Le duché de Souabe
En terre alémane, les choses
évoluèrent différemment. Le duché de Souabe,
beaucoup plus consistant que le royaume d'Arles, fut en outre
lié à la monarchie germanique. Le premier qui,
émergeant des troubles de la dynastie carolingienne
finissante, se proclama duc, était le fils du margrave -
titre carolingien donnant le gouvernement d'une province
frontière - Bourcard de Rhétie, prénommé lui
aussi Bourcard. Après avoir battu à Winterthur
Rodolphe II (et
lui avoir donné en mariage sa fille Berthe), il fit en 919 sa
soumission au roi Henri Ier ; la dépendance à laquelle il
consentait représentait aussi une légitimation royale. Le
palais « royal » de Zurich devint alors, pour plus de
cent ans, le centre du duché. Les ducs y convoquent la
diète des nobles de Souabe, ils font frapper monnaie,
soutiennent l'Eglise, soit à Zurich même, soit par
la fondation du couvent d'Einsiedeln. Leur ambition de
prendre pied dans l'ancien royaume de Bourgogne, se heurtant
par là à la maison impériale, entraîna en 1038
la défaite et la mort du duc Ernest II.
Les Zähringen
Le centre de gravité du duché se
déplaça vers le nord-est, de Zurich à Ulm. Deux
familles, entre autres, se disputèrent le pouvoir, les
Hohenstaufen et les Zähringen : un compromis, en 1098,
attribua aux premiers la fonction ducale ; mais les Zähringen
recevaient, dans l'actuelle Suisse allemande, non directement
les terres, mais l'hommage des vassaux, des petits seigneurs
qui s'y trouvaient. Au XII
e
s., ils s'étendirent en
direction de l'Aar, et renforcèrent leurs positions
à l'extinction en 1173 d'une autre famille noble,
les Lenzbourg. Ils tentèrent également de
s'implanter dans l'Helvétie occidentale en
recevant les titres, assez creux, de « recteur de Bourgogne
» et d'avoué impérial dans les
évêchés de Genève, Lausanne et Sion. Ces titres
ne leur confèrent qu'une autorité fragile à
l'ouest de la Sarine et ne durent pas. Le dernier des ducs,
Berthold V, est en tout cas suffisamment haï des
évêques de Lausanne et des écrivains
ecclésiastiques de son époque pour que l'un
d'eux le place, dès le jour de sa mort, en enfer. Mais
on aurait pu imaginer la formation d'une monarchie de moyenne
dimension en Alémanie, comme celles qui se constituèrent
à cette époque dans l'ensemble de l'Empire
(Bavière ou Wurtemberg), si les Zähringen ne
s'étaient éteints en 1218.
Les Savoie
D'autres maisons prennent la
relève. A l'ouest,
la maison de
Savoie commence à s'implanter dès la fin du
XI
e
s. entre Léman et Bas-Valais ;
l'acquisition du Chablais, de Martigny à Vevey, est due
au démembrement des possessions de l'abbaye de
Saint-Maurice ; le château de Chillon sera l'une des
bases à partir desquelles va s'opérer la
pénétration dans
le Pays de
Vaud. Celui-ci, à la mort du comte Philippe, fut
donné en apanage à une branche cadette : c'est la
baronnie de Vaud, avec Louis I
er
(1285-1302) et Louis II (1302-1349) ; sa
fille Catherine en hérita mais, devenue veuve, se remaria avec
un seigneur lointain, le comte de Namur. En 1359, la branche
aînée rachetait la baronnie.
Les débuts des Habsbourg
Dans la partie alémanique, les
maisons de Kybourg (qui s'éteint en 1264) et de
Habsbourg reprennent les ambitions des Zähringen. Originaires
d'Alsace,
les Habsbourg ont
acquis la majeure partie de l'Helvétie septentrionale
à partir du château, en Argovie, qui leur a donné
son nom ; ils commencent à s'implanter dans la
région des Alpes. Et surtout, après les 23 ans du Grand
Interrègne, un de leurs représentants est élu
empereur en 1273 sous le nom de
Rodolphe I de
Habsbourg
.
