Sa vie
Philosophe allemand. Martin Heidegger est né dans un petit village de Souabe (région dont sont également originaires Schiller, Hegel et Hölderlin) où son père était sacristain et tonnelier, et le milieu dans lequel sont élevés le jeune Martin et son frère, par une mère très catholique, est celui d'une petite bourgeoisie aisée, appartenant à un monde encore essentiellement rural et artisanal. Jusque dans les années 1930, la vie de Heidegger se confond avec un cursus scolaire relativement classique qui se poursuit à l'Université, jusqu'au professorat. L'élève Heidegger fait ses études secondaires au lycée de Constance, tout en étant jusqu'en 1906 pensionnaire dans un foyer de jésuites destiné en principe à de futurs séminaristes.
Une carrière universitaire classique En 1907, le docteur Conrad Gröber, futur archevêque de Fribourg, lui offre la dissertation de Franz Brentano De la signification multiple de l'étant chez Aristote (1862), premier ouvrage de philosophie lu par Heidegger et dont le thème annonce ses préoccupations futures. Renonçant à la prêtrise à laquelle il se destinait confusément, il termine ses études secondaires au gymnase de Fribourg et obtient son diplôme de fin d'études en 1909. Jusqu'en 1914, il reçoit à l'université de Fribourg une solide et classique formation, essentiellement théologique, mais aussi philosophique, accompagnée de cours de mathématiques, de sciences naturelles et d'histoire. Il commence à lire Husserl, Nietzsche, Kierkegaard, Dilthey, Dostoïevski, Höderlin et Hegel. En 1915, il achève sa thèse (Traité des catégories et de la signification chez Duns Scot) et devient aussitôt, à vingt-six ans, chargé de cours non titulaire. Après la parenthèse de la guerre (1917-1919), il est pratiquement l'assistant de Husserl jusqu'en 1923, date à laquelle il devient professeur non titulaire à l'université de Marbourg.
En quittant Fribourg pour Marbourg, Heidegger pénètre dans un autre univers culturel, auquel il ne s'attachera pas. Une interprétation différente de la tradition kantienne oppose à l'époque les deux universités: l'Ecole de Marbourg (Cohen, Natorp, Cassirer) privilégie la dimension épistémologique, la théorie de la connaissance, l'examen des sciences; à Fribourg, au contraire, l'orientation est plus métaphysique; les critiques que Husserl développe à l'égard des philosophies cartésienne et kantienne vont dans le sens d'une radicalisation de leur projet: épurer les philosophies du sujet de toute psychologie pour leur donner le statut même d'une science, science du vécu, découverte des choses même à partir de l'activité du sujet. Mais, en 1923, Heidegger ne ménage déjà plus ses critiques acerbes contre le vieux maître, du moins à son insu. Par ailleurs, s'il a abandonné depuis 1919 l'adhésion au système catholique, il reste profondément marqué par la condamnation de l'esprit moderne et de l'individualisme, au profit de la reconnaissance romantique de l'autorité et de la communauté qui caractérise les milieux catholiques fribourgeois.
Lorsqu'en 1927, à la demande du doyen de la faculté de Marbourg, il publie son premier ouvrage (Être et temps), celui-ci fait à tout le monde l'effet d'une rupture. La nouveauté du vocabulaire, la manière de poser les problèmes, qui s'écarte sensiblement du ton de l'époque, attirent immédiatement sur lui l'attention. En 1928, Husserl prenant sa retraite, Heidegger rentre à Fribourg et occupe à sa suite, comme professeur titulaire, une chaire qu'il ne quittera plus. Il a trente-neuf ans. Confirmant ses orientations, deux ouvrages paraissent alors coup sur coup, au cours de l'année 1929: Kant et le problème de la métaphysique et Qu'est-ce que la métaphysique ? - texte de sa leçon inaugurale prononcée à l'Université.
