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Ramuz, Charles Ferdinand

Cully (Vaud), 1878 - Pully, près de Lausanne, 1947
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia

Sommaire

 Deux points d'ancrage
 Les grandes périodes créatrices
 Le roman de montagne

 



Charles Ferdinand Ramuz

Deux points d'ancrage
Ecrivain suisse d'expression française. Charles Ferdinand Ramuz est de souche paysanne. Son père, issu d'une famille d'agriculteurs, tient un commerce de denrées coloniales à Lausanne, et sa mère est d'un milieu de viticulteurs. Charles Ferdinand a une enfance choyée, dont il relatera avec émotion les souvenirs. Malgré plusieurs déménagements de ses parents, le jeune Charles Ferdinand reste à Lausanne, en pension, où il suit ses études. Il découvre cependant la vie paysanne, les animaux, les plantes et le rythme de la nature pendant les vacances, dans la maison familiale des environs de Cheseaux.  

Après son baccalauréat (1895), Ramuz entreprend une licence de lettres, qu'il obtient en 1901. Il occupe quelque temps un poste de maître d'études au collège d'Aubonne. Mais, cette expérience ne déclenche pas en lui le feu sacré de l'enseignement. Charles Ferdinand décide alors de se rendre à Paris afin de préparer, à la Sorbonne, une thèse de doctorat sur Maurice Guérin.  

Paris captive Ramuz: venu pour quelques mois dans la capitale française, il va y rester près de douze ans. Il déambule en solitaire dans les rues, fasciné par le spectacle de la ville. Très vite, il se rend compte que ce n'est pas un doctorat ès lettres qu'il ambitionne, mais une carrière d'écrivain. Il délaisse sa thèse et compose ses premiers textes: le Petit Village (1904), les Petits Poèmes en prose, Aline (1905), la Grande Guerre de Sonderbond (1906), Aimé Pache, peintre vaudois (1911), Vie de Samuel Belet (1913), Adieu à beaucoup de personnages (1914). Il témoigne d'emblée d'une double veine: réaliste et nostalgique. Mais son réalisme est, selon son expression, «creusé vers le dedans», et il en trouve le modèle moins dans la littérature que dans la peinture, et notamment chez Cézanne. Il retourne en Suisse, quand il sent gronder l'orage de la Première Guerre mondiale. Entre-temps, il a épousé Cécile Cellier, peintre neuchâteloise, de laquelle il a une petite fille, Marianne.  

Paris, pour Ramuz, est également la ville des amitiés aussi sincères qu'enrichissantes. Il fréquente Charles-Albert Cingria, avec qui il habite un moment rue Raynouard; Henry Spiess, poète genevois; Adrien Bovy, dont il partage un temps l'appartement de la rue Froidevaux; Paul Budry, Edouard-Marcel Sandoz; Paul Fort; Alfred Jarry, qu'il rencontre à La Closerie des Lilas. Ramuz évolue parmi les artistes vaudois, notamment le peintre René Auberjonois, ou encore l'écrivain Edouard Rod. Il est également entouré de Paul Claudel, d'André Gide, de Charles Péguy, de Jean Cocteau.

Cependant, malgré ses amitiés illustres, la notoriété de Ramuz n'atteint pas le grand public. Si des personnalités du monde littéraire aussi importantes que l'éditeur Bernard Grasset, son directeur de collection Edmond Jaloux ou encore Daniel Halévy; des Cahiers verts, reconnaissent son talent, on lui reproche ses tournures lourdes, ses entorses à la syntaxe.  

Afin de redonner une impulsion à la littérature et à l'art romands, Ramuz avait fondé à Genève en 1904, une revue, la Voile latine, avec quelques amis, dont Benjamin Grivel, l'écrivain et critique d'art Daniel Baud-Bovy, le graveur Maurice Baud ainsi que Gonzague de Reynold et Charles-Albert Cingria. La revue, prise en main par Robert de Traz, avait vécu jusqu'en 1910. En 1914, Ramuz renouvelle l'expérience et fonde la revue des Cahiers vaudois avec Paul Budry, Edmond Gilliard et Ernest Ansermet. Les Cahiers vaudois commencent par un manifeste de Ramuz, Raison d'être, dans lequel il déclare sa solidarité avec son pays. Cette revue, où s'exprime la littérature romande dans toute sa vigueur (y publièrent notamment Henry Spiess, Alexandre et Charles-Albert Cingria, René Morax), paraîtra pendant cinq années. Ramuz y publiera des romans comme le Grand Printemps (1917), où il évoque l'espoir que peuvent susciter les mouvements de masse du peuple qui s'éveille pendant la révolution d'Octobre en Russie, ou encore Salutation paysanne.

