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Edmund Husserl
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Biographie
Philosophe allemand. Husserl est l'initiateur d'un des principaux courants de la philosophie contemporaine, la phénoménologie.
Originaire de Prossnitz en Moravie (Autriche-Hongrie; aujourd'hui Prostéjov en République tchèque), Husserl naît dans une famille d'ascendance juive. Il entreprend, à partir de 1876, à Leipzig puis à Berlin, des études conjointes de mathématiques, de physique, d'astronomie et de philosophie. Dans un premier temps il se consacre plus particulièrement aux mathématiques, soutient une thèse sur le calcul des variations et devient l'assistant de Weierstrass.
A Vienne (1884), il rencontre le philosophe Brentano, qui travaille à la transformation des concepts élémentaires de la psychologie; c'est à lui que Husserl doit notamment l'idée de la conscience comme structure intentionnelle. Converti au protestantisme en 1886, marié en 1887, il s'engage à partir de ces années dans une carrière universitaire. L'enseignement et la recherche philosophique iront dès lors de pair, dans une œuvre qui se caractérise par un souci permanent de remise en question et d'approfondissement.
Husserl est d'abord lecteur, puis professeur à Halle (1887-1901). Cette période est consacrée à des travaux de philosophie des mathématiques et de la logique. Husserl s'y démarque progressivement de la philosophie de Brentano. Après la publication de la Philosophie de l'arithmétique (1891), il débute un double travail: d'une part, l'étude critique de l'empirisme anglais (Locke, Berkeley, Hume, Mill); de l'autre, la confrontation directe avec le psychologisme (Brentano), qui voit dans les formes logiques l'expression des structures de la pensée humaine.
Ce travail aboutit en 1900-1901 à la publication des Recherches logiques. Husserl y affirme l'irréductibilité des structures logiques aux lois de la pensée. C'est dans ce texte qu'il élabore l'idée d'une phénoménologie pure, en laquelle il verra désormais à la fois l'horizon et la méthode de sa philosophie. La phénoménologie est alors définie, en général comme «analyse descriptive des vécus en général», dans leur «apparaître» propre, et, en particulier, pour ce qui concerne la théorie de la connaissance, comme «analyse des vécus de la pensée et de la connaissance». La conscience est toujours conscience de quelque chose, et c'est l'analyse de la corrélation entre la conscience et ses objets que Husserl placera toujours, et de plus en plus, au premier plan. Dans cette perspective, il faut distinguer rigoureusement le phénomène et l'objet qui apparaît. Le phénomène n'est pas l'objet («contenu» ou même «représenté» dans la conscience) mais un vécu, la visée subjective, immanente à la conscience, d'un objet transcendant. Les visées sont autant. d'esquisses, et l'objet n'est que l'unité virtuelle de ces différentes esquisses. C'est sur la base da cette distinction que sont dégagés, par un procédé de variation imaginaire (variation eidétique), des invariants ou essences, reliés entre eux par des lois et dont la saisie intuitive ne doit rien à la constitution psychologique des sujets.
Phénoménologie et psychologie
Cette première notion de la
phénoménologie ne cessera d'être
précisée par Husserl lui-même, avec le souci
constant: de la distinguer de la psychologie. A la faveur d'un
compte rendu, il écrira en 1903: «Il ne faut donc pas
désigner sans plus la phénoménologie comme une
"psychologie descriptive". Au sens propre et strict, elle
ne l'est pas. Ses descriptions ne portent pas sur les
vécus ou sur les classes de vécus des personnes
empiriques; car des personnes, de moi et des autres, de mes
vécus et des vécus des autres, elle ne sait rien, elle ne
suppose rien; sur cela elle ne pose aucune question, elle
n'avance aucune définition, elle ne fait aucune
hypothèse. La description phénoménologique
considère ce qui est donné au sens le plus strict, le
vécu tel qu'il est en lui-même. Par exemple, elle
analyse l'apparition des choses, non ce qui apparaît dans
cette apparition, et elle écarte les aperceptions en vertu
desquelles l'apparition et ce qui apparaît entrent en
corrélation avec le moi pour lequel il y a un
apparaître.» Si la phénoménologie est une
psychologie, au sens ancien d'une science de l'âme ou
de la conscience, il s'agit d'une psychologie
«pure»: il s'agit non de décrire la vie
psychique, telle qu'elle apparaît à tel ou tel sujet,
mais ses formes (ses structures) essentielles a priori ou, pour
s'exprimer dans le vocabulaire même de Husserl,
«eidétiques».
