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Husserl, Edmund

Prossnitz, Moravie, 1859 - Fribourg-en-Brisgau, 1938
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia

Sommaire

 Biographie
 Phénoménologie et psychologie
 Le tournant transcendantal
 Le problème de la constitution
 Le souci de la philosophie
 La philosophie comme science rigoureuse
 La critique du naturalisme: l'égologie
 La transcendance et l'intersubjectivité

 



Edmund Husserl

Biographie
Philosophe allemand. Husserl est l'initiateur d'un des principaux courants de la philosophie contemporaine, la phénoménologie.    

Originaire de Prossnitz en Moravie (Autriche-Hongrie; aujourd'hui Prostéjov en République tchèque), Husserl naît dans une famille d'ascendance juive. Il entreprend, à partir de 1876, à Leipzig puis à Berlin, des études conjointes de mathématiques, de physique, d'astronomie et de philosophie. Dans un premier temps il se consacre plus particulièrement aux mathématiques, soutient une thèse sur le calcul des variations et devient l'assistant de Weierstrass.

A Vienne (1884), il rencontre le philosophe Brentano, qui travaille à la transformation des concepts élémentaires de la psychologie; c'est à lui que Husserl doit notamment l'idée de la conscience comme structure intentionnelle. Converti au protestantisme en 1886, marié en 1887, il s'engage à partir de ces années dans une carrière universitaire. L'enseignement et la recherche philosophique iront dès lors de pair, dans une œuvre qui se caractérise par un souci permanent de remise en question et d'approfondissement.  

Husserl est d'abord lecteur, puis professeur à Halle (1887-1901). Cette période est consacrée à des travaux de philosophie des mathématiques et de la logique. Husserl s'y démarque progressivement de la philosophie de Brentano. Après la publication de la Philosophie de l'arithmétique (1891), il débute un double travail: d'une part, l'étude critique de l'empirisme anglais (Locke, Berkeley, Hume, Mill); de l'autre, la confrontation directe avec le psychologisme (Brentano), qui voit dans les formes logiques l'expression des structures de la pensée humaine.  

Ce travail aboutit en 1900-1901 à la publication des Recherches logiques. Husserl y affirme l'irréductibilité des structures logiques aux lois de la pensée. C'est dans ce texte qu'il élabore l'idée d'une phénoménologie pure, en laquelle il verra désormais à la fois l'horizon et la méthode de sa philosophie. La phénoménologie est alors définie, en général comme «analyse descriptive des vécus en général», dans leur «apparaître» propre, et, en particulier, pour ce qui concerne la théorie de la connaissance, comme «analyse des vécus de la pensée et de la connaissance». La conscience est toujours conscience de quelque chose, et c'est l'analyse de la corrélation entre la conscience et ses objets que Husserl placera toujours, et de plus en plus, au premier plan. Dans cette perspective, il faut distinguer rigoureusement le phénomène et l'objet qui apparaît. Le phénomène n'est pas l'objet («contenu» ou même «représenté» dans la conscience) mais un vécu, la visée subjective, immanente à la conscience, d'un objet transcendant. Les visées sont autant. d'esquisses, et l'objet n'est que l'unité virtuelle de ces différentes esquisses. C'est sur la base da cette distinction que sont dégagés, par un procédé de variation imaginaire (variation eidétique), des invariants ou essences, reliés entre eux par des lois et dont la saisie intuitive ne doit rien à la constitution psychologique des sujets.  


Phénoménologie et psychologie
Cette première notion de la phénoménologie ne cessera d'être précisée par Husserl lui-même, avec le souci constant: de la distinguer de la psychologie. A la faveur d'un compte rendu, il écrira en 1903: «Il ne faut donc pas désigner sans plus la phénoménologie comme une "psychologie descriptive". Au sens propre et strict, elle ne l'est pas. Ses descriptions ne portent pas sur les vécus ou sur les classes de vécus des personnes empiriques; car des personnes, de moi et des autres, de mes vécus et des vécus des autres, elle ne sait rien, elle ne suppose rien; sur cela elle ne pose aucune question, elle n'avance aucune définition, elle ne fait aucune hypothèse. La description phénoménologique considère ce qui est donné au sens le plus strict, le vécu tel qu'il est en lui-même. Par exemple, elle analyse l'apparition des choses, non ce qui apparaît dans cette apparition, et elle écarte les aperceptions en vertu desquelles l'apparition et ce qui apparaît entrent en corrélation avec le moi pour lequel il y a un apparaître.» Si la phénoménologie est une psychologie, au sens ancien d'une science de l'âme ou de la conscience, il s'agit d'une psychologie «pure»: il s'agit non de décrire la vie psychique, telle qu'elle apparaît à tel ou tel sujet, mais ses formes (ses structures) essentielles a priori ou, pour s'exprimer dans le vocabulaire même de Husserl, «eidétiques».  

