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Albert Einstein
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Sa formation
Physicien allemand, naturalisé suisse en 1900 puis américain en 1940. Avec Galilée et Newton, Einstein est l'un des trois génies de la science pour lesquels le mythe a souvent pris le pas sur la réalité: son existence est entourée de légendes, alimentées en particulier par sa réputation de «savant solitaire» et son aura d'homme public.
Sa figure a été aussi abusivement utilisée que celle de la Joconde; il s'est vu attribuer, de façon injustifiée, la paternité de la bombe «atomique», et son célèbre E = mc 2 est galvaudé à tout propos. En réalité, dans son véritable domaine - la physique théorique - Einstein a ouvert et balisé toutes les voies empruntées par la recherche au XXe siècle.
Albert Einstein est né le 14 mars 1879 à Ulm, ville du sud de l'Allemagne, de parents de confession juive, mais peu pratiquants. Il passe son enfance à Munich, où son père a monté une affaire d'installations électriques, qui ne donnera jamais de résultats satisfaisants. Les déboires paternels, professionnels et financiers, impressionneront fortement le jeune homme.
A Munich, il suit les cours du Gymnasium (lycée) Luitpold. Il y sera un élève relativement brillant mais profondément malheureux; de cette époque date son aversion pour toute forme de discipline militaire et d'autorité gratuite. A l'âge de quinze ans, ne pouvant plus supporter le régime du Gymnasium, il décide de son propre chef de quitter l'école, avant même la fin de ses études secondaires, et d'aller rejoindre ses parents, alors installés à Pavie, en Italie, où son père tente de refaire fortune.
Après avoir travaillé seul pendant plusieurs mois, Einstein décide de se présenter au concours d'entrée du célèbre Institut polytechnique de Zurich. Il échoue, mais obtient la possibilité de préparer le concours dans une école suisse dont les méthodes d'éducation libérales l'enthousiasment. En 1896, admis au Polytechnicum, il y effectue, jusqu'en 1900, un cycle complet d'études sous la direction des meilleurs professeurs de l'époque. Il y découvre tous les grands classiques de la science allemande. Il y fait également la connaissance de Mileva Mari, jeune fille d'origine serbo-croate, l'une des rares femmes admises au Polytechnicum. Il l'épousera en 1903, après la mort de son père, qui s'opposait à ce mariage avec une femme non juive.
A sa sortie du Polytechnicum de Zurich, en dépit du diplôme prestigieux dont il est titulaire, Einstein ne trouve pas un travail à sa convenance. Il sollicite à plusieurs reprises un poste d'assistant dans diverses universités, mais ses candidatures n'aboutissent pas et la situation aurait pu devenir catastrophique s'il n'avait obtenu, grâce à l'intervention du père de l'un de ses amis d'études, un poste d'expert au Bureau de la propriété intellectuelle (Office des brevets) de Berne. Selon Einstein, rien ne pouvait être plus propice que cette fonction à l'avancement de son travail de physicien. «La rédaction des actes de brevets était pour moi une véritable aubaine; cela me permettait de penser à la physique», écrira-t-il dans son Esquisse autobiographique, rédigée quelques semaines avant sa mort, en 1955.
1905, l'annus mirabilis
C'est de 1900 à 1905
que mûrissent les cinq articles publiés en 1905, qui
tous, à des degrés divers, vont bouleverser le cours de
l'histoire de la physique. A nul autre mieux qu'à
Albert Einstein ne s'appliquent ces mots d'Isaac Newton,
qui, à une question sur les raisons de ses découvertes,
aurait répondu: «En y pensant tout le temps.»
Depuis dix ans, Einstein ne cesse de
penser à «cette profonde division» qui traverse la
physique, et la scinde en deux régions théoriques
apparemment irréconciliables: l'une, la théorie de
la lumière (lumière dont
James
C. Maxwell a démontré la nature
électromagnétique), traite d'ondes,
s'étalant dans tout l'espace, à l'image des
vagues à la surface de l'eau, et relève du continu;
l'autre, la mécanique, théorie de Newton, raisonne
sur des particules de matière, objets ponctuels,
parfaitement localisés, et relève du discontinu.
