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Le général Henri Guisan inspecte les troupes
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La Seconde Guerre mondiale fut beaucoup plus prévisible que la première, et des esprits lucides entreprirent de s'y préparer.
Dans les années 1929 à 1935, Minger avait réussi, malgré la crise, à maintenir le budget militaire.
A partir de 1936, le réarmement ne fut plus mis en question et l'emprunt destiné à en assurer le financement fut largement souscrit.
On porta à quatre mois la durée des écoles de recrues.
Equipement insuffisant, un chef «à la hauteur»
Lorsque le conflit éclata,
l'équipement militaire était encore nettement
insuffisant. La loi sur l'organisation militaire datait de
1907. L'armée n'avait de réserves, ni en
carburant ni en pneus ni en pièces de rechange ; une partie de
l'artillerie remontait au XIX
e
s. ; les troupes frontière ne
pouvaient être approvisionnées que pour quelques jours ;
il manquait 54 % de la dotation en cartouches pour fusils et 77 %
des munitions pour mitrailleuses. Mais si l'équipement a
été jugé « faible » et le niveau
d'instruction « variable », tous s'accordent
à dire que le moral était bon.
C'est ce à quoi tenait le
général
Henri Guisan.
« Une troupe moins instruite que l'on a bien en main,
vaut plus qu'une troupe mieux instruite que l'on
n'a pas en main », professait-il. Il sut se faire aimer
de l'armée et de la population, il parlait un langage
simple et viril, et il ne dédaignait pas de s'occuper de
problèmes personnels de simples soldats. Moins bon technicien
que
le
général Wille, il fut un meneur d'hommes et
incarna la volonté d'indépendance du peuple suisse.
Effectifs
La mobilisation générale fut
décrétée deux fois, en septembre 1939 et en mai
1940, lors de la grande offensive allemande à l'Ouest.
L'armée comptait à ce moment 430'000 militaires
proprement dits et 200'000 membres des services
complémentaires ; on ajouta en 1940 les gardes locales,
où l'on trouvait des hommes de 16 à 70 ans ; en
juin 1944, on leva encore 80'000 soldats des troupes
frontière.
Dans l'été de 1940,
après la défaite de la France, l'Allemagne et ses
amis estimaient que la guerre était terminée et
demandèrent la démobilisation de l'armée ; le
Conseil fédéral et le Général s'en
gardèrent et maintinrent un effectif de 150'000 à
180'000 hommes sous les drapeaux.
Alertes
C'est à ce moment que fut mise
en œuvre la doctrine du réduit national alpin ; en cas
d'attaque, l'armée se serait retirée au sud
d'une ligne Vevey-Thoune-Lucerne-Sargans, les trois points
d'appui étant les fortifications de Saint-Maurice (VS),
Sargans (SG) et le Gothard ; cela signifiait que les trois quarts
de la population auraient été abandonnés à
l'ennemi. Une invasion germanique constituait évidemment
le principal danger, mais en 1944, on put craindre que les
Américains dans leur offensive, ou des troupes allemandes en
retraite ne voulussent couper au plus court en traversant le
Plateau ; on abandonna à ce moment la doctrine du réduit.
Mais, malgré quelques alertes, la neutralité ne fut
violée que dans l'espace aérien, au début par
les Allemands surtout, puis par les Alliés ; les
autorités du Reich se plaignirent de l'insuffisance des
ripostes de la DCA suisse.
De 1940 à 1944,
l'obscurcissement du pays fut ordonné. On compta au
total plus de 7000 alertes aériennes, 23 appareils
étrangers furent abattus, entraînant la mort de 40 et
l'internement de 1620 hommes. En Suisse, 84 personnes
périrent à la suite de ces incursions ;
l'incident le plus grave, un bombardement américain
sur Schaffhouse, fit 40 victimes.
On s'efforça de combler les
lacunes dans la formation de base par un entraînement continu
; l'accent fut mis sur l'instruction en montagne et
l'enseignement du combat rapproché. On constitua une
unité de choc, les compagnies de grenadiers ; on
développa l'aviation, la DCA, on créa les services
de renseignements, de destruction par minage, un service
complémentaire féminin.
Incidents
Guisan ne fut pas sans prendre quelques libertés et commettre quelques imprudences : une convention militaire passée avec la France en 1939 tomba aux mains des Allemands en 1940 ; il accepta de rencontrer un général SS en 1943, pour « sonder » ses intentions ; il s'entoura d'un état-major personnel qui causa quelque ombrage à la hiérarchie officielle. Dans l'armée, si les traîtres furent rares (on en fusilla 17), quelques officiers germanophiles (dont Ulrich Wille fils) intriguèrent contre le Général Guisan.
Un autre dirigea, sous le patronage d'un comité privé, des « missions médicales » sur le front de l'Est ; elles avaient certes un but humanitaire, mais elles s'exerçaient à partir du camp allemand ; leurs médecins et infirmières furent témoins d'atrocités - notamment dans le traitement infligé aux prisonniers russes - et reçurent l'interdiction d 'en parler.
D'autres officiers au contraire, craignant de voir le Conseil fédéral fléchir devant la pression allemande, fondèrent en juillet 1940 une Ligue qui se serait proposé, dans cette hypothèse, de prendre le pouvoir pour résister à outrance ; vite repérés, ses membres furent frappés de peines très légères.
Dissuasion ?
Il est certain que, si la Suisse a
été épargnée, elle le doit en partie à son
armée, qui aurait rendu une invasion trop
«coûteuse» à tout point de vue. Mais quelle
proportion accorder à ce facteur, à côté des
autres (économique, diplomatique) ? Il est difficile de le
dire : l'histoire n'est pas une science
expérimentale.
