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Galileo Galilei
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Biographie
Physicien et astronome italien. Rares sont
les savants qui ont vu autant de littérature leur être
consacrée que Galileo Galilei, dit Galilée. Sa
notoriété tient essentiellement à ses
démêlés avec l'Eglise et à son retentissant
procès. Pourtant, au-delà de paroles légendaires sur
la mobilité de la Terre (qu'il n'a vraisemblablement
jamais prononcées), le personnage est avant tout l'un des
artisans de la science moderne: c'est Galilée qui a
introduit les mathématiques dans le monde de la physique,
abandonnant ainsi définitivement les concepts qualitatifs
aristotéliciens.
Galilée est né le
15 février 1564 à Pise. Son enfance et son
adolescence se déroulent entre Florence et Pise. Son
père, musicien original et assez célèbre, auteur
d'un Dialogue sur la musique ancienne et moderne,
s'intéressait à la renaissance des formes musicales
héritées du classicisme grec. Après avoir
commencé en 1581 des études de médecine à
l'université de Pise, Galilée se consacre à
l'étude des mathématiques et de la philosophie;
en 1585, il quitte l'université, sans diplôme.
La science à la fin du XVIe siècle
L'université qui sert de cadre
aux années de formation du jeune Galilée fonctionne sur
un modèle largement répandu en Europe, reposant sur une
division du savoir en deux branches fondamentales: les
mathématiques et la philosophie.
Astronomie et mathématique
Le savoir mathématique étant né avec
l'astronomie, l'activité du
mathématicien-astronome n'a pas pour but
l'explication des phénomènes célestes, mais
bien plutôt leur prédiction. L'ambition de
l'astronome se limite à rechercher les combinaisons
(plus ou moins compliquées) de mouvements circulaires qui
permettent de décrire le mouvement apparent des astres, tel
qu'on l'observe depuis la Terre. L'activité du
mathématicien repose sur l'idée que, sous le
désordre apparent des phénomènes, au-delà du
cours erratique des planètes (étymologiquement, les
planètes sont des «astres errants»), il existe un
ordre caché bien particulier, qui peut être
représenté à l'aide de mouvements circulaires,
images d'une forme de perfection.
Philosophie
L'enseignement de cette matière est également
dispensé par les universités européennes. La
«philosophie naturelle» est la véritable science
du ciel, chargée d'expliquer les phénomènes.
Fondée en grande partie sur la doctrine d'Aristote et,
plus précisément, sur sa théorie du mouvement,
cette discipline repose, très schématiquement, sur la
distinction entre mouvement «naturel» et mouvement
«violent».
Le monde selon
Aristote
Tout corps possède un mouvement «naturel»
qui lui est propre, exprimant sa tendance à rejoindre son
lieu «naturel», lequel est entièrement fixé
par la nature du corps en question; ayant rejoint son lieu
naturel, le corps y reste immobile. Ainsi la Terre a-t-elle pour
lieu naturel, de par sa nature même de corps matériel,
le centre de l'Univers; son mouvement naturel est d'aller
vers ce centre, où elle réside tant que rien ne vient
l'en déloger. Le mouvement naturel des corps
célestes, supposés être d'une espèce non
matérielle, est un mouvement circulaire autour du centre de
l'Univers. Il faut souligner l'importance du rôle
joué dans la physique aristotélicienne par la notion de
«lieu»: chaque objet occupe un lieu qui lui est propre;
l'espace aristotélicien n'est donc en aucune
façon homogène, puisque ses divers points ne peuvent
être occupés indifféremment par n'importe quel
objet. Il en ira tout autrement dans la nouvelle physique, celle
de Galilée.