Profondément choqué par la coexistence du continu et du
discontinu au sein de la théorie physique, et fermement
convaincu que la physique ne peut être qu'unitaire, et
non scindée en deux sous-disciplines sans rapport l'une
avec l'autre, Einstein cherche obstinément le moyen
d'effacer cette division. Tout au long de sa vie, ce
thème récurrent sera le but ultime, la motivation
réelle de toutes ses recherches.
Le grand mérite d'Einstein est
d'avoir su concevoir la théorie de la lumière comme
le lieu de la physique où la contradiction est la plus
aiguë. Autre trait de génie: comprendre qu'un des
concepts fondamentaux de la théorie de la lumière alors
en vigueur, celui d'éther, était l'obstacle
à l'unité de la physique. En effet, la lumière
était pensée comme une onde, concept théorique
élaboré par analogie avec les phénomènes
ondulatoires qui se produisent à la surface de l'eau.
Les choses auraient été parfaitement claires si
l'analogie avait pu être menée jusqu'au bout;
or il se trouve que le support de l'onde, qui dans le cas des
vagues est à l'évidence l'eau, n'était
pas aussi facilement identifiable pour la lumière. Des
générations entières de physiciens avaient
buté sur cet obstacle: quel est le milieu servant de support
à la propagation de l'énergie lumineuse? Ce milieu,
l'éther, dont on n'arrivait pas à cerner les
diverses caractéristiques physiques (sa densité et son
élasticité semblaient impossibles à calculer ou
à mesurer), mais dont on était obligé de supposer
(pour des raisons internes à la théorie) qu'il
était immobile.
L'éther n'existe pas!
Ce rappel historique permet d'apprécier à sa
juste valeur l'audace intellectuelle dont fait preuve
Einstein en 1905, alors qu'il n'est âgé
que de vingt-six ans. Il affirme en effet, démonstrations
à l'appui, que si les caractéristiques physiques de
l'éther sont si difficiles à préciser
c'est parce qu'il n'a aucune réalité
physique, qu'il n'est qu'un mythe, une invention dont
on peut très bien se passer. Tel est, sur le fond, le
contenu de l'article fondateur, et si justement
célèbre, de la relativité restreinte:
L'éther n'existe pas. Einstein, dans cet article,
réussit - au prix d'une critique approfondie des
idées «naturelles» sur le temps et ses relations
à l'espace - à dépouiller
l'éther du seul attribut substantiel qui lui reste:
l'immobilité. Ce faisant, il réalise
l'unité de la physique. En effet, supposer, comme on le
faisait jusqu'alors en théorie ondulatoire de la
lumière, l'existence d'un éther immobile,
c'est aller de façon évidente contre
l'idée et le principe de relativité sur lesquels
était fondée toute la mécanique (depuis
Galilée), toute la théorie du mouvement des particules,
et qui peuvent s'énoncer ainsi: L'immobilité
n'existe pas, elle n'a pas de sens physique. C'est
aussi rendre d'emblée homogène la théorie de
la lumière, sur le plan des principes, avec la
mécanique. En «décrétant» la fin de
l'éther, Einstein abolit cette
hétérogénéité, rend relativiste la
théorie de la lumière, l'unifie avec la
mécanique.
Cette même année 1905, il
démontre, en étudiant les propriétés
thermiques de la lumière, c'est-à-dire la couleur
de la lumière émise par un corps chauffé, que
l'on ne peut guère éviter de lui supposer une
nature corpusculaire. Cela permet de progresser dans la voie de
l'unification de la physique: il apparaît que la
lumière, que l'on croyait jusqu'alors d'une
nature radicalement différente de celle des particules, dont
traite la mécanique, possède également certaines
propriétés corpusculaires. Pointe alors à
l'horizon l'idée d'une nature commune à
tous les objets dont est fait le monde.
