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Gottfried Wilhelm von Leibniz
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Un philosophe au faîte des sciences
Le philosophe et mathématicien allemand du Grand Siècle et de l'aube des Lumières a subordonné ses investigations à la recherche d'une science universelle dévoilant éléments et structure, raison et processus, variété et unité, harmonie et beauté. Par la «mathesis universalis», il faisait communiquer entre eux les mondes du fini et de l'infini, les sciences et les arts, la philosophie et la religion.
Né en 1646 à Leipzig, à la fin de la guerre de Trente Ans, lorsque l'Allemagne connaît une forte crise politique et religieuse, Leibniz se forme en autodidacte, utilisant la bibliothèque de son père, professeur de philosophie et de droit.
Avant l'âge de quinze ans, il s'initie au grec et au latin, s'éprend des belles-lettres, de la logique, de la théologie scolastique et, plus tard, il lit des philosophes anciens, découvre Luther et les jansénistes.
Entré à l'université de Leipzig en 1661, on l'autorise à étudier les penseurs modernes - Bacon, Campanella, Gassendi, Hobbes et, indirectement, Descartes et Galilée -, ce qui lui permet de découvrir le mécanisme et l'atomisme. En 1663, il rédige sa thèse sur le principe d'individuation puis, à Iéna, approfondit ses connaissances en mathématiques, avant de poursuivre des études de droit à l'université d'Altdorf, près de Nuremberg, où il obtient, en 1666, son doctorat. La même année paraît son De l'Art combinatoire, qui confirme son goût pour la logique et le calcul mathématiques.
Ce sont les sciences expérimentales et l'alchimie qui le passionnent à l'âge de vingt ans, lorsqu'il entre dans la société de la Rose-Croix. Devenu conseiller de l'Electorat de Mayence, en 1667, il prépare un projet d'unification du droit allemand et travaille à la réunification des Eglises catholique et protestante. De 1672 à 1676, il séjourne à Paris, où il rend visite à Malebranche, le philosophe cartésien, et étudie des questions de philosophie et de théologie aux côtés d'Arnauld, ainsi que des problèmes mathématiques en compagnie de Huygens. Ses découvertes concernant le calcul différentiel et intégral, sa machine à calculer, plus perfectionnée que celle de Pascal, révèlent sa pleine dimension de savant européen. Aussi rencontre-t-il Spinoza, à La Haye, et le naturaliste Antonie Van Leeuwenhoek, à Amsterdam.
Une activité de recherche multidisciplinaire Pendant trente-neuf ans, Leibniz résidera à Hanovre, où il remplit, dès son retour de Paris, le double emploi de bibliothécaire et de conseiller de justice à la cour. Alors qu'il est consulté sur les affaires économiques, les mines, les manufactures, la fiscalité, la réunion des Eglises, il applique son nouveau calcul à la géométrie, à la mécanique et à la physique. Ces activités multiples ne l'empêchent pas de mener de front des travaux de droit et de philosophie religieuse, de créer une «caractéristique universelle», d'élaborer une logique nouvelle et de mûrir les idées philosophiques amorcées pendant la période parisienne. Même s'il ne publie rien, les années 1677-1680 sont parmi les plus fécondes de sa vie, car à ses précédentes activités s'ajoutent des recherches de géologie, et il est nommé historiographe de la maison de Brunswick. Son travail d'historien et d'archiviste le conduit à la cour de Vienne, où il rencontre le prince Eugène de Savoie, à qui il dédie la Monadologie. Aussi entretient-il des relations avec Charles VI, l'empereur d'Autriche, ainsi qu'avec le tsar Pierre le Grand et Charles XII de Suède. En 1700, il fonde la Société des sciences de Berlin, qu'il présidera pendant dix ans.
Leibniz est plus souvent à Vienne qu'à Hanovre, où il sent venir sa disgrâce. En effet, en août 1714, l'Electeur de Hanovre accède au trône de Grande-Bretagne sous le nom de George I er , mais le philosophe n'est pas invité à le suivre. La mort, en 1705, de Sophie-Charlotte, Electrice de Brandebourg, qui l'a pris sous sa protection, et le décès de sa mère, en 1714, accentuent sa solitude. Sa santé lui laisse peu de répit depuis ses cinquante ans. C'est pourtant dans la dernière partie de sa vie qu'il écrit les Nouveaux Essais sur l'entendement humain - un ouvrage rédigé en français, comme la plupart de ses œuvres -, mais qu'il ne publie pas en raison de la mort de son adversaire John Locke; les Essais de théodicée, plaidoyer en faveur de Dieu, ainsi que la Monadologie et les Principes de la nature et de la grâce, sont ses textes les plus maîtrisés.
Après une notoriété exceptionnelle pendant la majeure partie de son existence, Leibniz connut une solitude tragique. Il meurt en novembre 1716; seul son secrétaire assiste à son enterrement. Mais à Paris, l'Académie des sciences lui rend hommage.