En 1927, Husserl définira ainsi la phénoménologie: «une nouvelle méthode de description philosophique qui, depuis la fin du siècle dernier, a constitué une discipline psychologique a priori, susceptible de fournir la seule base ferme sur laquelle on puisse élaborer une solide psychologie empirique, et une philosophie universelle, capable de proposer un "organum" pour la révision méthodique de toutes les sciences».  

Cette définition, quoique trop orientée peut-être par le souci de se situer par rapport à la psychologie, condense pourtant l'essentiel du projet husserlien: constituer, sur la base d'une «psychologie pure», une «philosophie universelle».

Le tournant transcendantal
A partir de 1901 et jusqu'en 1916, Husserl est professeur à Göttingen: on peut dater de cette période la naissance d'un courant phénoménologique. Les travaux de Husserl attirent une génération de jeunes philosophes, qui ne se satisfont ni du néo-kantisme, ni de l'empirisme, ni du pragmatisme. Une revue est fondée en 1913 les Annales pour la philosophie et la recherche phénoménologique, à laquelle collabore notamment Max Scheler. Ce mouvement phénoménologique aura la forme d'un foyer de recherches, plus que d'une école de pensée unifiée.

Un tournant s'amorce à cette époque dans l'œuvre de Husserl. Cette période (1907-1911) est une période de silence (Husserl publie très peu), de doute et de transformation de la phénoménologie. Dès 1907. en effet, Husserl considère d'un œil critique les deux dernières Recherches logiques: il y voit des échantillons d'une «psychologie descriptive», ou d'une «phénoménologie empirique», qu'il distingue de plus en plus nettement d'une «phénoménologie transcendantale». «C'est une véritable crise de scepticisme qui est à l'origine de la (nouvelle) question phénoménologique: un hiatus semble se creuser entre le "vécu de la conscience" et l'objet» (Paul Ricœur). «Comment la connaissance peut-elle s'assurer de son accord avec les objets connus, comment peut-elle sortir au-delà d'elle-même et atteindre avec sûreté ses objets ?» (Idée de la phénoménologie. Première leçon). Pour répondre à cette question, Husserl réinvestit le concept (d'origine kantienne) d'idéalisme transcendantal, et cherche à dépasser la phénoménologie descriptive par une analyse de la subjectivité comme foyer de constitution du monde. C'est à cette époque que Husserl élabore les concepts majeurs de la phénoménologie: intentionnalité, réduction, constitution. Deux œuvres importantes témoignent de ce renouvellement: la Philosophie comme science rigoureuse (1911) et surtout les Idées directrices pour une phénoménologie pure (1913). Ce tournant dans l'œuvre de Husserl constituera un des principaux points de controverse pour la postérité husserlienne: faut-il voir une rupture entre une première position, «métaphysiquement neutre» (celles des Recherches logiques), et l'orientation idéaliste de la phénoménologie postérieure, ou bien le passage à la phénoménologie transcendantale est-il impliqué par le logicisme de la première période ? Y a-t-il dans ce passage une régression, ou au contraire un approfondissement ?

Le problème de la constitution
Le premier conflit mondial place Husserl dans une situation critique: atteint par une guerre qui le prive d'un de ses fils, il est déchiré entre le patriotisme et l'attachement universaliste à l'Europe comme «terre de la raison». En 1916, il est nommé professeur à Fribourg-en-Brisgau, où il restera jusqu'en 1928. Il y rencontre Heidegger. Il poursuit alors ses efforts pour articuler l'analyse de la conscience et la fondation de la logique. Il engage aussi la phénoménologie sur la voie des questions éthiques, qui deviennent à partir de ces années un thème explicite de ses recherches (Philosophie première, rédigée en 1923-1924, mais non publiée). La phénoménologie commence à être connue à l'étranger: Husserl se rend à Londres (1922) pour y prononcer une série de conférences. Plus tard, en 1929, il se rendra en France pour y prononcer les Méditations cartésiennes.  