Vers 1917, Ramuz fréquente Igor Stravinsky, qui contribue à la libération de l'expression créatrice de l'auteur. De leur amitié naîtra, notamment, Histoire du soldat (1918), sur une musique du célèbre compositeur, suivi de Souvenirs sur Igor Stravinsky, texte paru dans les Cahiers vaudois (1918-1919).  

Pendant la guerre, Ramuz continue à manifester son attachement à l'art en animant, au conservatoire de Lausanne, une série de conférences sur «Les grands moments du XIX e  siècle français», document capital qui analyse en profondeur le rôle et la mission de l'artiste.  Le ciel de la carrière de Ramuz s'éclaircira après sa rencontre avec Henry-Louis Mermod. Cet ami fidèle l'aidera à publier, l'encouragera à libérer son expression. Il lui obtiendra également le poste de directeur de l'hebdomadaire Aujourd'hui. C'est encore grâce à Mermod que les œuvres complètes de Ramuz seront publiées, en 1940 et 1941, en vingt volumes, enrichis, en 1954, de trois autres volumes.  

La période entre les deux guerres est particulièrement féconde et donne le jour à deux œuvres importantes: la Grande Peur dans la montagne (1926) et Derborence (1934).  

Ramuz coule des jours sereins à «La Muette», sa maison vigneronne de Pully, non loin de Lausanne. La joyeuse équipe d'artistes de ses années parisiennes viendra souvent lui rendre visite. Ramuz restera à Pully jusqu'à sa mort, le 23 mai 1947.


Les grandes périodes créatrices
D'abord proche du courant réaliste, l'œuvre de Ramuz prend ensuite un tournant mystique, affleurant souvent le fantastique, avant de s'épanouir pleinement avec les récits de la montagne. Ramuz est très influencé par la peinture. Il se sent des affinités avec cet art, qui semble exécuter sur la toile ce qu'il veut réaliser avec les mots. Cézanne, en particulier, le séduit par sa facture, par son organisation picturale et esthétique, par sa capacité à conjuguer adroitement la rigueur de la construction avec les instincts créateurs, et la volonté de transmettre la sensation à l'état brut, ce à quoi aspire Ramuz.  

Les premiers textes de Ramuz, ceux qui ont été écrits avant la Première Guerre mondiale, tendent vers la simplicité. Généralement centrés sur un personnage unique, ils se déroulent plutôt dans le milieu paysan: Aline, les Circonstances de la vie, Jean-Luc persécuté. C'est un moyen, pour l'auteur, de débrider sa créativité, d'ancrer son monde imaginaire et d'atteindre l'universel à partir des données primordiales de la vie.  

 Ramuz possède ainsi une vision plastique de l'Univers. Il observe le monde qui l'entoure d'une manière intense, profonde, personnelle. «Regarder» ne suffit pas, il faut «voir». Mais la vision est soumise au subjectif. Aussi sa plume traduit-elle l'objet plus qu'elle ne le décrit, par le prisme du créateur, avec acuité, parfois avec violence. L'objet prend alors tout son intérêt sous l'effet de la transposition créatrice. Il doit produire, comme sur les toiles de Cézanne, une réaction immédiate, la manifestation de la sensation à l'état brut. Le réalisme de Ramuz, tout intérieur, transcende la description fidèle, la «photographie», la représentation pure, exacte. Mais chez lui, le souvenir provoque aussi l'état poétique: «Un roman doit être un poème», avait-il écrit en 1905. Pour Ramuz, la puissance en art vient du souvenir, de la mémoire revivifiée par l'imagination. N'a-t-il pas écrit Découverte du monde (1939), ses souvenirs d'enfance, à plus de soixante ans ?  

Raison d'être, en 1914, a marqué un tournant majeur dans l'œuvre de Ramuz. L'essai dévoile les préoccupations métaphysiques de l'auteur. A cette époque, Ramuz est de retour en Suisse. Mais il s'y sent désormais étranger à cause des multiples changements qui se sont opérés depuis son départ et parce qu'il ne retrouve pas, auprès de ses compatriotes, l'esprit artiste qu'il a connu en France. Pourtant, il va parvenir à rétablir la communication entre son pays et lui. Selon Ramuz, pour trouver le langage de l'universel il faut savoir «toucher terre», s'enraciner, et en même temps porter son regard sur le monde, sur l'histoire en train de se faire. Ainsi, l'accord qu'il retrouve avec son pays vient de l'élémentaire, de la terre, de la nature. C'est par cette dernière qu'il comprend les ressemblances, le jeu des correspondances, c'est par elle qu'il assimile son terroir.

