Mérovingiens
Du VI e au IX e s., l'Helvétie n'a pas d'existence propre, elle est rattachée au royaume franc. Celui-ci n'avait toutefois guère d'unité. Semblables aux autres chefs barbares, les Mérovingiens considéraient leur royaume comme une propriété privée ; au gré d' «un droit successoral fondé sur le partage et tempéré par l'assassinat», la Bourgogne était attribuée à l'un ou à l'autre des descendants de Clovis ; l'un d'entre eux, Gontran (561-592), écrasa à Bex, en 574, des Lombards qui venaient de franchir les Alpes et d'occuper Martigny et Saint-Maurice.
C'est également sous son règne qu'eut lieu, en 563, une mystérieuse catastrophe naturelle, relatée par Grégoire de Tours et Marius d'Avenches :
«La grande montagne du Tauredunum dans le diocèse du Valais s'écroula si brusquement qu'elle écrasa un bourg qui était proche, des villages et en même temps tous leurs habitants. Sa chute mit aussi en mouvement tout le lac, long de 60 milles et large de 20 milles, qui, sortant de ses deux rives, détruisit des villages très anciens avec hommes et bétail. Le lac démolit même beaucoup d'églises avec ceux qui les desservaient. Enfin, il emporta dans sa violence le pont de Genève, les moulins et les hommes et, entrant dans la cité de Genève, il tua beaucoup d'hommes».
On ne peut en dire davantage, le Tauredunum n'a pas été localisé avec précision.
L'âpreté des querelles familiales au sein de la dynastie est illustrée par la fin de la reine Brunehaut ; octogénaire, elle fut arrêtée à Orbe en 613 ; son neveu Clotaire, raconte la chronique de Frédégaire, qui « lui reprochait d'avoir à elle seule tué dix rois des Francs, la fit torturer pendant trois jours en variant les tourments, avant d'ordonner de la faire traverser toute l'armée, assise sur un chameau. Puis il la fit attacher à la queue d'un cheval vraiment indomptable, par les cheveux, un pied et un bras. Elle fut rompue par les sabots du cheval et la vitesse de sa course ».
L'Alémanie était gouvernée par des ducs ; à l'origine simples fonctionnaires francs, ils se rendirent de plus en plus indépendants au VII e et au début du VIII e s., jusqu'à ce que Charles Martel, en 732, soumît une fois encore le pays.
Carolingiens et Rodolphiens
L'insignifiance de l'Helvétie se manifeste lors des partages de l'empire carolingien de Charlemagne. Elle fut tout d'abord divisée entre Lotharingie et Germanie (843), puis attribuée tout entière, sauf Genève et le Valais, au royaume de Louis le Germanique (870). Mais deux pôles se constituèrent bientôt : à l'est, le duché de Souabe, dont Zurich était un des centre, à l'ouest le royaume de Bourgogne ou royaume d'Arles.
Proclamé, au terme d'une période confuse, en 888 à Saint-Maurice (Valais) et confiné tout d'abord à la Haute-Bourgogne, il s'étendit par la suite jusqu'à la Méditerranée ; il pouvait se comparer à celui de Gondebaud et des historiens français l'ont appelé « second royaume de Bourgogne transjurane ». Sa dynastie, d'origine bavaroise, les Welf, compta Rodolphe I (888-912), Rodolphe II (912-937), Conrad le Pacifique (937-993) - le fils de la reine Berthe - et Rodolphe III, dit l'Imbécile, c'est-à-dire le Faible.
Le pouvoir se désagrège et le dernier roi, en particulier, accorde de vastes territoires ou cède ses droits régaliens - droits attachés à la puissance publique, tels ceux de battre monnaie, de contrôler les péages, d'exploiter des forêts - aux évêques de Lausanne, de Sion, de Bâle : en 999, il fait don à ce dernier de l'abbaye de Moutier-Grandval « avec toutes ses appartenances et sans réserve » ; c'est l'origine de la principauté épiscopale destinée à durer 800 ans.
Nouveaux troubles
Le X
e
s. est marqué par une recrudescence
des invasions ; l'Helvétie subit les menaces des
Hongrois, qui touchent surtout l'est du pays (ils mettent
Saint-Gall à sac en 926) et les incursions des Sarrasins.
Partant de leur repaire du sud de la France, ceux-ci franchissent
les Alpes à plusieurs reprises et pillent l'abbaye de
Saint-Maurice en 940. Mais, malgré la coquetterie qu'ont
certains Valaisans à se chercher des ancêtres arabes, ces
apparitions de «bandes de guerriers en maraude» ne
revêtent aucunement le caractère d'un
déferlement massif, encore moins d'une immigration.
La bonne reine Berthe
Tous les peuples ont besoin de monarchie ;
même les Suisses, qui pourtant, aujourd'hui,
s'intéressent moins que d'autres à la vie
privée de leurs dirigeants et qui ont conféré le
droit de grâce, droit régalien par excellence, au
législatif et non au chef de l'Etat. Mais
l'aspiration à l'identification d'un peuple
avec une figure aimée existe partout ; et si la figure est
féminine, donc douce, avec des tresses blondes.
Une dame .
En fait, on sait peu de chose sur Berthe de Souabe.