Ainsi s'achève la première période d'une carrière universitaire classique dans l'Allemagne de l'époque. Mais, dès 1929, très critique à l'égard de la République de Weimar, Heidegger voit en elle cette faillite des démocraties modernes, dont l'universalisme rationaliste est indissociable à ses yeux de l'inauthenticité dans laquelle le monde bourgeois du travail fait vivre les hommes, faute de poser les véritables questions de la valeur et de la légitimité de ses catégories. La crise de 1929 est le symptôme le plus voyant de cette décadence supposée, et Heidegger manifeste un vif intérêt pour le radicalisme du mouvement national-socialiste, dont on connaît quels effets ambigus il a pu produire à ses débuts sur les courants de pensée socialiste révolutionnaire. Seul ce "mouvement" lui semble contenir un élan révolutionnaire authentique, capable de sauver l'Allemagne d'une politique bourgeoise libérale à laquelle il sera toujours hostile, ainsi que de ce qui n'en est pour lui qu'une forme particulière: le communisme marxiste.
Heidegger et le nazisme
C'est donc fort logiquement qu'il accepte, après la prise du pouvoir par Hitler (30 janvier 1933), d'être élu le 21 avril de la même année recteur de l'université de Fribourg. En même temps, il adhère au parti nazi, participe à de nombreuses manifestations officielles et prononce le Discours du rectorat, aussitôt édité, qui tente de justifier philosophiquement cette brusque entrée en politique et ce ralliement total à un parti qui suscite pourtant de plus en plus contre lui le consensus des intellectuels allemands. La période qui suit, trouble et complexe, fait l'objet, aujourd'hui encore, de débats passionnés qui ne pourront sans doute jamais être tranchés définitivement, la plupart des papiers privés du philosophe ayant été soustraits à la publication par décision familiale - fait qui constitue en soi une circonstance aggravante.
Mais ont-ils besoin de l'être? Car, sans entrer dans le détail, l'essentiel peut être établi. Tout d'abord, Heidegger revient assez vite sur ses positions, en constatant le désaccord entre l'idée qu'il se faisait du national-socialisme et sa réalité: politique comme les autres, plus "stupide" même qu'une autre (car il la juge selon des critères métaphysiques et non éthiques), en tout cas dénuée de cette dimension philosophique qu'il voulait y voir. Il démissionne de ses fonctions de recteur en février 1934 et reprend le fil de son enseignement sur Nietzsche, sur la technique, sur l'œuvre d'art, au cours duquel il ne se prive pas de faire des critiques sur la politique du pouvoir en place.
Toutefois il reste adhérent du parti nazi jusqu'à sa disparition à la fin de la guerre, et on peut voir dans ce fait, plutôt qu'une inertie peureuse, l'indication d'une communauté de pensée qui se verra confirmée après guerre: Heidegger maintiendra toujours qu'il aurait pu et dû sortir du nazisme autre chose que ce qui a été. Enfin, malgré de nombreuses sollicitations, jamais Heidegger ne formulera de condamnation définitive de la politique hitlérienne, et notamment de l'extermination, à propos de laquelle il gardera jusqu'au bout un silence très diversement interprété (assentiment ou indifférence pour les uns, conscience de l'énormité de la tâche requise pour cette critique selon les autres). Quoi qu'il en soit, pendant la guerre, ne pouvant être confondu ni avec un opposant ni avec un pur et simple idéologue du régime, Heidegger se marginalise, et l'interdiction d'enseigner associée à une suspension de la part des autorités alliées en 1945 ne fait qu'accentuer ce retrait. Cette interdiction est levée en 1951, et Heidegger reprend son enseignement jusqu'en 1958, puis, après sa retraite, il dirige épisodiquement des séminaires en privé.
