 L'univers des villes, vers 1920 © Bibliothèque nationale suisse, Berne La fin de l'hégémonie radicale
La majorité que le Parti radical
détenait au Conseil national depuis 1848 prit fin en 1919.
L'année précédente, le peuple avait admis
l'introduction de la représentation proportionnelle -
vieille revendication socialiste, appuyée par les catholiques.
En outre, l'aile droite de l'ancien parti majoritaire
s'en détacha pour constituer une nouvelle formation, le
Parti des paysans, artisans et bourgeois ; il était
présent dans les cantons protestants de la Suisse du Nord
- de Berne, où il était majoritaire, à la
Thurgovie -, ainsi que dans
le canton de
Vaud ; là, il constituait une opposition
«agrarienne» au puissant parti radical. Celui-ci, sur le
plan national, passe politiquement de la gauche au centre ; dans le
domaine économique, il défend les situations
acquises.
Les libéraux se maintiennent de
Genève à Bâle ; les démocrates, à
Zurich, Glaris, Grisons, se trouvent au centre-gauche ; le petit
parti évangélique-populaire se confine à quelques
cantons protestants alémaniques. Enfin, le promoteur de la
chaîne de magasins Migros, Gottlieb Duttweiler, lance en
1935 l'Alliance des Indépendants, qui entend
promouvoir « le capital à but social » et rallie
souvent les mécontents.
Dès lors, et pour un
demi-siècle, le rapport des forces ne devait plus subir de
modification sensible aux chambres fédérales. Au
Conseil National, conservateurs-catholiques, radicaux et
socialistes détenaient chacun le quart des sièges, les
paysans le huitième, les petits partis le reste. Le
système d'élection du Conseil des Etats en fait
un club de radicaux et de conservateurs.
Au Conseil fédéral, la
représentation radicale fut réduite de 6 à 4 par
l'élection d'un deuxième conservateur en 1920
et d'un paysan - un authentique agriculteur, le
populaire Bernois Rudolf Minger - en 1929 ; les socialistes
restèrent dans l'opposition, même si, juste
après la grève, un conseiller fédéral avait
émis l'idée de leur accorder deux sièges en
portant l'exécutif à 9 membres. Leurs candidatures,
dont la plus crédible fut en 1929 celle du Zurichois Emil
Kloeti, ne parvinrent pas à entamer le bloc « bourgeois
».
Contestation à droite
C'est à droite que le
régime de la démocratie libérale, fondé sur
la philosophie des
Lumières et les principes de 1789 et 1848, fut le plus
contesté. Avant 1914 déjà étaient apparus, dans
les milieux intellectuels romands, ceux qu'on a appelés
les Helvétistes : esthètes élitistes, ils comptaient
dans leurs rangs Robert de Traz, les frères Alexandre et
Charles-Albert Cingria et surtout Gonzague de Reynold ; cet
aristocrate fribourgeois définit, dans La démocratie en
Suisse (1929), le pays comme « une république populaire
» ( au sens du peuple des Landsgemeinden, non des banlieues
ouvrières) « tempérée
d'éléments aristocratiques » ; la
Confédération importe moins que les collectivités
locales et leur « faisceau de libertés ».
A Lausanne, l'avocat Marcel
Regamey fonde le mouvement Ordre et tradition ou Ligue vaudoise,
publie dès 1926 les Cahiers de la Renaissance vaudoise et
défend dans son organe La Nation la doctrine du «
fédéralisme intégral » ; disciple du
nationaliste français Charles Maurras, critique à
l'égard de « Berne », aussi peu
démocrate que possible, il n'hésite pourtant pas
à recourir à l'arme du referendum : il triomphe
dans sa lutte contre un impôt fédéral sur le
vin.
A Fribourg, Jakob Lorenz, fondateur de
l'Aufgebot (En marche !), se sépare du socialisme pour
adhérer au catholicisme social et au corporatisme. Cette
dernière doctrine séduit volontiers ceux qui refusent
la « lutte des classes » et ne dédaignent pas un
gouvernement autoritaire.
D'aucuns voudraient faire du Conseil
des Etats l'unique chambre politique, le Conseil national
représentant alors les groupes d'intérêts
professionnels. Les formations de jeunesse des partis
gouvernementaux sont influencée, surtout au PAB, avec la
dissidence du Mouvement patriotique paysan (Bauernheimatbewegung)
qui professe un retour aux sources de 1291 par une démocratie
agraire, anticapitaliste et anti-urbaine.
Une initiative pour rien
Toutes ces forces s'unissent dans le
lancement d'une initiative pour une révision totale de
la Constitution ; partie très fort, elle succombe
sèchement en votation, en 1935, par 511'000 non contre
196'000 oui et 19 cantons contre 3. La distinction entre droite
et extrême-droite - les Fronts figuraient parmi les
promoteurs de l'initiative - commence à se faire.
Le printemps des Fronts
Parmi les mouvements qui, à droite,
contestèrent le régime de la démocratie
libérale, les plus virulents furent les « Fronts »
et autres groupes d'inspiration fasciste.
