|

Epicure
|
Philosophe grec. Epicure, en grec Epikouros. Né à Samos ou à Athènes, en 341, après avoir enseigné à Mytilène, puis à Lampsaque en Asie Mineure, il s'installa à Athènes, en 306 av. J.-C., dans un grand jardin qui donnera son nom à l'école. C'est là qu'il animera jusqu'à sa mort une communauté philosophique et amicale: le Jardin d'Epicure.
L'épicurisme, une doctrine
incomprise par la postérité
Philosophe matérialiste, Epicure
prolonge et renouvelle l'atomisme de
Démocrite,
sur lequel il fonde une sagesse du plaisir. Ses préoccupations
morales l'ont empêché de tirer toutes les
conséquences de ses intuitions scientifiques. Sa doctrine,
marquée par une maîtrise permanente des passions, se
situe exactement à l'opposé de ce que la
postérité a défini comme étant
l'épicurisme.
Les critères de la Vérité
Epicure avait beaucoup écrit, mais l'essentiel de son œuvre est perdu. Seules trois lettres (à Hérodote, à Pythoclès, à Ménécée), qui résument les points principaux de la doctrine, et plusieurs dizaines de maximes ou de sentences sont parvenues jusqu'à nous. Enrichies et confirmées par le poème philosophique De la nature (De natura rerum) de Lucrèce, son disciple latin, elles permettent toutefois de se faire une idée assez précise du système.
Les épicuriens distinguaient traditionnellement trois parties dans la doctrine: la canonique, qui porte sur les règles et les critères de la connaissance; la physique, ou science de la nature; enfin l'éthique, qui enseigne l'art de vivre heureux.
Concernant la canonique, Epicure reconnaît trois critères de la vérité: les sensations, les anticipations (c'est-à-dire les idées générales, telles qu'elles résultent de l'expérience) et les affections (le plaisir et la douleur). Mais ces trois critères se ramènent aisément au premier d'entre eux, et c'est en quoi on peut parler d'un sensualisme épicurien. Les sens sont la source, le fondement et la garantie de toute connaissance vraie, et la raison elle-même, dira Lucrèce, «en est issue tout entière».
L'atomisme
La canonique n'a de fonction
qu'utilitaire pour Epicure: c'est la physique, ou
connaissance de la nature (physis), qui est le vrai socle de la
doctrine. Cette physique est d'inspiration matérialiste et
discontinuiste; rien n'existe que la matière et le vide,
qui se définissent par leur exclusion réciproque: là
où il y a de la matière, il n'y a pas de vide;
là où il y a du vide, il n'y a pas de matière.
Ces deux substances suffisent à tout expliquer, y compris
l'homme, la pensée et les dieux. Rien, en effet, ne
naît de rien: à l'origine de toute chose doivent donc
se trouver des êtres éternels, qui ne naissent pas, et
dont tout naît. Tels sont les atomes et le vide. Epicure
prolonge en cela l'atomisme démocritéen: les atomes
sont des corps absolument pleins, insécables, immuables, en
nombre infini, d'une variété de formes innombrable
(quoique tous restent inférieurs au seuil de sensibilité)
et toujours en mouvement dans le vide infini.
Le mouvement des atomes
A la différence de
Démocrite,
qui tenait le mouvement des atomes pour une donnée
première, qu'il n'est ni possible ni indispensable
d'expliquer, Epicure affirmait que ce mouvement, s'il est
sans commencement, n'est pas sans raison. Trois causes
suffisent à l'expliquer, qui sont toutes les trois
nécessaires.
Le poids et les chocs
Les deux premières sont pensées par analogie avec
l'expérience: les atomes sont mus de haut en bas par
leur poids (qui est une propriété intrinsèque des
atomes pour Epicure) et, dans toutes les directions, par les
chocs.
Mais ces deux causes - poids et
chocs - semblent incompatibles l'une avec l'autre.
Dans le vide sans fond, en effet, tous les atomes doivent tomber
verticalement à l'infini, sans se rencontrer jamais. Il
n'y aurait alors ni chocs ni rebonds, et l'Univers ne
serait qu'une pluie infinie et stérile d'atomes. Il
n'y aurait pas de corps composés, pas de mondes, et nous
ne serions pas là pour expliquer ce qui, d'ailleurs,
n'aurait pas besoin de l'être. Suggérera-t-on
que les atomes les plus lourds pourraient rattraper les plus
légers? Ce serait méconnaître, explique
Lucrèce, que, dans le vide, tous les corps se meuvent
«avec une égale vitesse malgré
l'inégalité de leur poids». Tant que leur
chute reste strictement verticale, ils ne sauraient donc se
rejoindre les uns les autres.