En 1923, il refuse un poste de professeur à Berlin. Malgré des sollicitations diverses, il garde ses distances avec le nationalisme allemand renaissant: la référence à une «Europe universelle» ne cesse dès lors de l'éloigner d'une Allemagne qui croit trouver avec le national-socialisme une voie de renouveau.  

A cette époque, il publie peu: le souci de toujours reprendre et retravailler ses textes l'en empêche. Logique formelle et logique transcendantale paraît en 1929. Heidegger fait éditer en 1928 une série de cours de 1905, restés inédits, les Leçons sur la conscience intime du temps. Husserl rédige un article pour l'Encyclopaedia Britannica («Phénoménologie») et une postface aux Idées...  

En 1926, et malgré les divergences croissantes qui séparent les deux hommes, Husserl aide Heidegger dans la correction des épreuves de Être et Temps, qui est publié en 1927 et qui lui sera, dans un premier temps, dédié. Lorsqu'en 1928 il se retire, Heidegger lui succède. Mais c'est Eugen Fink qui, à partir de cette date, assistera continûment Husserl dans ses travaux.  

La prise du pouvoir par les nazis aboutit à la promulgation d'une loi qui interdit aux juifs l'accès à l'Université: Husserl est radié du corps professoral (de même que son fils), cependant que, pour une courte période, Heidegger devient recteur. Malgré cette mise à l'écart, Husserl ne cherche pas à fuir l'Allemagne. Dans un isolement croissant (il se rendra seulement à Prague en 1934 pour une conférence), il travaille à son dernier ouvrage, dans lequel les questions historiques et éthiques occupent une place primordiale: la Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Il meurt en 1938. En 1939, grâce aux soins d'un ami et disciple, le père Van Breda, l'ensemble des manuscrits de Husserl (40 000 pages sténographiées) est mis à l'abri à l'université de Louvain, où sont fondées les «Archives Husserl» et où commencera, après la guerre, la publication intégrale des œuvres du philosophe.

Le souci de la philosophie
Ce qui caractérise la philosophie husserlienne, c'est d'abord un style, une manière d'écrire et de travailler. Husserl, s'il a beaucoup écrit, a peu publié, par souci de ne laisser paraître que des textes irréprochables. Cette exigence de rigueur l'a conduit à remettre plusieurs fois en chantier l'ensemble du projet phénoménologique, afin de mieux l'assurer, dans ses problèmes comme dans ses méthodes. Ses textes, dont la lenteur semble parfois fastidieuse, témoignent de cette même exigence. A plusieurs reprises, et malgré une célébrité croissante, Husserl eut le sentiment d'être mal compris, et il intervint pour rectifier des erreurs d'interprétation. Le sentiment d'une profonde originalité (il parle en 1907 de la phénoménologie comme d'un «nouveau monde», dont la découverte exige une «conversion») s'articule chez lui au projet d'accomplir les tâches éternelles de la philosophie.  

Il ne fait pas de doute que Husserl se considère avant tout comme philosophe: cela ne va pas de soi, dans la mesure où la critique de la philosophie et de la métaphysique constitue un thème majeur de la pensée moderne. Que l'on renonce, par conformisme ou par décision, à la philosophie, ce serait aux yeux de Husserl l'événement le plus grave, car la philosophie représente «l'ultime compréhension de soi de l'homme en tant que responsable de son être humain propre, sa compréhension de soi comme ayant son être dans la vocation à une vie dans l'apodicticité» (c'est-à-dire: sous la conduite des normes pures de la raison) (la Crise...). L'humanité vise à «la compréhension de soi dans la forme de la philosophie» (ibid.). La philosophie, c'est donc la fin de l'humanité, au sens aristotélicien d'un telos: son accomplissement.  

Cette place (celle d'un telos) qu'occupe la philosophie dans la vie de l'humanité, la phénoménologie l'occupe aussi dans la philosophie: tout se passe comme si la philosophie, après vingt-cinq siècles d'hésitations, avait enfin trouvé, avec la phénoménologie, le lieu de son accomplissement. Une telle interprétation est d'ailleurs explicite chez Husserl: les cours de 1923-1924 (Philosophie première) s'ouvrent par une histoire téléologique de la philosophie, orientée vers la constitution de la phénoménologie transcendantale.

