Des légendes et des martyrs
Des légendes
On n'a pas de preuve certaine d'un culte
chrétien antérieur à l'édit de
tolérance de 313. La religion nouvelle, qui s'était
d'abord développée en Orient, pénétra en
Suisse, soit par Marseille, Lyon et Genève, soit par Milan, le
Tessin et les Grisons. A défaut de certitudes, on édifia
des légendes à propos d'une présence
chrétienne précoce ; ainsi Saint Béat qui, de son
ermitage au bord du lac de Thoune, aurait été au IIIe s.
l'apôtre de la Suisse - la légende est
née au XIII
e
et a été rédigée au
XVI
e
; ainsi Lucius, roi d'Angleterre
à la fin du II
e
s., qui se serait rendu comme missionnaire
dans les Grisons ; on le considère comme évêque de
Coire en 160, mais il aurait été baptisé par
Timothée, le disciple de Saint Paul.
Des martyrs
Il y a aussi les martyrs. C'est en effet une
spécificité du
christianisme que
sa confrontation, dans les premiers siècles, avec un monde
hostile, confrontation qui débouche sur le martyre. Le martyr,
c'est le chrétien par excellence, il subit le destin
auquel chacun, s'il en est capable et si les circonstances
s'y prêtent, devrait aspirer. Le culte de ces
témoins, la découverte de reliques, le pèlerinage
apparaissent et sont destinés à perdurer. A part Maurice,
on trouve Félix et Régula, frère et sœur
martyrisés à Zurich au IV
e
s. ; Victor et Ursus (Ours) à Soleure
; Vérène à Zurzach ; tous se rattachent d'une
manière ou d'une autre à la légion
thébaine (ainsi, Vérène est une Egyptienne, parente
d'un légionnaire, martyrisée en 325).
Des témoignages fragiles
Les traces les plus anciennes de la
présence du christianisme sont des tombes, des oratoires, des
objets, des inscriptions. La sépulture d'une fillette
d'Avenches, datant de la première moitié du
IV
e
s., contient deux gobelets ornés
d'une inscription chrétienne ; un autre gobelet, à
Martigny, porte lui aussi une inscription significative ; des plats
du trésor de Kaiseraugst, une assiette d'argent
trouvée dans le lit de l'Arve (GE) sont encore
décorés de motifs chrétiens.
Les premiers édifices attestés
se trouvent à
Genève,
sous la cathédrale Saint-Pierre (350-370) et à
Martigny ; la
première église paroissiale est celle qui est
dédiée à Saint Germain, à Genève (V
e
s.). Les camps fortifiés de
Kaiseraugst et Zurzach contiennent aussi un édifice
paléochrétien.
Les cathédrales actuelles de
Bâle et de Coire sont construites sur un sanctuaire plus
ancien ; à Coire, une autre église, Saint-Etienne, est
édifiée vers 500. Enfin, le baptistère de Riva San
Vitale (TI), du V
e
s. est le plus ancien bâtiment
religieux conservé de nos jours.
Des évêques
Les premiers noms
d'évêques, apparaissent : Justinien à Augst et
Bâle, mentionné en 343 et 346 - son
historicité a toutefois été mise en doute ;
Théodore ou Théodule à Martigny (381) ; Isaac à
Genève (vers 400) ; Asinio à Coire (451) - les
Grisons sont déjà fortement christianisés au
V
e
s. Les diocèses correspondent, en
principe, au découpage des cités de
l'antiquité tardive, comme les archevêchés ou
métropoles à celui des provinces.
De la métropole de Besançon
dépendent donc les évêchés de Bâle-Augst
et d'Avenches, transféré à Lausanne à la
fin du VI
e
s. ; de celle de Vienne (Isère),
Genève; d'Aime-en-Tarentaise, Octodure puis, après
que les
Lombards
l'eurent détruit en 574, Sion. Coire, qui devient
capitale de la Rhétie première, partie orientale de
l'ancienne province de Rhétie, est le plus ancien centre
épiscopal existant encore aujourd'hui. Vindonissa est
rapidement abandonné, Constance est fondé vers 600
- il semble qu'il y ait eu solution de continuité
avec Vindonissa, et non transfert direct ; il dépendra de la
métropole de Mayence.
La christianisation des campagnes -
leurs habitants sont les pagani, les païens - fut plus
difficile ; on voit les cultes païens persister assez
longtemps et la période alémane sera marquée par un
recul du christianisme, jusqu'à ce que les
missionnaires, tel Saint Gall, lui donnent un nouvel élan.
La légion thébaine
Le récit d'Eucher "Il y avait à cette époque une légion de soldats, de 6'500 hommes, qu'on appelait les Thébains. Ces guerriers, valeureux au combat, mais plus valeureux encore dans leur foi, étaient arrivés des provinces orientales pour venir en aide à Maximien. Comme bien d'autres soldats, ils reçurent l'ordre d'arrêter des chrétiens. Il furent toutefois les seuls qui osèrent refuser d'obéir. Lorsque cela fut rapporté à Maximien, qui se trouvait alors dans la région d'Octodurus, il entra dans une terrible colère. Il donna l'ordre de passer au fil de l'épée un homme sur dix de la légion, afin d'inculquer aux autres le respect de ses ordres.