Unifier la physique
Pendant les cinquante années qui lui restent à
vivre, Einstein va poursuivre, avec des succès divers, ses
recherches dans les deux voies qu'il a ouvertes en 1905,
en vue d'édifier une théorie unitaire de la physique:
la voie de l'unification des principes sur lesquels reposent
les diverses branches de cette science (ce qu'il appelle la
«recherche d'une théorie à principes»), et
celle de l'unification des objets dont traite la physique et
à partir desquels les choses du monde sont construites (voie
qu'Einstein décrit comme la «recherche d'une
théorie construite»).
La recherche des principes unificateurs
Après 1905, Einstein tente de
découvrir les principes fondamentaux qui permettraient de
traiter de la même façon les forces
électromagnétiques et les forces de gravitation. Il y
parvient en partie, avec la théorie de la relativité
générale, qu'il élabore entre 1907
et 1916.
La théorie de la relativité
générale est une théorie de la gravitation,
c'est-à-dire de l'attraction que subissent deux corps
mis en présence l'un de l'autre. Elle vient se
substituer à la théorie de Newton, qui avait postulé
cette interaction sans en donner l'explication. Il
apparaît, au terme des travaux d'Einstein, que cette
attraction n'est qu'un effet de la courbure de
l'espace-temps , induite par la présence des corps qui
s'y trouvent. Cette théorie, aujourd'hui vieille de
plus de soixante-quinze ans, n'a toujours pas été
démentie par les «faits». Après avoir connu une
éclipse de popularité pendant les années 1930 à
1950, époque où il n'est pas rare de la voir
rangée dans la rubrique «mathématiques», la
relativité générale constitue aujourd'hui le
cadre à l'intérieur duquel travaillent les
astrophysiciens. Elle a même totalement renouvelé la
cosmologie: très rapidement, en effet, Einstein
s'aperçoit que sa théorie permet de décrire la
structure globale de l'Univers et découvre, à sa
grande surprise, que celui-ci est à la fois illimité et
fini.
Aujourd'hui la cosmologie ne se
conçoit pas en dehors du cadre de la théorie de la
relativité générale. Qu'il s'agisse des
trous noirs, du big-bang ou des ondes gravitationnelles, on
exploite encore, et pour longtemps, la voie ouverte par les travaux
d'Einstein entre 1907 et 1916.
Toute sa vie, Einstein considérera la
théorie de la relativité générale comme son
«enfant chéri», probablement parce que,
contrairement à la relativité restreinte, elle n'a
pas été élaborée dans la facilité: non
seulement il lui faut, entre 1911 et 1916, apprendre des
mathématiques qui lui sont totalement inconnues (le calcul
tensoriel et la géométrie non euclidienne), mais il doit
également faire appel, lui qui aime travailler en solitaire,
à l'aide d'un de ses camarades d'études,
Marcel Grossmann; il demande à cet éminent
mathématicien de le guider dans le dédale du formalisme
qui, au fur et à mesure que la théorie se développe,
devient de plus en plus compliqué.
Le champ, concept central de la
théorie
De fait, la théorie de la relativité
générale, par sa structure et le mode de description du
monde qu'elle implique, représente pour Einstein une forme
d'idéal. En effet, il s'agit d'une théorie du
champ, théorie reposant sur l'idée qu'un objet,
par sa seule présence en un point de l'espace, modifie
l'espace qui l'entoure; cet objet crée un
«champ», qui n'est autre que la modification de
l'espace induite par l'objet qui le crée. Ce
raisonnement pose un principe: l'espace n'est pas le
même en présence ou en l'absence de l'objet
- contrairement à la représentation spontanée
et habituelle de l'espace comme réceptacle insensible aux
objets.