En 1927, Husserl définira ainsi la
phénoménologie: «une nouvelle méthode de
description philosophique qui, depuis la fin du siècle
dernier, a constitué une discipline psychologique a priori,
susceptible de fournir la seule base ferme sur laquelle on puisse
élaborer une solide psychologie empirique, et une
philosophie universelle, capable de proposer un
"organum" pour la révision méthodique de
toutes les sciences».
Cette définition, quoique trop
orientée peut-être par le souci de se situer par rapport
à la psychologie, condense pourtant l'essentiel du projet
husserlien: constituer, sur la base d'une «psychologie
pure», une «philosophie universelle».
Le tournant transcendantal
A partir de 1901 et jusqu'en 1916,
Husserl est professeur à Göttingen: on peut dater de
cette période la naissance d'un courant
phénoménologique. Les travaux de Husserl attirent une
génération de jeunes philosophes, qui ne se satisfont ni
du néo-kantisme, ni de l'empirisme, ni du pragmatisme. Une
revue est fondée en 1913 les Annales pour la philosophie et la
recherche phénoménologique, à laquelle collabore
notamment Max Scheler. Ce mouvement phénoménologique aura
la forme d'un foyer de recherches, plus que d'une
école de pensée unifiée.
Un tournant s'amorce à cette
époque dans l'œuvre de Husserl. Cette période
(1907-1911) est une période de silence (Husserl publie
très peu), de doute et de transformation de la
phénoménologie. Dès 1907. en effet, Husserl
considère d'un œil critique les deux dernières
Recherches logiques: il y voit des échantillons d'une
«psychologie descriptive», ou d'une
«phénoménologie empirique», qu'il distingue
de plus en plus nettement d'une «phénoménologie
transcendantale». «C'est une véritable crise de
scepticisme qui est à l'origine de la (nouvelle) question
phénoménologique: un hiatus semble se creuser entre le
"vécu de la conscience" et l'objet» (Paul
Ricœur). «Comment la connaissance peut-elle s'assurer
de son accord avec les objets connus, comment peut-elle sortir
au-delà d'elle-même et atteindre avec
sûreté ses objets ?» (Idée de la
phénoménologie. Première leçon). Pour
répondre à cette question, Husserl réinvestit le
concept (d'origine kantienne) d'idéalisme
transcendantal, et cherche à dépasser la
phénoménologie descriptive par une analyse de la
subjectivité comme foyer de constitution du monde. C'est
à cette époque que Husserl élabore les concepts
majeurs de la phénoménologie: intentionnalité,
réduction, constitution. Deux œuvres importantes
témoignent de ce renouvellement: la Philosophie comme science
rigoureuse (1911) et surtout les Idées directrices pour une
phénoménologie pure (1913). Ce tournant dans
l'œuvre de Husserl constituera un des principaux points de
controverse pour la postérité husserlienne: faut-il voir
une rupture entre une première position,
«métaphysiquement neutre» (celles des Recherches
logiques), et l'orientation idéaliste de la
phénoménologie postérieure, ou bien le passage
à la phénoménologie transcendantale est-il
impliqué par le logicisme de la première
période ? Y a-t-il dans ce passage une régression,
ou au contraire un approfondissement ?
Le problème de la constitution
Le premier conflit mondial place Husserl
dans une situation critique: atteint par une guerre qui le prive
d'un de ses fils, il est déchiré entre le patriotisme
et l'attachement universaliste à l'Europe comme
«terre de la raison». En 1916, il est nommé
professeur à Fribourg-en-Brisgau, où il restera
jusqu'en 1928. Il y rencontre
Heidegger. Il
poursuit alors ses efforts pour articuler l'analyse de la
conscience et la fondation de la logique. Il engage aussi la
phénoménologie sur la voie des questions éthiques,
qui deviennent à partir de ces années un thème
explicite de ses recherches (Philosophie première,
rédigée en 1923-1924, mais non publiée). La
phénoménologie commence à être connue à
l'étranger: Husserl se rend à Londres (1922) pour y
prononcer une série de conférences. Plus tard, en 1929,
il se rendra en France pour y prononcer les Méditations
cartésiennes.