La philosophie comme science rigoureuse
Mais il y a urgence. Comme l'écrit Husserl durant l'été 1935: «La philosophie comme science, comme science sérieuse, rigoureuse, et même apodictiquement rigoureuse: ce rêve est fini.» Le monde moderne a déjà renoncé à la philosophie: il conçoit celle-ci comme simple auxiliaire (méthodologique ou classificatoire) pour les sciences, comme prouesse esthétique (il y aurait des belles philosophies, mais jamais de philosophie vraie), ou encore comme «vision du monde» (toujours relative, au milieu d'autres «visions», elles-mêmes relatives). Tout converge ici: la philosophie n'est plus conçue comme une science. C'est à la phénoménologie qu'échoit la tâche, peut-être désespérée, de sauver la philosophie: l'élever, enfin, au rang de «science rigoureuse».  

Le premier souci de Husserl sera toujours celui de la science: la philosophie, si elle veut survivre, si elle veut être à la hauteur de ses prétentions traditionnelles à déterminer universellement le Vrai et le Bien, se doit d'être «science rigoureuse». Car la crise moderne de la philosophie a des racines anciennes.   

Husserl, fidèle lecteur de Kant sur ce point, prend acte d'une situation de crise qui caractérise toute la métaphysique: elle n'a pas su, à la différence des mathématiques et des sciences physiques, trouver «la voie sûre de la science». Ambitieuse, au point de chercher à connaître ce dont nous n'avons pas d'expérience, elle n'aboutit qu'à des affirmations problématiques et controversées. Dans la lignée kantienne (mais contre les néokantiens, qui interprètent le criticisme comme une méthodologie scientifique et lui dénient toute valeur ontologique), Husserl voit dans l'analyse des structures a priori de la subjectivité (structures qui précèdent l'expérience, externe comme interne) la voie authentiquement scientifique pour la philosophie, celle qui lui permettra de réaliser le projet aristotélicien d'une «science de l'être».

La critique du naturalisme: l'égologie
«Le sens ultime du reproche que l'on doit faire à la philosophie de tous les temps (...) c'est de n'avoir pu surmonter l'objectivisme naturaliste, qui fut dès le début et resta toujours une tentation très naturelle... Seul l'idéalisme sous toutes ses formes a tenté de se saisir de la subjectivité en tant que subjectivité et de faire droit au fait que le monde n'est jamais donné au sujet et aux communautés de sujets autrement que comme valant de façon subjective-relative pour eux, avec ce qui fait chaque fois son contenu d'expérience, et comme un monde qui reçoit toujours dans la subjectivité et à partir d'elle de nouvelles donations de sens... Mais il y a toujours eu trop de précipitation dans les théories de l'idéalisme, qui n'a pas été capable le plus souvent, de se libérer de présuppositions objectivistes cachées, ou bien qui, comme idéalisme spéculatif, a sauté sans l'apercevoir pardessus la tâche qui consiste à interroger de façon concrète et analytique la subjectivité actuelle, en tant qu'elle possède comme valable dans l'intuition un monde phénoménal actuel: tâche qui, bien comprise, n'est rien d'autre que l'accomplissement de la réduction phénoménologique et la mise en jeu d'une phénoménologie transcendantale» (la Crise).   

Il faut d'abord un fondement sur lequel puisse se développer l'investigation philosophique: c'est Descartes qui sert ici de modèle. Comme il le dit à Paris en 1929. «Les impulsions nouvelles que la phénoménologie a reçues, elle les doit à René Descartes.» Husserl réitère, en la transformant, l'expérience inaugurale de la métaphysique cartésienne: alors que toutes les expériences du monde, qu'elles soient sensibles ou scientifiques, sont incertaines, l'évidence absolue de la «cogitation» (ego cogito) fournit une sphère ontologique pure (pure de toute thèse incertaine) à l'intérieur de laquelle la philosophie peut se développer. «Le flux du vécu qui est mon flux, celui du sujet pensant, peut être aussi largement qu'on veut non appréhendé, inconnu quant aux parties déjà écoulées et restant à venir, il suffit que je porte le regard sur la vie qui s'écoule dans sa présence réelle et que dans cet acte je me saisisse moi-même comme le sujet pur de cette vie, pour que je puisse dire sans restriction, et nécessairement: "je suis", "cette vie est", "je vis": cogito» (Idées...). Elucider, «décrire» la sphère de cette «conscience pure», dans ses structures essentielles (c'est en particulier l'objectif du livre I des Idées directrices...), voilà l'objectif constant de la phénoménologie.  