La «carrière française» de Heidegger
Mais, dès l'après-guerre, commence ce qu'on pourrait appeler la deuxième carrière, française cette fois, de Heidegger. Le point de départ en est une correspondance échangée entre un philosophe français, Jean Beaufret, et Heidegger, à propos de l'interprétation en France de sa philosophie, notamment par Jean-Paul Sartre. Heidegger répondit en un long texte (Lettre sur l'humanisme, 1947) que ses objectifs et ceux de la philosophie sartrienne étaient en réalité fort éloignés. A une philosophie, en fin de compte, traditionnelle de la conscience Heidegger oppose une réflexion sur l'être et le langage qui n'accorde pas de privilège fondateur à l'instance d'une conscience pensante individuelle. Ce texte va faire de Heidegger en France, dès les années 1950, une référence majeure pour tous ceux qui s'éloignent de la philosophie traditionnelle par le biais d'une critique de la métaphysique (Jacques Derrida), s'engagent dans les recherches qui mettent en jeu les sciences humaines (Foucault, Lacan) ou veulent prendre leurs distances par rapport à la pensée marxiste (comme les collaborateurs de la revue Arguments), surtout dans ses versions officielles.
En 1955, Heidegger est invité en France: il rencontre, entre autres, Jacques Lacan au Colloque de Cerisy et René Char à Paris. Il revient en France en 1958, voyage en Grèce en 1962 et participe en 1966, 1968 et 1969 à trois séminaires au Thor, en Provence, chez le poète René Char, avec Beaufret. L'amitié de ces deux résistants n'a sans doute pas peu contribué à brouiller dans l'esprit des Français la compréhension des rapports de Heidegger avec la politique. Les dernières années voient son importance croître en France, tandis qu'en Allemagne sa pensée reste souvent appréciée comme un mysticisme irrationaliste qui ne lui convient pourtant pas. Gadamer ou Marcuse, que l'on ne peut comprendre sans lui, ont déjà pris leurs distances depuis longtemps, mais ne l'ont pas jugé en ces termes. Heidegger meurt le 26 mai 1976, dans son village natal, Messkirch.
Son oeuvre
Une difficulté ordinaire
Avec la parution d'Être et temps en 1927, Heidegger
gagna aussitôt la réputation d'un penseur obscur et
énigmatique. Obscur par son vocabulaire, énigmatique dans
sa manière de poser les problèmes. Cette difficulté,
propre à toute pensée qui modifie l'approche
habituelle des questions traitées par une tradition (comme a
pu le faire Hegel en son temps), ne doit pas être
exagérée. Si Heidegger en a particulièrement
joué, c'est à cause de la radicalité de son
questionnement qui ne se contente pas d'utiliser le langage
commun pour poser des questions nouvelles mais qui met en cause
l'usage du langage, et l'idée même que le langage
puisse faire l'objet d'un usage, pour reposer à ce
niveau l'ensemble des questions de la métaphysique. En
cela la rupture qu'il introduit peut être rapprochée
de celle de la philosophie hégélienne; surtout, entendue
comme une philosophie critique du langage, sa pensée, loin
d'être radicalement marginale, est au contraire
particulièrement représentative du XX
e
siècle. Heidegger ne
désavouerait pas l'idée selon laquelle une
pensée est parfois plus féconde dans sa manière de
poser des questions que dans les réponses qu'elle tente
d'apporter à ces questions. Il a lui-même
particulièrement privilégié le retour à
l'originaire dans toute question. Ainsi, une présentation
succincte de sa philosophie exige avant tout que soit le plus
clairement possible exposée sa problématique, son
évolution et ses remaniements ne pouvant alors
qu'être évoqués.