Les survivants, contraints de poursuivre la persécution des chrétiens, persistèrent dans leur refus. Maximien entra dans une colère plus grande encore et fit à nouveau exécuter un homme sur dix. Ceux qui restaient devaient encore accomplir l'odieux travail de persécution. Mais les soldats s'encouragèrent mutuellement à demeurer inflexibles. Celui qui incitait le plus à rester fidèle à sa foi, c'était Saint Maurice qui, d'après la tradition, commandait la légion. Secondé par deux officiers, Exupère et Candide, il encourageait chacun de ses exhortations. Maximien comprit que leur cœur resterait fermement attaché à la foi du Christ, il abandonna tout espoir de les faire changer d'avis. Il donna alors l'ordre de les exécuter tous. Ainsi furent-ils tous ensemble passés au fil de l'épée. Ils déposèrent les armes sans discussion ni résistance, se livrèrent aux persécuteurs et tendirent le cou aux bourreaux ».
Telle est, résumée, la source sur laquelle se fonde la tradition de la Passion des martyrs d'Agaune : c'est un récit composé par l'évêque de Lyon, Eucher, dans la première moitié du V e s. ; les faits relatés se seraient passés sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien, soit entre 285 et 305, et la transmission en serait due à l'évêque du Valais, Théodore ou Théodule, mentionné en 381.
Théodore et Sigismond C'est à cette époque que Saint Ambroise, à Milan, introduisit le rite de la revelatio ou de l'inventio : une vision lui dévoila un emplacement où gisaient des ossements de martyrs et il fit de cet endroit un lieu de vénération. Le culte des martyrs se développa et devint une forme très populaire de piété chrétienne. « Nombre d'années après leur mort, les corps des bienheureux martyrs d'Agaune furent, dit-on, révélés à Saint Théodore, évêque de ce lieu », ajoute Eucher. Théodore fit bâtir une première basilique, adossée au rocher, à l'endroit de la découverte des restes, ainsi qu'un hospice où s'arrêtaient les pèlerins et les malades.
Le roi burgonde Sigismond qui, au contraire de son père Gondebaud resté arien, avait embrassé le christianisme sous sa forme orthodoxe, inaugura l'abbaye le 22 septembre 515, jour de la fête de Saint Maurice et de ses compagnons - ce fait, joint à d'autres mesures en faveur des catholiques, lui vaudra d'être canonisé, malgré le meurtre d'un de ses fils. La basilique subit donc sa première reconstruction.
La contestation Le récit d'Eucher fut contesté dès le XVIIIe s. ; au milieu du XXe , l'érudit Denis van Berchem le soumit à une nouvelle analyse. « Nous n'avons pas à nous prononcer sur la légitimité du culte célébré en l'honneur de Saint Maurice, mais exclusivement sur la valeur de notre information relative à son martyre », précisait-il. Le texte d'Eucher, « entreprise littéraire » avec effets de style et renseignements puisés à gauche et à droite, contient plusieurs contradictions : la légion était une unité d'infanterie, alors que les grades des officiers martyrs se rencontrent dans les formations de cavalerie ; aucune légion ne s'est appelée thébaine : des troupes n'auraient pu être détachées d' Egypte avant la fin des troubles qui s'y étaient produits en 295-296 : or à ce moment, la Gaule était sous l'autorité du césar Constance Chlore, le père de Constantin, indulgent envers les chrétiens. Le savant conclut donc : si un martyre a eu lieu à Agaune, ce ne sont pas des Thébains qui l'ont subi, et si des Thébains ont été martyrisés, ils ont pu l'être en Orient, mais pas à Agaune. C'est l'hypothèse qu'il retient : Théodore a un nom d'origine orientale ; il doit avoir transposé dans le diocèse dont il avait la charge un événement s'étant passé dans la partie de l'Empire dont il provenait ; non pas par supercherie, mais à des fins d'édification - rappelons qu'une légende, c 'est littéralement « ce qui doit être lu » devant l'assemblée des fidèles le jour de la fête d'un saint.
Le christianisme naissant n'avait pas un sens précis des localisations et des identifications ; des saints homonymes étaient ainsi fréquemment confondus : à la fin du V e s., on éleva à Genève une église dédiée à Saint Victor, martyr syrien du II e s., et on y déposa le corps d'un autre Victor, vénéré à Soleure.
Etat de la question La thèse de van Berchem a suscité des réactions, en particulier dans le Valais. Un dictionnaire hagiographique de 1988 affirme : « L'essentiel de cette histoire semble vrai mais il est difficilement acceptable que tous les militaires fussent chrétiens et que la légion entière fût exterminée ». Mais, si Maurice est devenu le patron de l'armée italienne, le culte des martyrs de la légion thébaine a été confiné en 1969 aux calendriers locaux.
Ce qui importe, finalement, ce n'est pas tant l'historicité du fait que son retentissement. Théodore a établi un culte qui allait devenir un foyer permanent de vie religieuse et de rayonnement culturel.
Bibliographie - Denis van Berchem, Le martyre de la légion thébaine, Bâle 1956 - Histoire du christianisme en Suisse, Genève et Fribourg 1995
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