Dans la conception relativiste,
l'interaction entre deux objets est décrite comme
l'effet du champ créé par l'un d'entre eux
sur l'autre: le premier objet crée un champ, une
modification de l'espace qui se fait sentir là où se
trouve le second, et celui-ci réagit à cette
modification. Comme le processus est réciproque (les
rôles du premier et du second objet pouvant être
inversés), ce qui est décrit est bien une
«inter-action» - interaction en quelque sorte
médiatisée par l'espace.
Ainsi, le concept de champ repose sur
l'idée d'un continuum: l'espace est modifié
en chacun de ses points. Cette notion fait à la fois la
grandeur et la misère du concept de champ. Grandeur, parce que
l'espace est de l'ordre du continu, en sorte qu'une
théorie du champ semble adéquate à la description
des processus physiques qui se passent tous sur la scène de
l'espace (l'«espace-temps»). Misère, car il
est clair que le nombre de «degrés de liberté»
(c'est-à-dire de possibilités de variations) qui
correspondent à une théorie du continu est bien trop
grand pour représenter le monde; il faut nécessairement
qu'à un moment ou à un autre intervienne une sorte de
«cristallisation» du champ en objets localisés.
Pendant quarante ans - jusqu'à sa
mort -, Einstein ne cessera de ruminer, selon sa propre expression,
des considérations de ce type. Ne cédant en rien sur son
ambition d'une théorie qui unifierait tous les domaines de
la physique, il recherchera indéfectiblement le principe qui
lui permettrait, de façon analogue au principe de
relativité, tel qu'il l'a énoncé
en 1905, ou au principe dit
d'«équivalence», fondement de la théorie de
la relativité générale, d'asseoir une
théorie du champ valable pour toutes les interactions.
D'où ses multiples tentatives, abandonnées
aussitôt qu'énoncées, de théorie unitaire.
La physique contemporaine a repris cette ambition à son
compte, mais dans une perspective différente - ne
serait-ce que parce qu'on a, depuis lors, découvert
d'autres interactions (les interactions propres au noyau
atomique), dont Einstein n'avait pas connaissance à
l'époque de ses travaux sur la théorie unitaire.
Le parcours d'un solitaire
Si la voie des principes ne permet pas d'aboutir à l'unification tant désirée, du moins Einstein pouvait-il espérer que l'autre voie, celle qui consiste à élaborer une théorie «construite», dans laquelle on cherche à se figurer les «briques» dont est fait l'Univers, se révélerait plus praticable. L'article de 1905, qui laisse entrevoir la possibilité que la lumière, relevant du continu, puisse également posséder des propriétés discontinues, constitue un premier pas dans ce sens. De fait, cet article peut être considéré comme l'acte fondateur de la théorie quantique, dont on sait qu'elle constitue aujourd'hui la théorie de base de la physique. Comme conséquence, et non des moindres, cette théorie oblige à abandonner l'idée que les objets fondamentaux dont est fait le monde possèdent une nature soit corpusculaire, soit ondulatoire - conformément à ce qu'indiquait clairement l'article de 1905; de plus, elle impose d'admettre que les résultats d'une mesure ne peuvent être que statistiques: la théorie permet seulement de calculer des probabilités.