La question de l'être
"La métaphysique, c'est l'interrogation
qui dépasse l'étant sur lequel elle questionne,
afin de le recouvrer comme tel et dans son ensemble, en vue de sa
saisie conceptuelle." De
Platon à
Descartes, en
passant par
Thomas
d'Aquin, un même geste se répète: on
s'interroge sur les choses et on situe leur essence
au-delà des apparences. Sur ces essences, seules
réalités, on s'interroge à nouveau, afin
d'appréhender leur contenu, leur substance qui seule
demeure par-delà le mouvement trompeur des apparences
sensibles. Pour Heidegger, ce dépassement n'est pas
fidèle à son impulsion originaire: il s'arrête
dans la contemplation de réalités plus réelles que
les autres (les essences), sans se demander ce qui constitue
l'être de toutes ces réalités, ce qui permet
de dire de toutes qu'elles sont. Quel que soit leur rang, ces
réalités ne sont en fait que des étants, elles
participent de l'être mais ne sont pas l'être
lui-même. Pour une pensée habituée à ne
saisir que des étants, qui ne se donnent que sur le mode de
la présence, médiate ou immédiate, l'être
se révèle bien plutôt être un rien, rien
d'étant, dont il est bien difficile de dire autre chose.
Dieu est l'exemple privilégié de ce fondement
absolu, cause de soi, qui se donne pour radicalement autre, et
qui n'est pourtant qu'un étant parmi les autres;
l'être le plus réel, le plus parfait, mais du
même genre de perfection et de réalité que celui
de notre trop humaine quotidienneté: présence,
substance, objectivité.
La question de l'être a donc
ceci de nouveau, d'une part, qu'elle porte sur les
catégories mêmes que la métaphysique se donne pour
ultimes, et qu'elle propose à leur tour de les
dépasser; d'autre part, qu'elle pense ce
dépassement comme radical, c'est-à-dire comme
excluant toute réponse qui ne soit pas à la hauteur de
la question (à la question "qu'est-ce que
l'être?" on ne peut répondre: tel étant).
La réponse ne pourra consister dans la désignation
d'une instance particulière. fût-elle suprême,
mais dans l'analyse de la structure qui rend possible toute
désignation d'instance, quelle qu'elle soit; non
pas: "Pourquoi y a-t-il telle chose?" mais:
"Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt
rien?"; enfin, cette question doit permettre de saisir en
retour le fait même de la totalité de l'étant
dans l'énigme de sa présence, et non pas simplement
d'énoncer un concept de l'étant, "dans son
ensemble".
Ainsi, la question de l'être
est plus précisément la question du "sens de
l'être", entendu comme sensibilité
particulière à un certain type de regard,
d'interrogation: il s'agit d'avoir le "sens de
l'être" plus encore que de se demander quelle est
la signification du mot être.
L'être-là
Or il est, parmi l'ensemble des étants, un lieu
où ce sens de l'être est plus apparent, ou moins
dissimulé, qu'ailleurs. Il s'y trouve, plutôt
que connu, vécu, saisi sous la forme d'une disposition
qui n'est ni un sentiment subjectif ni une intuition
rationnelle. La métaphysique voit dans l'homme,
"animal rationnel", cet être à part qui se
distingue précisément par la faculté de
s'interroger. Mais ce qui est originaire, pour Heidegger, ce
n'est pas le regard porté par une raison spectatrice sur
un donné, c'est une disposition particulière qui
rend possible ce donné et le constitue bien avant de le
connaître.
C'est dans une perspective en
définitive très kantienne que Heidegger refuse cette
substantialisation d'un sujet face à l'être
comme objet, dans un pur rapport de connaissance
désintéressée. Mais, repoussant même toute
subjectivité, il nomme "être-là"
(Dasein) ce qui était désigné auparavant comme
conscience pensante, et "souci" la tonalité
générale de son activité. Ce terme de Dasein,
qu'on a voulu traduire improprement, dans les années
1930, par celui de "réalité humaine",
évoque l'ouverture, la liberté ou encore le
"jeu" qui caractérise l'être humain, lieu
de cette étonnante contraction de l'être qui vient
tout à coup se dire dans le langage comme une
multiplicité d'étants. L'analytique du Dasein,
c'est-à-dire l'étude de la structure de ses
comportements relationnels, à la fois pratiques et
affectifs, va faire apparaître des "existentiaux",
ou catégories, au travers desquels peut être
déchiffrée la nature des rapports entre l'être
et les étants.