Le clinamen
Aussi faut-il une troisième cause de mouvement, pour
rendre les deux premières compatibles et pour expliquer
l'apparition de corps composés. Cette troisième
cause, traditionnellement attribuée à Epicure,
c'est la déclinaison, ou déviation, des atomes
(parenkleisis en grec, clinamen en latin): dans leur chute en
ligne droite à travers le vide, ceux-ci s'écartent
faiblement de la verticale, juste assez pour qu'on puisse
dire que leur mouvement se trouve modifié; ce changement de
trajectoire se produit à un moment et dans un endroit
indéterminés.
Cette troisième cause de mouvement,
à la fois interne (le poids) et discontinue (les chocs), est
ainsi à l'origine des rencontres d'atomes et, donc, de
tous les corps composés: sans cette déclinaison, explique
Lucrèce,
«nulle collision n'aurait pu naître, nul choc se
produire, et jamais la nature n'eût rien
créé». Mais le clinamen est aussi à
l'origine de la liberté: sans cette spontanéité
aléatoire qui n'est déterminée ni dans
l'espace ni dans le temps, la chaîne infinie des causes
serait sans faille, et les vivants seraient prisonniers d'une
nécessité inexorable. Une discontinuité causale est
ainsi introduite par le clinamen, qui libère le présent
du passé et maintient l'ouverture de l'avenir. Il
n'y a donc ni destin ni providence: les choses sont produites
soit par la nécessité, soit par le hasard, soit par
nous-mêmes, et c'est en quoi nous sommes libres.
La pluralité des mondes
Cette indétermination atomistique, si
elle fut longtemps reprochée à Epicure, contribue
aujourd'hui au rayonnement et à l'étonnante
modernité de la doctrine. Certes, la physique épicurienne
n'a rien d'une science, au sens que nous donnons
aujourd'hui à ce mot. Mais son Univers infini,
composé d'atomes et de vide et traversé de mouvements
dus partiellement au hasard, est étonnamment proche du
nôtre.
Cette impression de modernité est
accentuée par la théorie épicurienne de la
pluralité des mondes. Puisque les atomes sont en nombre
infini dans le vide infini, explique Epicure, et puisque le
hasard, à travers le temps infini, produit
nécessairement tout le possible, il est absurde de penser
que notre monde est le seul, absurde d'imaginer qu'il est
au centre de l'Univers ou que les dieux lui prêtent une
attention particulière. Les mondes - car il faut
dès lors en parler au pluriel - sont d'immenses
ensembles organisés d'atomes, soumis à la naissance
et à la mort (l'Univers est éternel mais aucun
monde ne l'est), en nombre infini dans l'Univers infini.
On a parlé, légitimement, du
multivers d'Epicure. Car le tout, s'il est
nécessairement unique, ne constitue pas une unité, un
ordre ou une structure (il n'est pas uni-vers): il n'est
que la somme des sommes, comme dit Lucrèce, l'ensemble
infini et éternel des mondes finis et mortels. Les dieux ne
l'ont pas créé (c'est l'Univers, plutôt,
qui produit des dieux) et seraient bien incapables, s'ils en
avaient le désir, de le contrôler. Pour cet Univers,
point de sens, point de finalité, point d'ordre: il
n'est d'ordre que local, de sens que fugitif, et de
finalité qu'illusoire.
L'éthique épicurienne
C'est ce qui donne à
l'éthique épicurienne sa tonalité
spécifique: une pensée du hasard et de la mort y culmine
dans l'eudémonisme, dans une éthique du bonheur.
Le quadruple remède
Cette éthique était résumée, dès
l'Antiquité, par ce qu'on a appelé le
tetrapharmakos (le «quadruple remède»), qui tient
en quatre propositions fondamentales: il n'y a rien à
craindre des dieux; il n'y a rien à craindre de la mort;
on peut atteindre le bonheur; on peut supporter la douleur.
Rien à craindre des dieux, non
parce qu'ils n'existent pas («la connaissance que
nous en avons est évidente», disait Epicure), mais
parce qu'ils ne s'occupent pas de nous: leur bonheur
immortel leur suffit. Rien à craindre de la mort, non parce
qu'on ne meurt pas, mais parce qu'on meurt pour de bon.