Italiens et Allemands
Comme, dans les régimes totalitaires, l'Etat et
le parti s'identifient l'un à l'autre, les
légations d'Allemagne et d'Italie
s'efforcèrent de regrouper leurs ressortissants sous
la bannière du parti ; des 127'000 Italiens vivant en
Suisse, 32'000 appartenaient aux 21 fasci constitués ;
ils disposaient d'un hebdomadaire, La squilla italica. De
même, 25'000 Allemands sur 100'000 étaient
membres de la NSDAP, dont l'organe, en Suisse, était
Der Reichsdeutsche ; à partir de 1936, leur chef, von Bibra,
fut un fonctionnaire de la légation d'Allemagne et put
ainsi agir sous le couvert diplomatique.
En Suisse alémanique
Les partis, mouvements et groupuscules s'adressant
aux Suisses sont nombreux - on en a recensé une
quarantaine - et leur histoire compliquée, pour ne pas
dire confuse, car ils s'interpénètrent,
fusionnent, se scindent, se dissolvent et réapparaissent
sous un autre nom.
Les plus extrémistes sont des copies
de la NSDAP, tels le Bund Nationalsozialistischer Eidgenossen, de
1931 à 1935, dont le slogan est « Aryens de tous les
pays, unissez-vous ! », et la Nationalsozialistische
schweizerische Arbeiterpartei (NSSAP) - seule une initiale le
sépare de son modèle allemand.
D'autres, plus anciens, tiraient
leur origine de la lutte contre les grévistes de 1918 ou de
l'opposition à la SDN. Ainsi la Schweizer Heimatwehr
(1925-1936) ou la Ligue populaire pour l'indépendance de
la Suisse, dirigée par Hektor Ammann, historien distingué
et admirateur du national-socialisme dès les années
1920.
En Suisse allemande, les trois
formations les plus importantes sont la Neue Front (1930), la
Nationale Front (1930) et le Mouvement national suisse (1940).
Les deux premiers fusionnent en 1933 en un Kampfbund
(Communauté de lutte) ; dans leur journal Der eiserne Besen,
qui tire à 25'000 exemplaires, les frontistes
dénoncent l'emprise des féodalités
économiques, critiquent la « démocratie de cantine
», dominée par les « derniers des Mohicans »
qui abusent le peuple ; il est nécessaire de dépasser
le « Non-Etat » pour retrouver une véritable
communauté nationale. Ses membres, dirigés par un
Führer, arborent une chemise grise jusqu'à
l'interdiction du port d'uniformes prononcée en
1933, ont un salut et un cri de guerre (« Harus ! »).
Ils obtiennent des succès électoraux à Zurich,
où ils font élire un Conseiller national en 1935, et
surtout à Schaffhouse : en 1933, lors d'une
élection complémentaire au Conseil des Etats, leur
candidat, le Führer Rolf Henne, obtient 27 % des voix. Quant
au Mouvement national, il doit son heure de gloire, pendant sa
brève existence, à l'audience que Pilet-Golaz
accorde à trois de ses chefs, dont l'écrivain
Jakob Schaffner, en septembre 1940. Deux mois plus tard, il est
interdit, ainsi que son journal, la Neue Basler Zeitung.
A Genève
A
Genève, l'Union nationale représenta un
courant non négligeable. Son « chef » (il portait
ce titre) était l'écrivain et journaliste
Géo Oltramare. Dans Le Pilori, il s'en prenait, non
sans esprit, à la classe politique, à la gauche
internationaliste, aux juifs surtout : les propriétaires
israélites de grands magasins étaient sa cible
favorite. Une de ses affiches proclamait : « Aidez Georges
Oltramare à délivrer Genève des francs-maçons
qui la trahissent, des juifs qui la dépouillent et des
politiciens qui la déshonorent ».
Parmi ceux-ci figuraient en bonne place
les dirigeants socialistes « Nicole de Montcherand et Dicker
de Podolie » - Léon Nicole était Vaudois et
Jacques Dicker un juif originaire d'Europe orientale.
L'Union nationale cultivait la mystique du chef (Oltramare
affectait des poses
mussoliniennes)
et avait ses lascars, qui ne dédaignaient pas les
affrontements physiques. Elle obtint 9 sièges sur 100 au
Grand Conseil et envoya un représentant - de
l'aile la plus modérée - à
Berne.
A Lausanne
Dans le canton de Vaud, le colonel Arthur Fonjallaz dirigea
la Fédération fasciste suisse (1933-1936). Il aimait
les manifestations théâtrales (« pèlerinage
» à Rome) et les positions démagogiques (son
follicule dénonçait semaine après semaine les
couples dans lesquels, face aux chômeurs, mari et femme
travaillaient ) ; il lança une initiative pour
l'interdiction de la franc-maçonnerie.
Le déclin
Dès 1936-1937, le reflux s'amorça.
L'alignement trop visible sur les régimes
dictatoriaux, dont on percevait la menace, desservit les Fonts ;
le Kampfbund prononça sa dissolution en 1940 ; à
Genève, la plupart des membres de l'Union nationale,
appelés sous les drapeaux en 1939, eurent d'autres
préoccupations. Oltramare se mit, à Radio-Paris, au
service de l'occupant allemand ; condamné à mort
en France, à trois ans de prison en Suisse, il mourut
oublié en 1960.
Bibliographie
-
Roland Ruffieux, La Suisse de
l'entre-deux-guerres, Lausanne 1974
- Claude Cantini, Les Ultras, Lausanne 1992
- Roger Joseph, L'Union nationale 1932-1939,
Neuchâtel 1975
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