Ainsi le Dasein est essentiellement
"être-au-monde": c'est dire qu'il
n'est pas un être donné, enfermé dans la
simple présence de sa "nature", mais que,
marqué par une indétermination fondamentale, il est
ouvert sur le jeu des possibilités, "ek-sistant",
c'est-à-dire se tenant tout entier hors de soi, comme un
lieu livré au déploiement de relations qui ne sont pas
l'expression d'une substance (ou d'un sujet). En tant
que tel, il est "être-jeté", car il a
toujours déjà une certaine manière globale de se
rapporter au monde en le comprenant, "situation
affective" dans laquelle tous les autres hommes sont
impliqués, supposés: il est donc aussi
"être-avec".
Ainsi le Dasein est marqué
d'une "historialité" fondamentale,
c'est-à-dire d'une historicité constitutive,
irrémédiable, qui ne lui advient pas du dehors sous la
forme de la succession temporelle. Cette temporalité
originaire est une contemporanéité des trois instances
du temps (passé-présent-avenir) rassemblées en une
dimension unique: ainsi, dans le langage peuvent figurer dans
l'instant la totalité des étants présents,
passés et à venir.
Ainsi le monde lui-même, saisi
naïvement par la conscience comme un monde de choses
données, apparaît au contraire du point de vue de
l'analyse du Dasein comme une
"mondanéité" dépendante de
l'être-là: c'est la signification et
l'intentionnalité projective de sa relation à elle
qui la constitue. Le "monde" n'est en rien un
"en soi" indépendant. Il "n'est pas
ontologiquement une détermination que l'étant
(humain) essentiellement n'est pas, mais un caractère de
l'être-là (Dasein) lui-même". Pour
désigner cette intégration des étants à
partir d'une saisie originaire, Heidegger parlera d'un
monde d'"outils".
Ainsi encore, dans la disposition
affective de l'angoisse, se réalise la confrontation
entre le Dasein et ce rien d'étant, rien de
représentable de l'être sur le fond duquel surgit
la fragile, dérisoire et obsédante
"réalité" du monde des étants.
Enfin, plus encore que les autres existentiaux qui
restent à l'intérieur du projet lui-même comme
ses déterminations particulières, l'anticipation de
la mort, qui n'est pas simplement le savoir de ce qui doit
arriver, mais, en tant qu'elle fait apparaître toutes
les autres possibilités dans leur nature de pures
possibilités, conduit à caractériser
l'être-là, plus généralement et plus
authentiquement, comme "étre-pour-la-mort":
"La mort est cette possibilité de la pure et simple
impossibilité de l'être-là. Ainsi la mort se
dévoile-t-elle comme la possibilité absolument propre,
inconditionnée et indépassable... La temporalité
se révèle comme le sens du souci authentique."
Ontologie, politique, langage
Ces analyses évoquent les théories contemporaines
du "milieu" (Uexküll, Buytendijk), elles aussi
issues d'une interprétation des œuvres de Kant,
mais avec une différence: le "monde" vitaliste des
éthologues, qui résulte de l'activité
réussie d'un organisme ordinaire, n'est pas tout
à fait le "monde" de l'homme dans lequel
Heidegger introduit cette dimension de la mort qui lui donne son
sens véritable. C'est pourquoi Être et temps ne
constitue pas, en principe, une anthropologie, puisque ce qui est
visé à travers le Dasein, c'est le rapport à
l'être, et non une définition de l'essence
humaine. Mais, en même temps, ce rapport est
appréhendé par l'intermédiaire d'une
structure particulière du Dasein qui en est à la fois
le révélateur et la condition: c'est par le Dasein,
et en lui, que vient au monde le questionnement sur la
vérité, qui n'est au fond rien d'autre
qu'un questionnement de l'être sur lui-même. Si
le Dasein n'était pas tout autre qu'un sujet
psychologique, on pourrait croire reconnaître ici une
configuration bien connue en France depuis Victor Cousin, qui
consiste à fonder la métaphysique sur une psychologie.