La mort n'est qu'un pur néant; elle n'est donc
rien pour nous: elle n'est pas là quand nous sommes, et,
quand elle est là, nous ne sommes plus.
Quant à la douleur, elle est
toujours limitée: extrême, elle est brève;
durable, elle est supportable. L'esprit, purgé des
fausses frayeurs de la superstition (les dieux, l'enfer),
peut alors jouir en paix du plaisir: cette jouissance paisible
est le bonheur même.
Mais quel plaisir? Il faut distinguer
ici, explique Epicure, différents types de plaisirs. Certes,
tout plaisir, en lui-même, est un bien, comme toute douleur
est un mal. Mais tout plaisir ne doit pas être choisi; toute
douleur ne doit pas être évitée. Il faut savoir
renoncer à un plaisir qui entraînerait plus de
désagréments et accepter certaines douleurs comme
conditions d'un plaisir plus grand. De là une
classification dichotomique des désirs.
Les désirs
Les désirs sont soit naturels, soit non naturels. Ces
derniers (désirs de richesse, de pouvoir, de gloire...), par
nature illimités, sont vains, parce que sans objet capable
de les satisfaire. Le sage ne peut qu'y renoncer. Quant aux
désirs naturels, les uns sont nécessaires, les autres
non. Les premiers, les désirs naturels et nécessaires,
sont toujours bons: qu'ils portent sur des objets
nécessaires à la vie même (comme la nourriture),
au bien-être (comme les vêtements) ou au bonheur (comme
l'amitié ou la philosophie), ils sont faciles à
satisfaire et laissent le corps et l'âme en repos. Les
seconds, les désirs naturels et non nécessaires, sont
bons par eux-mêmes, mais peuvent parfois - si l'on
en devient esclave - introduire dans la vie plus de
désagréments que de plaisirs. Ainsi en est-il des
désirs sexuels ou esthétiques. Le sage saura ici faire
preuve de discernement, et jouir d'autant mieux des plaisirs
qui se présentent qu'il sait qu'aucun n'est
absolument nécessaire à son bonheur: ce sont des
plaisirs donnés par surcroît, délectables quand
ils sont là, mais qui ne doivent pas manquer quand ils
n'y sont pas.
L'ataraxie
De là ce paradoxe bien connu de l'éthique
épicurienne: fondée sur le plaisir (c'est un
hédonisme), elle débouche sur un quasi-ascétisme.
C'est que, si le plaisir est le souverain bien, il ne l'est
qu'à la condition de pouvoir être satisfait
pleinement et facilement: un peu de pain, un peu d'eau, un peu
de philosophie y suffisent. Le plaisir ne réside pas dans la
jouissance, mais il consiste, pour le corps, à ne pas souffrir
et, pour l'âme, à n'être pas troublée.
Telle est l'ataraxie (littéralement «absence de
trouble»), qui est la paix de l'âme et le vrai nom de
la sagesse.
Les épicuriens et
l'«épicurisme»
Après Métrodore, Hermarque et
Polystrate, les plus illustres des élèves d'Epicure,
de nombreux autres disciples succédèrent à
«ceux du Jardin». La doctrine, ressuscitée par
Lucrèce, finit par gagner Rome, où régnait même
un épicurisme populaire jusqu'au II
e
siècle apr. J.-C.
Dans le débat sur la scolastique qui culmina à
la Renaissance et
au XVII
e
siècle, les partisans de la
science nouvelle renouèrent avec l'atomisme et le
sensualisme d'Epicure. Ainsi, des philosophes comme
Gassendi et, plus
tard,
Diderot et
Nietzsche ont pu
être considérés comme épicuriens.
La recherche du bonheur individuel, ce
principe qui appelle à la réflexion pour éviter tout
ce qui apporte en définitive plus de désagrément que
de plaisir, a souvent été jugé, et déjà
par Cicéron, comme une invitation à sombrer dans les
plaisirs sensuels. Le caractère austère, voire
ascétique, de la vie à l'écart du monde disparut
avec d'autres recommandations du philosophe, dont le nom devint
synonyme de concupiscence et dont les disciples furent
qualifiés de «pourceaux». De ce contresens est
née la notion d'«épicurisme», qui repose
sur un des plus surprenants malentendus qui aient frappé une
pensée philosophique.
|