En 1923, il refuse un poste de
professeur à Berlin. Malgré des sollicitations
diverses, il garde ses distances avec le nationalisme allemand
renaissant: la référence à une «Europe
universelle» ne cesse dès lors de l'éloigner
d'une Allemagne qui croit trouver avec le national-socialisme
une voie de renouveau.
A cette époque, il publie peu: le
souci de toujours reprendre et retravailler ses textes l'en
empêche. Logique formelle et logique transcendantale
paraît en 1929. Heidegger fait éditer en 1928 une
série de cours de 1905, restés inédits, les
Leçons sur la conscience intime du temps. Husserl
rédige un article pour l'Encyclopaedia Britannica
(«Phénoménologie») et une postface aux
Idées...
En 1926, et malgré les divergences
croissantes qui séparent les deux hommes, Husserl aide
Heidegger dans la correction des épreuves de Être et
Temps, qui est publié en 1927 et qui lui sera, dans un
premier temps, dédié. Lorsqu'en 1928 il se retire,
Heidegger lui succède. Mais c'est Eugen Fink qui, à
partir de cette date, assistera continûment Husserl dans ses
travaux.
La prise du pouvoir par les nazis aboutit
à la promulgation d'une loi qui interdit aux juifs
l'accès à l'Université: Husserl est
radié du corps professoral (de même que son fils),
cependant que, pour une courte période, Heidegger devient
recteur. Malgré cette mise à l'écart, Husserl ne
cherche pas à fuir l'Allemagne. Dans un isolement
croissant (il se rendra seulement à Prague en 1934 pour une
conférence), il travaille à son dernier ouvrage, dans
lequel les questions historiques et éthiques occupent une
place primordiale: la Crise des sciences européennes et la
phénoménologie transcendantale. Il meurt en 1938. En
1939, grâce aux soins d'un ami et disciple, le père
Van Breda, l'ensemble des manuscrits de Husserl
(40 000 pages sténographiées) est mis à
l'abri à l'université de Louvain, où sont
fondées les «Archives Husserl» et où
commencera, après la guerre, la publication intégrale des
œuvres du philosophe.
Le souci de la philosophie
Ce qui caractérise la philosophie
husserlienne, c'est d'abord un style, une manière
d'écrire et de travailler. Husserl, s'il a beaucoup
écrit, a peu publié, par souci de ne laisser
paraître que des textes irréprochables. Cette exigence de
rigueur l'a conduit à remettre plusieurs fois en chantier
l'ensemble du projet phénoménologique, afin de mieux
l'assurer, dans ses problèmes comme dans ses
méthodes. Ses textes, dont la lenteur semble parfois
fastidieuse, témoignent de cette même exigence. A
plusieurs reprises, et malgré une célébrité
croissante, Husserl eut le sentiment d'être mal compris,
et il intervint pour rectifier des erreurs
d'interprétation. Le sentiment d'une profonde
originalité (il parle en 1907 de la phénoménologie
comme d'un «nouveau monde», dont la découverte
exige une «conversion») s'articule chez lui au projet
d'accomplir les tâches éternelles de la philosophie.
Il ne fait pas de doute que Husserl se
considère avant tout comme philosophe: cela ne va pas de
soi, dans la mesure où la critique de la philosophie et de
la métaphysique constitue un thème majeur de la
pensée moderne. Que l'on renonce, par conformisme ou par
décision, à la philosophie, ce serait aux yeux de
Husserl l'événement le plus grave, car la
philosophie représente «l'ultime compréhension
de soi de l'homme en tant que responsable de son être
humain propre, sa compréhension de soi comme ayant son
être dans la vocation à une vie dans
l'apodicticité» (c'est-à-dire: sous la
conduite des normes pures de la raison) (la Crise...).
L'humanité vise à «la compréhension de
soi dans la forme de la philosophie» (ibid.). La
philosophie, c'est donc la fin de l'humanité, au
sens aristotélicien d'un telos: son accomplissement.
Cette place (celle d'un telos)
qu'occupe la philosophie dans la vie de l'humanité, la
phénoménologie l'occupe aussi dans la philosophie:
tout se passe comme si la philosophie, après vingt-cinq
siècles d'hésitations, avait enfin trouvé, avec
la phénoménologie, le lieu de son accomplissement. Une
telle interprétation est d'ailleurs explicite chez
Husserl: les cours de 1923-1924 (Philosophie première)
s'ouvrent par une histoire téléologique de la
philosophie, orientée vers la constitution de la
phénoménologie transcendantale.
