 Carte de la Sapaudia La Sapaudia région attribuée par les Romains aux Burgondes, formait un vaste territoire dont Genève était la capitale. © INCOPROM, d'après Justin Favrod, "Les Burgondes".
En 401, la frontière du Rhin fut
dégarnie de ses troupes : l'Empire en avait besoin pour
lutter en Italie contre
les Wisigoths. La
porte était ouverte aux Barbares.
Il faut placer ces «
invasions
germaniques» dans leur époque : ce sont des peuples
entiers (guerriers, femmes, enfants, bétail, chariots), mais
pas très nombreux (quelques dizaines de milliers) qui errent
pendant des siècles, vainquent ou sont battus, absorbent ou se
dissolvent. Les Burgondes du V
e
s. ne sont, génétiquement,
guère les descendants de ceux du premier ; en revanche, ils
gardent une langue et une culture propres.
Le royaume burgonde
Originaires de Bornholm, on trouve
les Burgondes au
I
er
siècle sur l'Oder, au
III
e
sur le Main ; vers 411-413, convertis
à l'arianisme - forme du
christianisme qui
était celle de la plupart
des Germains, et
que les romano-catholiques considéraient comme
hérétique -, ils s'installent sur le Rhin moyen,
dans la région de Worms. Les Romains, aidés
des Huns, les
battent en 436 - c'est la base de l'épopée
des Nibelungen - et établissent les débris de leur
peuple dans la
Sapaudia - le pays
des sapins -, soit en gros l'Helvétie occidentale et
centrale ainsi que le Valais ; on leur attribue, dit la chronique,
les deux tiers des terres et un tiers des esclaves ; il faut
interpréter ces proportions comme étant celles de
l'impôt foncier et de la taxe sur les esclaves. Ils sont
en effet très minoritaires (peut-être 25'000) et ce
sont eux qui adoptent la langue des Gallo-Romains, et non
l'inverse.
L'effacement
de l'Empire à partir de 454 permet à leurs
rois d'étendre leurs possessions sur l'ensemble
du bassin du Rhône -
Genève
et Lyon seront leurs deux capitales - et leur assure une
indépendance de fait. Si l'un d'eux reçoit
encore de l'empereur d'Orient le titre de patrice,
ils s'attribuent de leur propre chef des adjectifs
jusqu'alors réservés à la famille
impériale. Le plus remarquable d'entre eux,
Gondebaud
(477-516), accéléra le processus de fusion entre
Burgondes et Gallo-Romains. Il a laissé la Loi gombette,
intéressant témoignage du droit germanique, dans lequel
droits civil et pénal sont confondus (une peine, c'est
en fait une indemnité) ; en outre, la responsabilité
était collective et non individuelle ; mais, plus que les
autres rois barbares, Gondebaud chercha à réduire les
disparités entre les statuts juridiques burgonde et
romain.
L'arien Gondebaud avait
été tolérant envers la majorité catholique de
la population. Son fils Sigismond fit un pas de plus en se
convertissant ; c'est lui qui fonda le couvent de
Saint-Maurice ; mais, impulsif, peu politique, il se brouilla avec
tous. Battu par
les Francs, il fut
emmené en captivité et « jeté dans un puits
avec sa femme et ses enfants », dit la chronique de
l'évêque Marius d'Avenches. Son frère
lui succéda, mais une nouvelle attaque franque mit fin au
royaume burgonde en 534.
Les bandes d'Alamans
Les Alamans ne
constituaient pas une nation homogène, mais «un
agrégat de peuplades en état de migration», des
hordes nées du hasard. Installés au III
e
s. dans les Champs Décumates que
l'Empire a dû abandonner, ils reçoivent en 378 le
statut de fédérés, confirmé à plusieurs
reprises jusqu'au V
e
s. Ils entreprennent encore quelques
expéditions, en 430, en 457 - l'empereur Majorien les
arrête alors près de Bellinzone ; mais il leur manque une
structure suffisamment ferme pour « profiter » de la
désagrégation de l'Empire et s'approprier un
royaume. C'est à la suite d'une défaite
contre les Francs, en 496-497, qu'ils s'implantent au
sud du Rhin ; non plus sous forme d'un raid dévastateur
comme en 260, mais par une infiltration discrète, continue,
presque «furtive» d'agriculteurs-éleveurs en
voie de sédentarisation et donc en quête de terres et de
pâturages. Les campagnes, peu peuplées, deviennent
alémanes, les Romans se blottissent au pied des castels et
sont finalement assimilés par les Alamans, plus nombreux, dans
un paysage de forêts dont les lieux habités occupent les
clairières.
Politiquement, ce qui reste de leurs chefs
se place en 506 sous la protection
des Ostrogoths ;
une Alémanie se forme en Rhétie (Thurgovie, Rheintal) au
sein du royaume ostrogoth ; en 536, elle est cédée aux
Francs, en même temps que la Provence.
La frontière des langues
Il n'est pas aisé de dresser
une carte des langues pour des époques où les
témoignages écrits sont quasi inexistants - lorsque
document il y a, il est en latin -, et où l'habitat est
très clairsemé. Les sources dont on dispose -
tombes, toponymes -, doivent être utilisées avec prudence
: il peut y avoir interpénétration ou interaction de deux
cultures ; ainsi les Gallo-romains de l'Helvétie
occidentale adoptent la coutume burgonde d'enterrer les
défunts avec leurs habits ; des toponymes de la région
lémanique en -ens ou - ence, d'origine
incontestablement germanique, peuvent être le résultat de
pointes alémanes poussées jusqu'en pays vaudois, et
non celui de l'occupation burgonde durable. L'examen
des restes de costumes, féminins surtout, dans les tombes,
permettra de parler de région «à costume roman»
ou «à costume alémanique», sans aller plus
loin.