Le dualisme onde-corpuscule Tels sont, résumés, les principes de la mécanique quantique, élaborée entre 1905 et 1927 par Niels Bohr, Erwin Schrödinger, Paul Dirac et autres «pères fondateurs» de la théorie - parmi lesquels on ne fait traditionnellement pas figurer Einstein. Il serait pourtant faux d'imaginer que sa contribution à la théorie quantique s'arrête en 1905, avec l'article sur les quanta de lumière (ou même en 1907, avec l'article sur les chaleurs spécifiques, qui est à l'origine de la théorie actuelle des phonons dans les solides). Einstein, qui en 1905 énonce de façon «heuristique» (autrement dit, de façon non rigoureusement démontrée mais justifiée par des raisons de cohérence interne) l'hypothèse des quanta de lumière, entreprend, dans les années qui suivent, d'explorer la «réalité» de cette hypothèse, de manière à la débarrasser de son qualificatif d'«heuristique». En 1909, après avoir analysé les propriétés des fluctuations du rayonnement, il avance l'idée que celui-ci est caractérisé par ce qu'il appelle un «dualisme» de sa nature réelle, à la fois corpusculaire et ondulatoire. En 1916, il pense avoir accompli un pas décisif dans l'établissement de la réalité des quanta en montrant qu'ils sont caractérisés non seulement par leur énergie, mais également par leur quantité de mouvement - tout comme le sont les «vraies» particules (proton et neutron, par exemple). Mais diverses déconvenues rencontrées dans la mise en évidence expérimentale de cette nature corpusculaire l'amènent bientôt à réviser ses positions. Revenant à l'analogie matière-rayonnement, fondement de l'article de 1905, il démontre, en 1924, que les quanta de lumière n'obéissent pas à la même statistique que les «vraies» particules classiques: au lieu de se répartir régulièrement dans les divers états possibles, ils ont tendance à s'accumuler les uns sur les autres, comme si une force les poussait à se regrouper - c'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils peuvent donner une impression globale d'onde. L'importance de cette découverte ne saurait être sous-estimée: c'est sur la connaissance de cette «statistique quantique» (dite de Bose-Einstein), propre aux photons, que reposent l'invention du laser et la théorie de la supraconductivité.
Une approche déterministe Pourtant, il est vrai qu'Einstein, en dépit de l'importance de ces divers travaux, est toujours resté en dehors du courant principal d'élaboration de la théorie quantique, représenté par Bohr, Heisenberg, Dirac et d'autres. En effet, il se refusera toujours à admettre le caractère statistique de la théorie quantique; il ne conçoit pas que le résultat d'une mesure ne puisse pas être parfaitement prédit par la théorie, ou, comme il le dit en plaisantant à moitié, «que Dieu joue aux dés». Pendant toute la période d'élaboration de la théorie quantique, de 1913 à 1927, Einstein adoptera, au grand désespoir de ses jeunes collègues qui recherchent ardemment son approbation, une attitude de réserve critique, cherchant à débusquer les contradictions internes dont souffre selon lui la théorie. Plus tard, il cessera de contester la cohérence logique de la théorie, et l'objet de ses objections se déplacera quelque peu: il lui semblera que la théorie quantique est «incomplète» - et doit donc être encore approfondie, afin d'être complétée - dans la mesure où elle ne permet pas, dans des conditions expérimentales précises, de prévoir avec la même précision l'évolution ultérieure du système. Le congrès Solvay de 1927, qui réunit l'élite des physiciens quantiques de l'époque, restera célèbre dans l'histoire de la physique pour l'affrontement théorique qui opposa Einstein à Bohr.
Critiques de la théorie quantique L' affrontement entre les deux physiciens connaîtra un regain de vigueur quelques années plus tard, en 1935, alors qu'Einstein, fuyant le nazisme, se réfugie aux Etats-Unis. La controverse portera cette fois-ci sur ce qu'on appelle la «non-localité» de la théorie quantique: cette dernière implique en effet que des mesures effectuées sur deux systèmes ayant interagi dans le passé ne sont pas indépendantes, la mesure d'une grandeur sur l'un des systèmes fixant la valeur de cette grandeur sur l'autre, comme si les deux systèmes, pourtant séparés, étaient corrélés ou pouvaient «communiquer» instantanément l'un avec l'autre. Ce point n'avait pas été remarqué par les pères fondateurs de la théorie quantique. C'est Einstein qui, en 1935, dans un article resté célèbre, au point d'être généralement désigné par de simples initiales, EPR (initiales des trois auteurs de l'article: Einstein, Podolsky et Rosen), attire l'attention de la communauté des physiciens sur cette particularité troublante de la théorie quantique. Depuis lors, les travaux sur ce sujet n'ont pas manqué, en particulier les fameuses expériences réalisées par Alain Aspect en 1982, qui établissent que les états de deux photons ayant interagi gardent effectivement trace de cette interaction et sont à jamais corrélés.