Ramuz devient homme de méditation. Il réfléchit sur la dynamique populaire russe, mais aussi sur l'élan que lui a donné l'intelligentsia de ce pays. Il se penche sur le renouveau du mouvement adventiste protestant. Ses textes s'enrichissent de réflexions métaphysiques flirtant avec le fantastique, mais sur fond de quotidienneté paysanne. Ce que nous montre le Règne de l'Esprit malin (1917), où le cordonnier Branchu est une incarnation du diable, ou encore la Guérison des maladies, qui met en scène une jeune fille, Marie Grin, qui a reçu les stigmates et multiplie les miracles par l'émanation de forces psychiques salvatrices.

Puis, les récits de Ramuz prennent une tournure «révélatrice». C'est déjà le cas des Signes parmi nous (1919), où un humble colporteur de brochures religieuses, Caille, s'efforce d'expliquer aux hommes les signes de l'Apocalypse prochaine. Détecter les signes inscrits dans le visible, en décrypter le sens profond, caché, c'est là l'objet des œuvres «cosmiques»: Présence de la mort (1925), où les signes se vérifient car le monde retourne au chaos, Joie dans le Ciel (1925).

Le roman de montagne
Avec les récits de la montagne, auxquels Ramuz doit sa célébrité, on aborde la dernière période de la création de l'auteur. On est toutefois très loin d'une littérature régionaliste, même si certaines descriptions abondent en renseignements documentaires. En effet, Ramuz préfère recréer le paysage. C'est le cas, entre autres, avec le Rhône, cette force impétueuse, sauvage, qui a creusé le Valais, qui a façonné le bassin lémanique, qui donne son unité au pays de Vaud (Chant de notre Rhône, 1920).  

Parallèlement, Ramuz déplorera, dans des essais, que la civilisation industrielle éloigne l'homme de l'élémentaire en créant des besoins artificiels, des rapports faussés entre les êtres (Taille de homme, 1935). C'est pourquoi le paysan représente pour lui le dernier homme libre: il vit aux prises avec les données primordiales de la vie, avec l'élémentaire; il est donc relié à l'universel. Par sa vie, calquée sur le rythme des saisons, conditionnée par la naissance, la mort, les déchaînements de la nature et l'amour, le paysan représente aussi le créateur. Cela explique pourquoi Ramuz lui accorde une dimension proprement métaphysique (Besoin de grandeur, 1938). Dès lors, le récit prend une expression tragique, sous la menace des forces naturelles qui donnent à l'œuvre toute sa puissance et toute sa singularité (la Grande Peur dans la montagne, Derborence).  

Si l'élan métaphysique témoigne de l'originalité des romans rustiques de Ramuz, le style n'en est pas moins aussi très personnel. Décrié par certains, magnifié par d'autres, le langage de Ramuz malmène la syntaxe, brutalise le rythme des phrases, qui devient saccadé, discontinu, à l'image du paysage accidenté, abrupt, saisissant à chaque détour de chemin. L'art, même s'il est né de la méditation, doit traduire des sensations plus que des réflexions. Le verbe a pour finalité de rendre sensible une expérience, un objet. Le style prend appui sur le réel, mais n'est jamais son esclave. On ne rencontre pas, chez Ramuz, d'images poétiques toutes faites, il les fuit ainsi que la langue littéraire académique, trop parfaite pour avoir une âme. Il veut reproduire le langage que l'on utilise autour de lui, avec ses distorsions, ses maladresses, mais aussi le charme et la saveur de la parole. Ramuz souhaite écrire une «Langue-geste», réduite aux gestes élémentaires de la vie, à ceux des paysans occupés à des tâches humbles. Paradoxalement, il joint à ce style souvent déroutant des métaphores qui font éclater l'aspect faussement simpliste et rugueux du langage.  

Ramuz a misé sur le langage, sur une littérature vraie, dépouillée du superflu et surtout du didactisme propre à la littérature suisse d'expression française de l'époque. Sa démarche a donné une impulsion nouvelle aux lettres romandes, qui s'ouvrent désormais à une génération de poètes et de romanciers affranchis du poids du sermon et capables d'exprimer, sans passer par la langue des livres, leurs idées et leurs espérances.

 
Pour en savoir plus
Le sentiment national et les arts




 
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