Rodolphe II, défait en 919 par le duc Burckhardt, reçut
en mariage (922) la fille de son vainqueur. Il semble que
Rodolphe la délaissa : un chroniqueur mentionne qu'
« il s'était uni à une autre femme alors que
la sienne vivait encore ». Après sa mort (937), le roi
Hugues d'Italie épousa Berthe - en l'y
forçant, semble-t-il ; le mariage eut lieu à Colombier,
sans qu'on puisse dire avec certitude s'il
s'agit de Colombier sur Morges ou de Colombier/NE. Le
second mariage semble avoir été encore plus malheureux
que le premier : Hugues eut de nombreuses maîtresses, des
bâtards et, selon une chronique, « déshonora sa
belle-fille avant même qu'elle ne fût parvenue
à la couche de son fils » - il s'agissait
d'Adélaïde, la propre fille de Berthe et de
Rodolphe. Quant à Berthe, à nouveau veuve en 948, elle
mourut entre 953 - le roi de Germanie lui fit don cette
année-là d'une abbaye - et 961.
et sa légende
La légende prit naissance au XII
e
siècle. Adélaïde, devenue
impératrice, avait donné l'abbaye de Payerne à
Cluny. Soucieux d'affirmer leur autonomie, les moines de
Payerne fabriquèrent de nombreux faux qui remplaçaient
Adélaïde par Berthe comme fondatrice, et
rédigèrent ainsi un « testament » daté de
962, qui leur donnait le droit d'élire leur abbé.
Un sceau la représente avec sa quenouille et
l'inscription Bertha humilis regina. L'expression
« au temps où la reine Berthe filait » se
répandit dès le XVII
e
siècle et la popularité de la
souveraine connut son apogée au XIX
e
s. : le romantisme avait mis le moyen
âge à la mode et le doyen Bridel, dans ses Etrennes
helvétiques et patriotiques, lui consacre plusieurs
récits. Le plus célèbre (1812) relate : «
Berthe rencontra un jour près d'Orbe une jeune fille qui
filait en gardant quelques brebis et lui envoya un riche cadeau,
pour récompenser sa diligence. Le lendemain, plusieurs nobles
parurent à la Cour avec un fuseau, mais la Reine ne leur fit
aucun présent et se contenta de dire : la paysanne est venue
la première, et comme Jacob, elle a emporté ma
bénédiction ».
L'imagerie ne s'arrête
pas avec Bridel. Le 14 avril 1803, dans son discours
d'installation du premier Grand Conseil vaudois, Henri
Monod évoque « ces temps de doux repos où la reine
Berthe filait ». En 1817 on crut avoir trouvé, à
Payerne, son tombeau - disons qu'une fouille fit
apparaître un sarcophage contenant des ossements
féminins - et le Conseil d'Etat fit élever
un monument dont l'inscription, composée par Bridel,
affirme que la reine « fut la mère et les délices
de notre patrie transjurane ».
Dans la Galerie suisse (1873), Louis
Vuillemin écrit : « Ne craignons pas de marcher, dans
la nuit des anciens âges, à la clarté vacillante
de la tradition, guide souvent moins trompeur que les pâles
lumières renfermées dans les parchemins. Berthe
était la femme humble et la femme forte. Nos livres saints
nous présentent la bonne ménagère prenant plaisir
à sa quenouille et mettant la main à ses fuseaux pour
pouvoir l'ouvrir ensuite à l'affligé (Prov.
XXXI, 19) ». Elle fait mieux que de récompenser la
jeune fileuse : «Elle encouragea les commencements des
villes en protégeant les serfs, en réprimant les
brigandages et en se montrant l'amie de la liberté
». Contre les Hongrois, elle se montra « le bouclier de
la patrie ». Après son second veuvage, elle « se
hâta de venir, vieillie par le chagrin, chercher un asile
à Payerne, et de reprendre, au milieu de ses peuples, le
cours de sa vie bienfaisante».
Dans son Histoire du Canton de Vaud
(1903), Paul Maillefer admet que «légende et tradition
ont embelli ce règne de récits poétiques ; elles
ont entouré l'image de la reine Berthe d'une
auréole de grâce et de beauté ». Mais,
ajoute-t-il, « l'histoire ne contredit pas absolument
à ce portrait : il suffit de ne pas l'exagérer
». Et dans le cortège du centenaire du canton de Vaud,
cette même année 1903, figure une Berthe avec tresses
et quenouille obligées.
Gruyères et Pully
Une autre dynastie qui a bénéficié de cette
ferveur monarchique, ce sont les comtes de Gruyère. Relatant
les difficultés que les Bernois rencontrèrent pour
introduire
la Réforme
dans le Pays d'Enhaut, l'historien du protestantisme
Henri Vuilleumier (1937) mentionne que « la population avait
été fort attachée à la maison longtemps
glorieuse et paternelle des Gruyère. Elle lui conservait un
souvenir qui s'est perpétué dans de gracieuses et
poétiques légendes », même si « les deux
derniers comtes n'avaient pas fait grand'chose pour
se montrer dignes du proverbial attachement des paysans et des
pâtres de leur beau domaine ». Et la
vénération pour le chef proche du peuple ne se
marque-t-elle pas encore pour l'image laissée par le
général
Guisan, dans les sept bourgeoisies d'honneur qui lui
furent décernées, dans les pèlerinages accomplis
par d'anciens de la mobilisation 39-45, souvent venus du
fond de la Suisse allemande, au cimetière de Pully ?
Bibliographie
-
Viviane Durussel, Jean-Daniel Morerod, Le
Pays de Vaud aux sources de son histoire, Lausanne 1990
- Lucienne Hubler, Histoire du Pays de Vaud, Lausanne 1991
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