Mais l'approfondissement radicalisant de la
problématique des "conditions de possibilité de
l'expérience", depuis Descartes jusqu'à
Husserl en passant par Kant, a écarté une telle voie,
et c'est dans un mode d'être
précompréhensif, c'est-à-dire dans une
certaine interprétation de la pratique que se situe
désormais le point d'ancrage.
Au fond, ce que Heidegger mettait en
valeur dans Être et temps - cette analyse d'où il
ressort que ce qu'on appelle "Être" n'est
en fait que de l'étant, mais que, par la
temporalité propre d'un "étant"
particulier, la question de l'Être est posée -
c'était, dit avec d'autres mots,
l'artificialité de l'existence analysée dans
son historicité fondamentale. En ce sens, on peut rapprocher
ces réflexions de celles, classiques, de
Pascal ou de
Spinoza sur la
"seconde nature" de la "coutume", et surtout
de celles, immédiatement antérieures, de Lukacs qui, en
1923, dans Histoire et conscience de classe, analysait la
"réification" des rapports humains à partir
d'une certaine lecture du fétichisme de la marchandise
dans l'œuvre de
Marx. C'est
la même inauthenticité, ou fausse conscience, qui
caractérise l'homme moderne saisi par une économie
de production marchande qui lui fait percevoir toute chose qui
l'entoure comme disposée là pour lui, pour la
satisfaction de ses besoins théoriques et pratiques.
C'est ainsi que, chez l'un sinon chez l'autre, la
métaphysique de l'Être comme
"présence" pouvait être expliquée par un
certain rapport utilitaire au monde, commandé par une
économie.
Or le travail de Heidegger ne va pas du
tout dans le sens d'une analyse concrète des conditions
sociales d'un tel mode de représentation. Se
détournant de l'histoire effective, il ne
s'intéresse qu'à l'historialité
abstraite de l'être humain, considéré
plutôt comme élément d'un peuple, participant
d'une culture et d'une langue, que comme individu
déterminé par les contradictions d'une
société pour laquelle il représente un enjeu. En
ce sens, Heidegger rejoint quand même le projet d'une
anthropologie, en deçà d'une réflexion
politique. C'est d'ailleurs ce qu'il reconnaît
lui-même au cours des entretiens de Davos, en 1929, tout en
précisant que ce n'est pas une anthropologie
anthropocentrique, car elle fait apparaître l'homme
comme un lieu, ou un passage, et non comme un centre. En 1947,
dans la Lettre sur l'humanisme, il précisera:
"L'homme n'est pas le maître de
l'étant..., il est le voisin de l'Être."
Il s'agit donc d'une
"ontologie", (qui n'en est plus une) antihumaniste,
se prolongeant en une politique qui refuse l'universalisme
juridique et démocratique. Elle trouve sa satisfaction dans
des formes historiques qui vont à contre-courant de
l'organisation moderne du travail et se passent des formes de
légitimation qui l'accompagnent. Cette
ambiguïté (caractéristique des traditionalistes
postrévolutionnaires, comme Bonald) est commune à
Heidegger et à d'autres représentants contemporains
de la "révolution conservatrice". Mais elle est
aussi à l'origine de la fécondité et de la
diversité des postérités de l'œuvre,
allant du marxisme critique (Marcuse, Habermas) à la
théologie (Bultmann), chacun ne retenant de ce travail que
l'une des nombreuses voies qu'il ouvre.