Chez les Burgondes
Les Burgondes portaient des noms germaniques et
désignaient un domaine agricole du nom de son
propriétaire auquel ils ajoutaient le suffixe - ingos. Pour
le reste, lorsqu'ils arrivèrent en Helvétie en
443, beaucoup devaient être bilingues et parler le bas-latin
; il est peu probable qu'une barrière linguistique ait
séparé les Burgondes des Gallo-romains ; aucune source
ne mentionne l'existence de traducteurs.
Du côté des Alamans
Les Alamans n'imposent pas leur langue, ils
s'implantent peu à peu dans des régions où la
population romane, dans un premier temps, se maintient à
l'abri des murailles de l'Antiquité tardive,
constituant donc des enclaves, des îlots linguistiques ; on ne
trouve ainsi pas de cimetières alémans, aux V
e
et VI
e
s. dans les zones de Bâle-Kaiseraugst
et Zurzach-Vindonissa ; la construction d'une église
à Windisch, vers 600, indique une présence
romano-chrétienne encore significative. Au VII
e
s. les Alamans recouvrent le Plateau
jusqu'à l'Aar et aux lacs subjurassiens, où
ils rencontrent Burgondes et Gallo-Romains. Ces derniers reculent
lentement, mais alors qu'à l'Est ils sont
réduits à leur faible nombre, à l'Ouest leur
reflux, moins accentué - ils se maintiennent fermement
dans la région de Morat - croise le flux burgonde qui se
dirige en sens inverse, du Sud-Ouest au Nord-Est. La
délimitation des diocèses de
Lausanne et de
Constance peut avoir romanisé des Alamans établis en pays
aujourd'hui fribourgeois ou vaudois. Une poussée
ultérieure attribue toutefois au domaine alémanique la
zone, jusqu'alors mixte, entre Soleure-Berne et la
Sarine.
Dès lors, la frontière des
langues est à peu près fixée dans
l'Helvétie occidentale. Des événements
politiques peuvent la modifier quelque peu : l'insertion dans
le Saint-Empire, en 1032, puis la politique des Zähringen, qui
fondent Fribourg, favorisent l'allemand ; au XIII
e
s., le parler roman reprend du terrain sur
le cours moyen de la Sarine, vers La Roche et Praroman. Les guerres
de Bourgogne (Anet, Cerlier) renforcent à nouveau
l'allemand ; Morat bascule à
la Réforme,
Gléresse et Douane aux XVII
e
et XVIII
e
. En sens inverse,
l'industrialisation du XIX
e
s. a rendu Bienne bilingue ; le
Dictionnaire géographique de la Suisse mentionne en 1905 que
1900 habitants de Moutier parlent français et 1079 allemand,
mais que « toutes les écoles étant françaises,
les Allemands finissent par se franciser ».
Il n'en va pas de même dans les
Alpes centrales et orientales, où le recul du roman est
constant. Au X
e
s., il est encore en usage à
Einsiedeln, Glaris paraît avoir été bilingue au
XI
e
s. Dans le Nord des Grisons, la classe
dirigeante, autour de l'évêque, parle allemand ; la
germanisation va être accrue par l'immigration des
Walser.
Les Walser
C'est par les cols alpins que les Alamans entrent, aux
IX
e
et X
e
s., dans un Haut-Valais très peu
peuplé. Leurs descendants, dès la fin du XII
e
, vont émigrer à leur tour,
à Urseren, au centre des Grisons et jusqu'au Vorarlberg
et au sud des Alpes : Bosco-Gurin au Tessin, Pomat et la
vallée de Gressoney en Italie. Dans le Valais, la
frontière fixée au moyen âge sur la Lonza -
Loèche était francophone - se déplace vers
l'ouest lorsque les Haut-Valaisans défont la
Savoie.
L'allemand devient la langue dominante jusqu'à la
Révolution et la domination française ; au XIX
e
s., Sion et Bramois constituent des
îlots germaniques.
Traduire les toponymes ?
On remarquera enfin un appauvrissement dans la traduction
des toponymes : indicateurs de chemins de fer, annuaires
téléphoniques et cartes routières ont souvent
imposé la dénomination unique ; les Alémaniques
disent Vivis pour Vevey, mais ont oublié Tscherlitz
(Echallens) ou Peterlingen (Payerne) ; ou aussi Lauis (Lugano) ou
Luggarus (Locarno). Et si les Romands désignent encore
Erlach par Cerlier, Ins par Anet, plus rarement Saanen par
Gessenay, qui sait aujourd'hui qu'au moyen âge
Praborgne désignait Zermatt ?
Bibliographie
- Guy P. Marchal, Les racines de l'indépendance,
in Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses,
Lausanne 1982
- Rudolf Moosbrugger-Leu, Die Schweiz zur Merowinger Zeit,
Bern 1971
- Les pays romands au Moyen Age, Lausanne 1997
- Justin Favrod, Les Burgondes, Lausanne 2002
- Hanni Schwab, Alemannen und Burgunder und
deutsch-französische Sprachgrenze, in Revue suisse
d'Histoire, 1971
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