux Européens les titres honorifiques et les prébendes ecclésiastiques, obtiennent certains postes élevés comme celui d'alcalde mayor (premier magistrat d'une ville ou d'un district).
Les réformes des Bourbons
La dynastie des Habsbourg d'Espagne
s'éteint en 1700.
L'avènement
des Bourbons - Philippe V (1700-1746), puis
Charles III (1759-1788) - ouvre une ère de
modernisation de l'administration coloniale. Le tournant
s'effectue dans les années 1760, lorsque
Charles III envoie José Gálvez comme visitador
(inspecteur général) en Nouvelle-Espagne. De sa mission,
Gálvez tire la conviction qu'il faut renvoyer tous les
administrateurs créoles, trop souvent corrompus et
prévaricateurs: à partir de 1765, des intendants
sont substitués, dans tous les districts des Indes, aux
alcaldes mayores discrédités.
L'Espagne met également en œuvre une
réforme des finances royales: contrôle de
l'émission de monnaies, centralisation de la perception
des impôts, création de monopoles royaux comme celui du
tabac, des loteries, etc. Elle peut ainsi augmenter
considérablement ses réserves d'or. La Couronne, en
outre, encourage l'activité économique des Indes en
créant des compagnies de commerce et en libéralisant les
échanges avec la Péninsule. La production de métaux
précieux - l'argent mexicain surtout -
s'accroît remarquablement au cours du XVIII
e
siècle. Des expéditions
sont lancées et des implantations de missions franciscaines
sont réalisées au nord de la Nouvelle-Espagne, en
Californie, préparant une nouvelle expansion coloniale.
Cependant, les réformes des Bourbons
suscitent des difficultés en Amérique espagnole. Les
impôts drainent toute la monnaie - sans laquelle le
commerce local ne peut s'effectuer - de nombreuses zones
rurales. La constitution du monopole royal fait disparaître la
culture du tabac, en dehors de quelques centres désignés.
Avec la prospérité économique, la croissance des
importations en provenance d'Espagne décourage
l'industrie américaine, réduite à quelques
fabriques de draps et à quelques verreries. Surtout, le
mécontentement gagne de plus en plus les élites
créoles, écartées des responsabilités
politiques et administratives, et pénétrées par les
idées libérales
des Lumières.
Aussi, lorsque l'occupation de la Péninsule par
les troupes de
Napoléon
(1807-1808) leur en donne l'occasion
politique, les «Américains» se révoltent-ils
contre l'Espagne.
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