En effet, dès Être et temps,
une tension était perceptible entre l'historialité
immuable dévoilée par l'analytique du Dasein et
l'historicité effective de cette historialité, en
tant qu'elle n'appartient qu'à une certaine
époque. En d'autres termes, le fait que
l'être-là soit séparé de l'Être
par sa situation d'être-jeté, sans nature propre,
ouvert au possible et constitué par une histoire se
rassemblant tout entière dans la contemporanéité
du langage, pouvait être saisi comme structure
irrémédiable (et Lacan, par exemple, ne retiendra la
leçon de Heidegger que jusque-là). Mais cela peut
être décrit aussi comme une inauthenticité
actuelle, à laquelle s'oppose un projet
d'authenticité, c'est-à-dire l'idée
beaucoup plus traditionnelle d'un dépassement, d'un
salut. Cette historialité du Dasein est alors
présentée elle-même comme historique, issue
d'un processus ayant un commencement (dans
l'Antiquité) et pouvant éventuellement avoir une
fin ("aujourd'hui"): parvenir à une
authenticité.
Jusque dans les années 1940, parmi
les diverses voies de ce dépassement, figurera l'action
politique, non pas celle qui subvertit, mais celle qui
"fonde l'Etat". Ici prend sens, sinon
l'engagement concret de Heidegger, du moins
l'ébauche de politique qui s'explicite dans les
textes des années 1933-1934. Dans la
"décision" de s'affronter à la
"dureté de l'existence", à la guerre,
à la mort, qui mettent en perspective et annulent la fausse
évidence des valeurs traditionnelles de la
"réalité", se trouve, à ses yeux,
l'occasion pour le peuple allemand de rencontrer à
nouveau la question de l'Être, en s'écartant
des "survivances bourgeoises et de l'indifférence
insouciante à l'égard de l'Etat": le
"bourgeois" en effet entretient un rapport purement
individualiste avec un "monde" "à sa
disposition" dont il est incapable de saisir les conditions
de possibilité originaire. C'est l'Etat (ce sera
plus tard la poésie) qui représente en cette
période la dimension de dépassement des étants
comme tels vers l'Être, dans une perspective qui
n'est pas sans rappeler Hegel; mais il ne s'agit pas du
même Etat, car Hegel n'aurait pas confondu, comme
l'a fait Heidegger, l'exacerbation de ce qu'il
critiquait avec la réalisation souhaitée de sa
critique, et ce sont sans doute les fondements de celle-ci qui
sont, chez Heidegger, en cause. Mais ce dernier ne les analysera
pas, car dès avant la guerre, et à partir de son
opposition intellectuelle à l'
idéologie
du régime, il opère ce qu'il a appelé un
"tournant": non pas un retournement, mais
l'approfondissement de l'une de ses hypothèses.
En effet, par suite, selon ses propres
termes, d'une "faillite du langage", Être et
temps demeure inachevé, et cette impossibilité de
développer la recherche en ne disposant que du langage
philosophique hérité de la tradition métaphysique
trace d'elle-même le programme de ce que seront les deux
moments du travail ultérieur, diversement accentués,
mais toujours conjoints. D'une part, une histoire de la
métaphysique comme "oubli de l'Être", qui
repose le problème de la vérité en insistant sur
sa dissimulation originaire et qui situe le marxisme comme un
interlocuteur privilégié dans cette analyse (Lettre sur
l'humanisme). D'autre part, la recherche d'une
compréhension de l'Être au moyen d'un langage
approprié, dont la poésie est une figure possible,
"autre pensée" rejetant définitivement la
philosophie dans le champ de la représentation, qui
"dispense l'Être comme objectivité pour la
subjectivité de la Raison". Ici prennent place les
analyses de la Technique comme expression pratique des
"prétentions de la Raison à la domination,
déclenchant la Computation universelle et totale qui
réduit toute chose à une quantité calculable"
(le Principe de raison).
Pour lutter contre cet
"arraisonnement" de l'existence et du langage, se
tourner résolument du côté de l'art et de la
poésie, ce n'est sans doute pas s'engager, comme on
l'a trop facilement dit, dans l'"irrationalisme".
Mais c'est sûrement prendre parti contre la science.
"La science ne pense pas", dit Heidegger, précisant
qu'il n'y a là pour lui nul jugement de valeur, mais
le simple constat que ce n'est pas sa tâche.
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