Le rapport du Rütli
Du 2 ... Une semaine après le discours du Président de la Confédération, l'Ordre d'armée du Général, du 2 juillet, lui donna implicitement une réponse. Il mettait les troupes en garde contre deux dangers : l'excès de confiance dans la situation internationale, le manque de confiance en la capacité de résistance de la Suisse. « L'armistice n'est pas la paix. La guerre continue entre l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre ».
L'affirmation fait pendant à la phrase de Pilet-Golaz : « L'Empire britannique proclame sa résolution de poursuivre la lutte ». Sur le second point, l'assertion « nous possédons un moyen de défense des plus efficaces : notre terrain », entend démontrer que la situation de la Suisse n'était pas celle de la France récemment vaincue. Et l'ordre du jour de conclure : « Nous disputerons notre terrain pied à pied ».
... au 25 juillet 1940 Guisan, qui aimait les gestes spectaculaires et symboliques, qui tenait aussi aux contacts directs, décida - fut-ce une initiative personnelle, ou l'idée lui fut-elle suggérée ? - de réunir les commandants des corps de troupe, soit les officiers supérieurs à partir du grade de major, pour participer à un rapport d'armée.
Date - 25 juillet - et lieu - la prairie du Rütli - furent annoncés une semaine à l'avance. Il est donc inexact de dire que l'endroit fut tenu secret ; le point exact du rendez-vous (quai d'embarquement à Lucerne) indiquait que le déplacement se ferait en bateau ; l'arrivée du général fut saluée par les applaudissements de la foule. Le bateau était certes surveillé et inspecté depuis plusieurs jours ; pendant le voyage, des avions de chasse survolaient le lac et une vedette escortait l'unité. Cela n'empêche pas que l'on entendit au moment du départ un chuchotement : tous les œufs dans le même panier.Il y avait incontestablement une part de témérité dans l'entreprise.
Quelques questions sur les circonstances ... On est étonné de voir le nombre d'incertitudes qui entourent les conditions, même purement matérielles, de la réunion ; ainsi : - quel fut le nombre des participants ? Il oscille entre 350 et 650. Le Général parle lui-même de 650 ; à l'aide des photos qui furent prises pendant la journée, on arriverait à 485 ; en faisant le compte des unités dont le chef aurait dû être présent, on atteint le chiffre de 420 ; - dans quelle langue Guisan s'exprima-t-il ? En allemand dirent, 20 ans plus tard, des participants ; en français, avec lecture en allemand de quelques passages de lettres tirées de sa poche, affirment d'autres ; - le bateau circulait-il à l'heure ? Oui, dit l'organisateur de la réunion ; non, rétorque un autre, un retard de 20 minutes au départ entraîna une précipitation durant le déroulement de toute la journée ; et même - quel temps faisait-il ? Comme on a toujours tendance à confondre moral et météorologie, beaucoup affirmèrent se souvenir d'un jour d'été radieux et sans nuages. Or, selon le photographe d'armée, seul reporter autorisé, le ciel était couvert, ce que confirme le bulletin météorologique du jour. On voit par là le crédit très limité qu'il faut accorder aux témoignages oraux.
... et sur le contenu A plus forte raison, il est très difficile de reconstituer le contenu du discours. Guisan n'avait pas écrit de texte, il ne disposait donc que de notes et parla librement. « Il est possible qu'un des plus proches collaborateurs du Général ait participé à la rédaction de cet exposé et de l'Ordre d'armée distribué ensuite. Mais la teneur porte indiscutablement la marque des idées et de la façon de parler de Guisan », écrivait l'historien Edgar Bonjour en 1970 ; il relevait le ton sobre, direct et clair du militaire.
Dans sa biographie (1989), Willi Gautschi écrit aussi que « la plupart des auditeurs furent frappés par sa franchise et son caractère direct ». D'après des notes que quelques participants transcrivirent à leur retour, la teneur était restée assez générale, un peu décevante même ; l'un d'entre eux parle de « sermon d'école du dimanche ».
Il existe un manuscrit de 26 pages rédigé dans la perspective du discours. L'auteur de ce projet est indubitablement Barbey, chef de l'état-major particulier du Général. Longtemps tenu secret, le texte en a été publié en 1984 par le directeur des Archives fédérales - ce qui provoqua quelques remous. Car les propos auraient été beaucoup plus précis : il y était question d'adaptation aux conditions nouvelles, du péril que représentaient certains hommes de gauche, d'une prétendue bienveillance de l'Italie envers la Suisse - lourde erreur d'interprétation - ainsi que, déjà, d'une esquisse du Réduit ; mais surtout d'une déclaration de guerre au défaitisme : la résistance peut être efficace si l'on est déterminé. Encore une fois, on ne sait ce que, de ce projet, l'orateur garda dans son allocution destinée de toute façon aux officiers, et non au monde politique, encore moins à la presse et au public. Et, comme c'est le ton qui fait la chanson, les auditeurs durent être plus sensibles au décorum et à l'accent de conviction qu'aux paroles exactes.
Suites Après son allocution, le Général fit distribuer un Ordre d'armée, qui devait être lu à la troupe. Son contenu peut se résume en un mot : tenir. Comme on peut le penser, l'événement suscita une réaction négative auprès des représentants diplomatiques de l'Allemagne et de l'Italie, ainsi que parmi les officiers germanophiles. Il fut en revanche bien accueilli par la presse britannique.
Bibliographie - Edgar Bonjour, Histoire de la neutralité suisse, t.4, Neuchâtel 1970 - Willi Gautschi, Le général Guisan, Lausanne 1991 - René-Henri Wüst, Alerte en pays neutre, Lausanne 1966
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