Mais, dans cette perspective, le cartésianisme ne peut être que l'indication d'un chemin à suivre. Il est grevé en effet par deux présupposés dont il s'agit de se défaire: d'une part, Descartes parle de la pensée comme d'une chose («je suis une chose qui pense»); or, pour Husserl, un tel alignement du mode d'être de la pensée sur celui des choses est illégitime, puisqu'il ne permet pas d'appréhender l'essence de la conscience. D'autre part, lorsque Descartes se demande comment il nous est possible d'atteindre à une connaissance certaine des choses extérieures, il accorde ce qui justement fait pour Husserl problème: que la conscience puisse «sortir» d'elle-même pour poser des choses «extérieures». Malgré les divergences, c'est ce même présupposé qui grève l'empirisme, dans la foi qu'il accorde à l'expérience. Le problème fondamental pour Husserl, c'est le problème de la transcendance, ou, pour reprendre le mot de Fink, celui de «l'origine du monde».

La transcendance et l'intersubjectivité
Qu'il y ait des choses dans-le-monde, qu'il y ait un monde, cela ne saurait être considéré comme allant de soi: notre croyance en la réalité objective des choses et du monde est issue de ce que Husserl nomme l'«attitude naturelle» (d'où dérivent aussi les doctrines «naturalistes» ou «objectivistes»), attitude dont il s'agit justement de se déprendre. Donc, si la phénoménologie se veut «science», elle se distingue radicalement, tant par ses problèmes que par ses méthodes, des sciences «positives», qui participent, elles, de l'attitude naturelle.  

C'est pourquoi le travail phénoménologique commence par la réduction: il faut «suspendre», «mettre entre parenthèses» notre croyance en un monde objectif. Ce qui apparaissait à la pensée «naturelle» comme un fait se trouve alors réduit au statut d'objet-de-conscience, visé, mais surtout constitué par une visée intentionnelle. Au terme de la réduction, l'être est converti en sens, et le sujet se découvre comme le fondement du monde. C'est l'analyse des structures constituantes qu'il s'agit avant tout d effectuer.  

C'est grâce au concept de constitution que Husserl cherche à éclairer le problème de la transcendance. Comprendre l'intentionnalité, et passer du concept de visée à celui de constitution, c'est d'ailleurs une des lignes principales d'évolution de la philosophie husserlienne. La réalité et l'irréalité (l'imaginaire par exemple), l'objectivité, sont constituées comme telles par des actes de conscience. Déjà, dans ses premiers travaux (Philosophie de l'arithmétique), c'est la constitution des objectivités idéales (celles des mathématiques: nombres, ensembles) que Husserl s'efforçait d'analyser. A l'époque des Recherches logiques, il refuse toutefois de rapporter cette constitution à l'activité d'un sujet. C'est justement la référence à un sujet transcendantal, foyer des synthèses constituantes, qu'introduisent les Idées.

Pour ce qui est de la méthode de recherche, Husserl s'en tiendra toujours à ce qu'il nomme parfois l'«analyse directe», ou encore à l'«intuition des essences»: la donation en présence, «en chair» (lorsqu'il s'agit de la perception), dans l'apodicticité d'une visée pure, représente la source ultime de légitimité pour toute affirmation rationnelle. La raison elle-même, dans son fondement ultime, se trouve alors déterminée comme «une vue». La constitution se laisse alors analyser selon plusieurs directions: la distinction de la noèse et du noème (Idées...) précise l'analyse de l'intentionnalité. Mais, surtout, c'est la constitution de l'intersubjectivité, dans l'expérience du semblable comme «alter ego» (Méditations cartésiennes), et celle du moi lui-même, dans le cadre d'une temporalisation originaire fondement de l'expérience historique (la Crise), qui permettront à Husserl de chercher à constituer le principe même de sa philosophie: la subjectivité transcendantale.

 
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