Au mouvement «naturel», qui ne
requiert aucun agent extérieur, s'oppose le mouvement
«violent», contraire à la nature du corps qui en est
animé et qui ne peut donc exister que par l'effet d'un
agent moteur. Une charrette, par exemple, qui se déplace le
long d'une route possède un mouvement contraire à sa
nature d'objet matériel (qui l'inciterait à
rejoindre le centre de l'Univers); ce mouvement est donc
violent et c'est le cheval qui en est l'agent moteur. Plus
précisément, la vitesse d'un objet animé
d'un mouvement violent est proportionnelle à la
«force» dépensée par le moteur responsable du
mouvement. Ce qu'on a pu appeler le «principe fondamental
de la dynamique aristotélicienne» s'énonce donc
ainsi: une force produit une vitesse qui lui est proportionnelle;
ou encore: la vitesse d'un corps est à la mesure de la
«force» qu'on lui imprime. Il faut noter que ce
principe fondamental, qui sera abandonné par la nouvelle
physique (où c'est l'accélération et non la
vitesse d'un corps qui est proportionnelle à la force qui
s'exerce sur lui), est tout à fait conforme au «sens
commun»: plus le cheval tire sur la charrette, plus elle va
vite; de surcroît, la charrette ne bouge pas si l'on
n'exerce aucune force sur elle!
Critiques du système aristotélicien
Il ne faut pas croire que la physique d'Aristote soit universellement acceptée. Nombreux sont ceux qui, au début du XVII e siècle, mettent en cause l'enseignement aristotélicien dispensé par l'Université, reprenant à leur compte certaines objections formulées au cours des siècles précédents.
Au XIVe siècle, les membres de l'école de Paris contestent déjà le bien-fondé de cette théorie du mouvement, et plus particulièrement du mouvement des projectiles. A la même époque, Nicole Oresme s'élève contre l'idée selon laquelle le mouvement des planètes peut être induit de leur mouvement apparent depuis la Terre, supposée immobile: au contraire, d'après lui, les étoiles seraient immobiles, et la Terre en mouvement.
L'Eglise, caution de l'aristotélisme Pendant longtemps ces critiques ne trouvent guère à s'exprimer ailleurs que dans des cercles restreints, tant est grande l'autorité d'Aristote; d'autant plus que l'Eglise, principale puissance politique et culturelle du monde occidental, après avoir combattu la cosmologie aristotélicienne, l'a finalement faite sienne au XIII e siècle. L'idée que la Terre soit au centre du monde s'accorde très bien avec le fait que Dieu se soit fait homme précisément en ce lieu. Mettre en doute l'immobilité de la Terre revient donc à combattre l'Eglise et son dogme. Ce n'est qu'au début du XVII e siècle que la critique d'Aristote prend son véritable essor, en grande partie grâce à l'imprimerie et à la diffusion des livres qui battent en brèche le monopole de l'Université en tant que source de savoir. D'aucuns osent alors formuler des hypothèses nouvelles, mais c'est celle de Copernic qui va jouer un rôle fondamental dans l'élaboration de la nouvelle physique.
Le système de Copernic En 1543 paraît l'ouvrage de Nicolas Copernic De revolutionibus orbium coelestium, dans lequel il expose son «hypothèse» héliocentrique. Copernic, qui s'est appliqué à expliquer le mouvement des planètes, dans le cadre de la théorie aristotélicienne d'une Terre immobile, à l'aide de combinaisons de mouvements circulaires, comme le voulait la tradition, finit par perdre courage devant les complications mathématiques rencontrées. Il s'aperçoit alors que, en plaçant le centre du monde non au centre de la Terre mais au centre du Soleil, il est plus facile de ramener le mouvement des planètes à des combinaisons de mouvements simples.
Cet ouvrage, d'abord passé inaperçu, notamment aux yeux de l'Eglise, sera par la suite étudié et pris au sérieux par un certain nombre de savants, tels Giordano Bruno, Tycho Brahe et Johannes Kepler, qui, en développant les idées de Copernic, établiront la tradition de ce qui sera appelé le «système copernicien». Cependant, les arguments qu'ils présentaient à l'appui du système héliocentrique reposaient non sur une étude mathématique ou expérimentale du mouvement des corps - comme ce sera le cas chez Galilée -, mais sur une conception du monde que l'on peut qualifier de métaphysique, fondée sur les idées de «feu central» ou de «force solaire».