De façon générale, les objections formulées par Einstein à l'encontre de la théorie quantique sont à mettre en rapport avec la prédilection qu'il manifeste pour des théories du champ. Bien qu'il ait été à l'origine de l'irruption du discontinu dans le continu, cette irruption n'a cessé de le troubler. Selon lui, le principal défaut de la théorie quantique est de ne pas expliquer l'existence des particules, de poser celle des quanta sans la justifier. Il n'est pas exagéré de dire qu'Einstein a terminé sa vie en solitaire, seul parmi ses collègues à douter de l'existence des quanta de lumière, qu'il avait lui-même «inventés» en 1905: «Cinquante années de rumination consciente ne m'ont pas rapproché de la réponse à la question: Que sont les quanta lumineux? Aujourd'hui le premier fripon venu croit qu'il sait ce qu'ils sont, mais il se leurre», écrit-il dans une lettre datée du 12 décembre 1951.
Un homme engagé dans son siècle
En 1919, Einstein devient le savant
le plus célèbre de son temps, le jour où, à
Londres, la Royal Society reçoit un télégramme
envoyé par l'un de ses membres, Arthur Eddington, parti
dans l'hémisphère Sud à la tête d'une
expédition chargée d'observer une éclipse totale
du Soleil, au cours de laquelle on espère déterminer si
l'une des conclusions de la théorie de la relativité
générale (la courbure des rayons lumineux au voisinage du
Soleil) est vérifiée. Le télégramme confirme la
théorie d'Einstein à une époque où la
vérification par une expédition britannique d'une
théorie qui peut passer pour allemande (Einstein est en
réalité suisse, mais travaille à Berlin)
apparaît comme un espoir de réconciliation entre les
peuples: le savant est, du jour au lendemain, placé sous les
projecteurs de l'actualité.
Un pacifiste désabusé
Sciemment, Einstein mettra cette célébrité
subite au service des causes qui lui tiennent à cœur,
qu'il s'agisse du combat pour la paix ou de la
création d'une terre d'accueil pour les Juifs en
butte à l'antisémitisme grandissant en Europe.
Son engagement politique commence
en 1914 à Berlin par son refus de signer un manifeste,
dit des Quatre-vingt-treize, approuvé par une grande partie
de l'intelligentsia allemande, appelant à défendre
les valeurs de la
civilisation
(sous-entendu allemande) contre la barbarie. La fin de la
Première
Guerre mondiale, qui coïncide avec l'achèvement
de la théorie de la relativité générale, est
pour lui l'occasion d'une intense activité
politique, essentiellement en faveur de la paix et de la
réconciliation entre les peuples. Membre de certaines
organisations dirigeantes de la Société des Nations, il
lutte en leur sein contre le boycott des savants allemands par
les autres nations, qui se pensent plus
«civilisées», et pour que la lumière soit
faite sur les crimes de guerre commis de part et d'autre. Il
défend activement la cause des objecteurs de conscience de
tous les pays, et se montre un ardent militant de la
réconciliation franco-allemande (son voyage à Paris,
en 1922, n'a pas d'autre motif). Einstein change
brusquement d'attitude en 1933, lors de l'accession
de Hitler au poste de chancelier; il met désormais toutes
ses forces au service de la lutte contre le nazisme, qui, selon
lui, doit être menée par tous les moyens - y
compris militaires. Sa maison ayant été mise à sac
par les nazis dès les premiers mois de 1933, alors
qu'il est en voyage aux Etats-Unis, il décide de ne pas
rentrer en Allemagne et d'accepter la chaire qui lui est
offerte au tout nouvel Institute for Advanced Study de Princeton
et s'y installe à l'automne de
l'année 1933.