La philosophie comme science rigoureuse
Mais il y a urgence. Comme
l'écrit Husserl durant l'été 1935: «La
philosophie comme science, comme science sérieuse, rigoureuse,
et même apodictiquement rigoureuse: ce rêve est
fini.» Le monde moderne a déjà renoncé à
la philosophie: il conçoit celle-ci comme simple auxiliaire
(méthodologique ou classificatoire) pour les sciences, comme
prouesse esthétique (il y aurait des belles philosophies, mais
jamais de philosophie vraie), ou encore comme «vision du
monde» (toujours relative, au milieu d'autres
«visions», elles-mêmes relatives). Tout converge
ici: la philosophie n'est plus conçue comme une science.
C'est à la phénoménologie qu'échoit la
tâche, peut-être désespérée, de sauver la
philosophie: l'élever, enfin, au rang de «science
rigoureuse».
Le premier souci de Husserl sera
toujours celui de la science: la philosophie, si elle veut
survivre, si elle veut être à la hauteur de ses
prétentions traditionnelles à déterminer
universellement le Vrai et le Bien, se doit d'être
«science rigoureuse». Car la crise moderne de la
philosophie a des racines anciennes.
Husserl, fidèle lecteur de Kant sur
ce point, prend acte d'une situation de crise qui
caractérise toute la métaphysique: elle n'a pas su,
à la différence des mathématiques et des sciences
physiques, trouver «la voie sûre de la science».
Ambitieuse, au point de chercher à connaître ce dont nous
n'avons pas d'expérience, elle n'aboutit
qu'à des affirmations problématiques et
controversées. Dans la lignée kantienne (mais contre les
néokantiens, qui interprètent le criticisme comme une
méthodologie scientifique et lui dénient toute valeur
ontologique), Husserl voit dans l'analyse des structures a
priori de la subjectivité (structures qui précèdent
l'expérience, externe comme interne) la voie
authentiquement scientifique pour la philosophie, celle qui lui
permettra de réaliser le projet aristotélicien d'une
«science de l'être».
La critique du naturalisme: l'égologie
«Le sens ultime du reproche que
l'on doit faire à la philosophie de tous les temps (...)
c'est de n'avoir pu surmonter l'objectivisme
naturaliste, qui fut dès le début et resta toujours une
tentation très naturelle... Seul l'idéalisme sous
toutes ses formes a tenté de se saisir de la subjectivité
en tant que subjectivité et de faire droit au fait que le
monde n'est jamais donné au sujet et aux communautés
de sujets autrement que comme valant de façon
subjective-relative pour eux, avec ce qui fait chaque fois son
contenu d'expérience, et comme un monde qui reçoit
toujours dans la subjectivité et à partir d'elle de
nouvelles donations de sens... Mais il y a toujours eu trop de
précipitation dans les théories de l'idéalisme,
qui n'a pas été capable le plus souvent, de se
libérer de présuppositions objectivistes cachées, ou
bien qui, comme idéalisme spéculatif, a sauté sans
l'apercevoir pardessus la tâche qui consiste à
interroger de façon concrète et analytique la
subjectivité actuelle, en tant qu'elle possède comme
valable dans l'intuition un monde phénoménal actuel:
tâche qui, bien comprise, n'est rien d'autre que
l'accomplissement de la réduction
phénoménologique et la mise en jeu d'une
phénoménologie transcendantale» (la Crise).
Il faut d'abord un fondement sur
lequel puisse se développer l'investigation
philosophique: c'est Descartes qui sert ici de modèle.
Comme il le dit à Paris en 1929. «Les impulsions
nouvelles que la phénoménologie a reçues, elle les
doit à
René
Descartes.» Husserl réitère, en la
transformant, l'expérience inaugurale de la
métaphysique cartésienne: alors que toutes les
expériences du monde, qu'elles soient sensibles ou
scientifiques, sont incertaines, l'évidence absolue de
la «cogitation» (ego cogito) fournit une sphère
ontologique pure (pure de toute thèse incertaine) à
l'intérieur de laquelle la philosophie peut se
développer. «Le flux du vécu qui est mon flux,
celui du sujet pensant, peut être aussi largement qu'on
veut non appréhendé, inconnu quant aux parties
déjà écoulées et restant à venir, il
suffit que je porte le regard sur la vie qui s'écoule
dans sa présence réelle et que dans cet acte je me
saisisse moi-même comme le sujet pur de cette vie, pour que
je puisse dire sans restriction, et nécessairement: "je
suis", "cette vie est", "je vis":
cogito» (Idées...). Elucider, «décrire»
la sphère de cette «conscience pure», dans ses
structures essentielles (c'est en particulier l'objectif
du livre I des Idées directrices...), voilà
l'objectif constant de la phénoménologie.