Une œuvre arborescente
Sous son apparente discontinuité,
l'œuvre de Leibniz constitue un système continu de
multiples centres superposés. Il affirme lui-même que ses
méditations fondamentales portent sur deux choses:
l'unité et l'infini. «Les âmes sont des
unités et les corps sont des multitudes, mais infinies,
tellement que le moindre grain de poussière contient un monde
d'une infinité de créatures.» Tout le
système est axé, en effet, sur l'affirmation que
l'être est un et infini: cela vaut aussi bien pour
l'être contingent que pour l'être
nécessaire, car le premier est miroir et expression du second.
Une des thèses centrales de la
doctrine est que rien n'est fondé sans raison, sans
ordre, sans nécessité absolue (soumise au seul principe
de non-contradiction, qui commande aux essences), ou sans
nécessité hypothétique (dépendant des
conditions préalables, qui commande aux existences). Tout
est conforme, de surcroît, à la règle du meilleur.
Dieu, choisissant de faire advenir à l'existence ce
monde plutôt qu'un autre, a voulu réaliser la plus
riche harmonie et, pour les créatures, la plus grande
excellence. Le double principe du meilleur contient en fait le
principe de continuité, selon lequel «la nature ne fait
jamais de sauts», et le principe des indiscernables, selon
lequel il n'y a jamais deux êtres identiques dans la
nature car ils sont toujours marqués d'une
différence, fût-elle infinitésimale.
Dans la vision leibnizienne, tout
s'organise donc de façon à mettre en valeur la
variété infinie de l'être et du
connaître, tout concourt à donner une raison et un sens
à cette diversité. L'effort pour dégager
l'unité et pour cerner la vraie réalité
- nommée substance puis monade - traverse toutes
les régions du savoir qu'embrasse la doctrine grandiose
de Leibniz.
Géométrie et
métaphysique
C'est dans le sillage de l'Ars magna (1275) de
Raymond Lulle que Leibniz envisage, dès 1666, de
constituer un alphabet des pensées humaines, des signes ou
caractères élémentaires invariables, susceptibles
de donner lieu à toutes les combinaisons possibles
(c'est-à-dire non contradictoires). Cette science
générale est appelée à fournir une symbolique
universelle: une «caractéristique» -
alphabétique ou numérique - qui devrait être
à la fois indépendante des langages particuliers et
plus riche, plus précise et plus simple qu'eux, mais
aussi aisée à manier et transposable à toute
discipline, notamment à la géométrie.
Leibniz va mettre au point un
outil de calcul et un système de notations dans un domaine
qui ne paraissait pas se prêter à
l'appréhension arithmétique: les grandeurs
infinies. Il élabore une méthode d'addition ou
d'intégration des quantités infiniment petites,
essaie plusieurs notations, et, indépendamment du calcul des
fluxions établi par
Newton,
parvient, en 1675, à l'algorithme qui rend alors
possible le calcul des infiniment petits dans tous les ordres de
grandeur.
L'analyse des infiniment petits
conduit Leibniz à concevoir l'espace et le temps comme des
rapports de coexistence ou de successivité et à
s'opposer à la conception cartésienne de
l'étendue: divisible à l'infini,
l'étendue ne peut être l'essence de la
matière. L'atomisme se trouve lui aussi voler en
éclats, car il n'est pas d'ultimes et insécables
particules matérielles qui résistent à
l'analyse. Le mouvement n'est pas envisagé par Leibniz
comme un déplacement local visible, mais comme un processus
expressif d'une force invisible. Alors que l'axiome
cartésien le désigne comme «la quantité de
mouvement ou produit des masses par la vitesse qui se
conserve» (traduit par
mv
), la dynamique leibnizienne le
définit comme «la quantité de force vive ou produit
des masses par les carrés de leurs vitesses» (traduit par
mv
2
). C'est la notion de conatus -
l'infiniment petit du mouvement, principe interne,
élément presque spirituel - qui préparait,
dès 1670, la doctrine de la force active (
vis activ
a).
Convaincu que «les principes
mécaniques mêmes, c'est-à-dire les lois
générales de la nature, naissent de principes plus
élevés et ne sauraient être expliqués par la
quantité seule et par des considérations
géométriques», Leibniz rejette le
géométrisme pur: il récuse la conception
cartésienne de la substance (en particulier
l'étendue-substance, qui n'exprime pas le
changement, qualité essentielle de la notion) et refuse de
concevoir comme substance la matière, l'espace et le
temps. Pour lui, ce ne sont que des
«phénomènes» liés à notre
perception. Derrière le phénomène, il faut
dévoiler la substance, seule entité réelle. Ainsi,
chez Leibniz, la physique rejoint la métaphysique.
La monade, seule unité
substantielle
Déterminée du dehors, la substance est force;
déterminée du dedans, elle est forme, âme, esprit.