En 1939, il écrit une lettre
restée célèbre au président Roosevelt, lui
demandant d'entreprendre les recherches qui conduiront à
la réalisation des premières bombes
«atomiques». C'est évidemment avec amertume
qu'il assiste après la guerre au développement du
maccarthysme et de la guerre froide dans son pays d'adoption,
et ses dernières années seront consacrées à
lutter contre l'hystérie guerrière. La
préservation de la paix nécessite, selon lui, la
constitution d'un gouvernement mondial -
fédération supranationale aux pouvoirs plus
étendus que ceux de l'Organisation des Nations unies
- unique responsable des forces armées.
Un militant sioniste convaincu
Simultanément à son activité en faveur de la
paix, Einstein consacre une grande part de son temps à
promouvoir l'idée d'un foyer juif en
Palestine.
Dès 1921, il accepte d'accomplir, en compagnie de
Chaïm Weizmann, une tournée aux Etats-Unis destinée
à récolter auprès de la communauté juive
américaine des fonds pour la création de
l'université hébraïque de Jérusalem.
Einstein consacrera beaucoup d'efforts à la
réalisation de ce projet d'université, allant
jusqu'à fixer les divers cursus d'un enseignement de
haut niveau. Il prend également une part active aux
discussions internes du mouvement sioniste à propos de la
Palestine, et ses prises de position à cet égard se
signalent par leur réalisme: il ne cessera d'insister sur
le fait que l'installation des colons en
Israël ne
peut aller sans problème dans la mesure où la terre
appartient déjà aux Arabes. Il semble avoir placé
une confiance excessive dans la capacité de la puissance
mandataire (la Grande-Bretagne) à régler les divers
conflits.
Einstein meurt le 18 avril 1955;
son dernier écrit est un appel à la paix rédigé
en collaboration avec Bertrand Russell.
Le dernier des physiciens classiques
Einstein est aujourd'hui une figure
mythique largement utilisée, que ce soit pour vendre des
petits déjeuners vitaminés ou des calculettes, ou encore
pour signifier une certaine attitude face à la vie.
Au-delà de la légende, il importe de prendre la mesure de
son apport dans son domaine d'activité propre: la
physique.
L'inventeur critique de la
théorie quantique
Il est, avec l'article sur les quanta de lumière
de 1905, le fondateur de la théorie quantique. Certes,
il a très vite pris ses distances avec celle-ci, mais on ne
saurait oublier que cette attitude critique est extrêmement
fructueuse pour l'ensemble de la communauté
scientifique; des problèmes, tel celui de la
non-localité, seraient peut-être passés longtemps
inaperçus si Einstein ne les avait soulevés. Cela dit,
son refus d'admettre la théorie quantique telle
qu'elle est marque bien son appartenance à une
époque de l'histoire de la physique qui
s'achève avec lui: aujourd'hui, la physique ne se
conçoit pas sans cette théorie, qui en constitue le
fondement.
La recherche des invariants
Il est un autre domaine dans lequel la contribution
d'Einstein a été telle que la physique n'est plus
après lui ce qu'elle était avant: c'est celui de
la recherche des principes fondamentaux. La physique actuelle
repose entièrement sur la reconnaissance d'un certain
nombre de principes, dits d'invariance ou de symétrie, qui
sont des «super-lois» auxquelles sont soumises les lois
de la physique elles-mêmes. Rechercher ces principes constitue
l'essentiel de l'activité du théoricien actuel.
Or ce n'est qu'avec Einstein que l'importance
heuristique de ces principes est apparue. Non que la physique
antérieure n'ait fait usage de tels principes, mais elle
le faisait empiriquement, se contentant de vérifier après
coup que telle ou telle loi était conforme à tel principe
d'invariance. Depuis Einstein, on procède à
l'inverse: on commence par déterminer quels sont les
principes d'invariance, puis les lois en découlent. En ce
sens, les physiciens actuels sont les héritiers
d'Einstein.
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