Mais, dans cette perspective, le
cartésianisme ne peut être que l'indication d'un
chemin à suivre. Il est grevé en effet par deux
présupposés dont il s'agit de se défaire:
d'une part, Descartes parle de la pensée comme d'une
chose («je suis une chose qui pense»); or, pour Husserl,
un tel alignement du mode d'être de la pensée sur
celui des choses est illégitime, puisqu'il ne permet pas
d'appréhender l'essence de la conscience. D'autre
part, lorsque Descartes se demande comment il nous est possible
d'atteindre à une connaissance certaine des choses
extérieures, il accorde ce qui justement fait pour Husserl
problème: que la conscience puisse «sortir»
d'elle-même pour poser des choses
«extérieures». Malgré les divergences,
c'est ce même présupposé qui grève
l'empirisme, dans la foi qu'il accorde à
l'expérience. Le problème fondamental pour Husserl,
c'est le problème de la transcendance, ou, pour reprendre
le mot de Fink, celui de «l'origine du monde».
La transcendance et l'intersubjectivité
Qu'il y ait des choses dans-le-monde,
qu'il y ait un monde, cela ne saurait être
considéré comme allant de soi: notre croyance en la
réalité objective des choses et du monde est issue de ce
que Husserl nomme l'«attitude naturelle»
(d'où dérivent aussi les doctrines
«naturalistes» ou «objectivistes»), attitude
dont il s'agit justement de se déprendre. Donc, si la
phénoménologie se veut «science», elle se
distingue radicalement, tant par ses problèmes que par ses
méthodes, des sciences «positives», qui participent,
elles, de l'attitude naturelle.
C'est pourquoi le travail
phénoménologique commence par la réduction: il
faut «suspendre», «mettre entre
parenthèses» notre croyance en un monde objectif. Ce
qui apparaissait à la pensée «naturelle»
comme un fait se trouve alors réduit au statut
d'objet-de-conscience, visé, mais surtout constitué
par une visée intentionnelle. Au terme de la réduction,
l'être est converti en sens, et le sujet se
découvre comme le fondement du monde. C'est
l'analyse des structures constituantes qu'il s'agit
avant tout d effectuer.
C'est grâce au concept de
constitution que Husserl cherche à éclairer le
problème de la transcendance. Comprendre
l'intentionnalité, et passer du concept de visée
à celui de constitution, c'est d'ailleurs une des
lignes principales d'évolution de la philosophie
husserlienne. La réalité et l'irréalité
(l'imaginaire par exemple), l'objectivité, sont
constituées comme telles par des actes de conscience.
Déjà, dans ses premiers travaux (Philosophie de
l'arithmétique), c'est la constitution des
objectivités idéales (celles des mathématiques:
nombres, ensembles) que Husserl s'efforçait
d'analyser. A l'époque des Recherches logiques, il
refuse toutefois de rapporter cette constitution à
l'activité d'un sujet. C'est justement la
référence à un sujet transcendantal, foyer des
synthèses constituantes, qu'introduisent les
Idées.
Pour ce qui est de la méthode de
recherche, Husserl s'en tiendra toujours à ce qu'il
nomme parfois l'«analyse directe», ou encore à
l'«intuition des essences»: la donation en
présence, «en chair» (lorsqu'il s'agit de la
perception), dans l'apodicticité d'une visée
pure, représente la source ultime de légitimité pour
toute affirmation rationnelle. La raison elle-même, dans son
fondement ultime, se trouve alors déterminée comme
«une vue». La constitution se laisse alors analyser selon
plusieurs directions: la distinction de la noèse et du
noème (Idées...) précise l'analyse de
l'intentionnalité. Mais, surtout, c'est la
constitution de l'intersubjectivité, dans
l'expérience du semblable comme «alter ego»
(Méditations cartésiennes), et celle du moi
lui-même, dans le cadre d'une temporalisation originaire
fondement de l'expérience historique (la Crise), qui
permettront à Husserl de chercher à constituer le
principe même de sa philosophie: la subjectivité
transcendantale.
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