Le "Petit Charlemagne"
La Maison de Savoie a joué dans l'histoire - et ce jusqu'en plein XIXe s. - un rôle disproportionné à la taille, relativement modeste, de ses Etats. Et parmi ses princes, Pierre II occupe une place beaucoup plus considérable que celle à laquelle il semblait promis.
Un cadet... Pierre (1203-1268) était le septième fils du comte Thomas et rien ne laissait prévoir qu'il serait un jour à la tête du comté. Aussi fut-il destiné à l'Eglise ; sans recevoir les ordres, il administre de 1229 à 1231 l'évêché de Lausanne, pendant une vacance du siège épiscopal. A la mort de son père, il quitte le clergé et épouse la fille du baron de Faucigny. En 1237, le décès de son frère Aymon lui donne en héritage Moudon, que les Savoie, déjà implantés au XIIe s. dans le Chablais, possédaient depuis 1207 ; ce sera le point de départ de l'acquisition du Pays de Vaud. Il a du génie politique et des ressources financières : sa nièce Eléonore de Provence a épousé le roi Henri III d'Angleterre, qui le prend pour conseiller, le charge de missions diplomatiques et lui procure de gros revenus ; cela lui permettra d'acheter des droits en terre vaudoise. Dès 1240, il est « seigneur de Moudon et de Romont ». Il reçoit l'hommage de nombreux seigneurs du pays : les sires d'Aubonne, Cossonay, Châtel-Saint-Denis, Estavayer, La Sarraz, Belmont, le comte de Gruyère ; plus tard Palézieux, Oron, Cerlier. Il fonde la « ville neuve » d'Yverdon et en construit le château. Il a ainsi mis fin à l'émiettement du Pays de Vaud qui existait depuis 1032, et réalisé une unité territoriale presque complète : il y manque Lausanne, mais l'évêque, en 1260, lui donne en gage la moitié des revenus de ses terres.
...rassembleur de terres En 1253, à la mort de son frère le comte Amédée IV, il reçoit le Chablais, avec le château de Chillon. Pierre répond encore à l'appel des villes de Berne et de Morat, que les visées des comtes de Kybourg menaçaient ; elles le reconnaissent comme protecteur pour la durée de l'interrègne impérial. Le pont de Gümmenen, entre ces deux villes, constitue avec la Morge de Sion, frontière fixée par accord avec le Valais épiscopal, la limite extrême de ses possessions. Enfin, à l'âge de 60 ans, en 1263, il devient comte de Savoie au décès de son jeune neveu Boniface.
Statut du Pays de Vaud Le déroulement de cette destinée montre que ce n'est pas la Savoie qui a conquis le Pays de Vaud ; c'est un prince ayant fait carrière sur sol vaudois qui, à la fin de sa vie, accède au pouvoir comtal. L'appartenance au domaine de la Maison de Savoie n'est pas domination étrangère : la Patria Vuaudi garde son droit coutumier, distinct de celui de la Savoie, et son identité. Il est aussi doté, grâce au Petit Charlemagne, d'une administration cohérente ; les terres au nord du Léman comprennent deux bailliages, Chablais et Vaud, dont Chillon et Moudon sont les chefs-lieux ; ils sont divisés en châtellenies, avec leurs fonctionnaires. Pierre II ne laissait qu'une fille et son frère Philippe hérita du comté.
Bibliographie - Lucienne Hubler, Histoire du Pays de Vaud, Lausanne 1991 - L'Histoire vaudoise, t.4 de l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, Lausanne 1973 - B. Andenmatten, A. Paravicini Bagliani, E. Pibiri, Pierre II de Savoie, Lausanne 2000
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