L'unité substantielle est simple, sans étendue,
sans figure et sans divisibilité: la monade ne commence ni
ne finit naturellement, elle ne peut être modifiée dans
son intérieur par quelque autre créature. Frappée
du sceau de la différence intrinsèque, elle ne peut se
définir par elle-même mais seulement par son rapport
avec les autres.
«Sans portes ni
fenêtres»
, mais dotées de perception
(représentation du multiple dans l'unité) et
d'appétition (tendance à passer à des
perceptions plus distinctes), les monades n'ont pas le
même degré de perfection. Ainsi, chez les êtres
vivants, elles vont de la simple substance
(entéléchie), qui est sans mémoire, à
l'âme dotée de mémoire et de sentiment, puis
à l'esprit (âme) raisonnable propre à
l'homme. Deux grands principes régissent la vie des
esprits: le principe de non-contradiction et celui de raison
suffisante. Et «la dernière raison des choses doit
être dans une substance nécessaire et parfaite»,
c'est-à-dire Dieu.
Commencement premier et terme de la
série, seul Dieu a la notion complète de tout ce qui fut,
est et sera. Lui seul est nécessaire et «a ce
privilège qu'il faut qu'il existe s'il est
possible». Son essence implique l'existence. La
nécessité métaphysique fonde et ordonne la
nécessité physique et hypothétique,
c'est-à-dire le monde des existences contingentes. Monade
des monades,
«Dieu seul est l'unité
primitive, ou la substance simple originaire dont toutes les
monades sont des productions»
.
Chaque monade est miroir vivant de
l'univers. Supérieur aux autres substances, l'esprit
est l'image de la divinité: il «imite dans son
département et son petit monde où il lui est permis
d'exercer, ce que Dieu fait dans le grand». Ainsi, tous
les esprits sont des membres de la Cité de Dieu, comme chez
saint Augustin.
L'harmonie
préétablie
Leibniz cherche d'abord à démontrer
l'harmonie des deux règnes naturels, celui du corps
(gouverné par des causes efficientes) et celui de
l'âme (gouverné par des causes finales). Par la
suite, il affirme que l'«harmonie préétablie
de tout temps» caractérise autant le rapport des
différentes monades que celui qui existe entre le règne
physique de la nature et le règne moral de la grâce.
Car, dès l'origine, Dieu a réglé l'accord
entre toutes les substances en amenant insensiblement la nature
à la grâce qui la perfectionne. Là encore, le
philosophe applique le principe de continuité.
La beauté et la bonté
harmoniques du monde, qui «dispense le plus de bonheur ou de
joie possible», sont contradictoires en apparence avec le
mal qui fait souffrir ici ou là et entraîne des
décisions irrationnelles. Ombre du bien, dissonance qui fait
goûter plus encore la consonance, le mal ne met pas en cause
le principe d'harmonie: il est source d'afflictions qui
sont, en fait, des voies abrégées vers la plus grande
perfection.
De même que le problème du mal
ne met nullement en échec le principe d'harmonie, de
même la nécessité n'anéantit pas la
liberté. Le choix libre, qui «incline sans
nécessiter», appartient aux esprits, qui, à
l'image de Dieu, se déterminent par des motifs
raisonnables et par la volonté. Ainsi, la liberté
d'indifférence est, pour Leibniz, une pure extravagance ou
une fiction.
Réconcilier rationalisme et empirisme
La doctrine leibnizienne des perceptions
insensibles commande les pièces maîtresses du
système: l'harmonie préétablie de l'âme
et du corps, mais aussi des monades; la théorie de la
liberté et du choix; la thèse sur les différences
intrinsèques aux âmes et aux choses; la conception de la
mort et de la vie à l'échelle infinitésimale; la
définition du mouvement infiniment petit; la théorie de
la connaissance. Cette dernière tente de concilier les deux
approches traditionnellement opposées: le rationalisme et
l'empirisme.
Leibniz réfute, en effet, la
thèse de la «table rase» selon laquelle toutes les
connaissances sont fournies par les sens; il s'oppose à
cette vision qui assimile l'âme à une entité
matérielle. Tout en admettant qu'«il n'est rien
dans l'âme qui ne vienne des sens», il
considère cependant que ceux-ci ne nous donnent que des
exemples individuels: les sens ne peuvent fonder les sciences
où règnent les vérités nécessaires. Pour
lui, c'est l'âme qui «renferme l'être,
la substance, l'un, le même, la cause, la perception, le
raisonnement et quantité d'autres notions que les sens
ne sauraient donner». Toutefois, l'esprit contient,
avant même toute expérience, des «petites
perceptions» insensibles, trop petites pour être
appréhendées par nous.
Leibniz pensait avoir trouvé les
axiomes d'une «
philosophie également distante du
formalisme et du matérialisme qui conciliera et conservera ce
qu'il y a de juste dans l'un et l'autre
». Canalisant les extrêmes, son
système tend vers l'idéal d'
Aristote: il vise
le milieu, le point mathématique d'excellence.
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