Le message céleste
Quelle est la position de Galilée
dans le débat suscité par l'«hypothèse
copernicienne»? En 1585, de retour à Florence, il
entreprend des travaux scientifiques (étude de la balance
hydrostatique, établissement de divers théorèmes sur
le centre de gravité des solides) et littéraires (sur
Dante, le Tasse et l'Arioste). En 1589, sur la
recommandation de certains mathématiciens qui ont eu
l'occasion d'admirer son habileté, il est nommé
professeur de mathématiques à l'université de
Padoue, où il restera dix-huit ans, les plus belles
années de sa vie de créateur.
Galilée, qui - ses lettres le
prouvent - a connaissance des travaux de
Copernic,
dispense cependant un enseignement d'astronomie
rigoureusement conforme aux programmes officiels. L'Eglise
n'ayant pas encore ouvertement pris position contre
l'hypothèse héliocentrique, cette réserve ne
s'explique que d'une seule façon: Galilée
n'est pas encore persuadé de tenir une preuve suffisante
de la réalité du mouvement de la Terre. Cependant, les
choses changent radicalement à partir de la publication,
en 1610, de son ouvrage Sidereus Nuncius (le Message
céleste ou le Messager des étoiles), dans lequel il
prend fait et cause pour les partisans de Copernic, ce qu'il
ne cessera désormais de faire.
Une découverte décisive: la
lunette
Le revirement de Galilée est en effet à mettre en
rapport avec sa capitale découverte de la lunette
astronomique. Selon le récit qu'il en fait dans le Message
céleste, il a eu vent en 1609 de l'invention, aux
Pays-Bas, d'un système optique capable de faire
paraître plus proches des objets éloignés. Il se
rend immédiatement compte de l'importance qu'il peut
présenter pour les navigateurs; ayant obtenu quelques
renseignements sur le nouvel objet, il entreprend d'en
construire un, pensant pouvoir le vendre fort cher aux armateurs de
Venise. C'est ainsi qu'à la fin de
l'année 1609 il présente au Sénat de la
cité un instrument permettant de distinguer des navires,
nettement et en détail, deux heures avant que l'on puisse
déceler leur présence à l'œil nu. Son
invention n'est pas retenue, et Galilée en est réduit
à faire de sa lunette un usage personnel, ce dont il ne se
privera pas. Le 1
er
décembre 1609, il commence une
série d'observations de la Lune.
Il voit alors, de ses propres yeux, que
«la Lune n'est pas entourée d'une surface lisse
et polie , mais qu'elle est
accidentée et inégale tout comme la surface de la
Terre, recouverte de hautes élévations et de profondes
cavités et anfractuosités» (Sidereus Nuncius).
Puis «le septième jour de janvier, de
l'an 1610, à 1 heure de la nuit, tandis que
j'explorais le ciel, au moyen de la lunette, Jupiter se
présenta à mes yeux: m'étant construit un
instrument de haute précision, j'aperçus (ce qui ne
m'est jamais arrivé précédemment, par suite de
la faiblesse de l'autre lunette) trois petites
étoiles», autrement dit, les satellites de Jupiter en
révolution autour de la planète, tout comme la Lune
autour de la Terre. Preuve que la Terre n'est pas le centre
de tous les mouvements célestes et que sa nature ne
diffère pas de celle de Jupiter.
La fin du géocentrisme
Tel est bien ce «message» qu'envoient les
étoiles: il n'y a pas de différence de nature entre
la Terre et les objets célestes; ceux-ci ne sont pas plus, ni
moins, parfaits que la Terre. Les lois de la nature qui valent sur
Terre (dans le monde sublunaire, comme l'on dit alors) valent
aussi dans les cieux: plus rien ne justifie le géocentrisme,
«privilège» dont jouit la Terre. Ce que
révèle la lunette est donc, d'une part, en
contradiction avec la théorie de la Terre immobile placée
au centre de l'Univers et, d'autre part, en conformité
avec l'hypothèse selon laquelle la Terre n'est
qu'une planète parmi d'autres, tournant avec elles et
comme elles autour du Soleil. Les deux hypothèses, celle de la
physique traditionnelle et celle de Copernic, ne sont
désormais plus équivalentes: seule l'hypothèse
héliocentrique est conforme à l'observation. La
conviction de Galilée repose donc sur l'évidence
expérimentale et non plus, comme celle des défenseurs de
Copernic, sur des raisons métaphysiques.
Un nouveau «système du monde»
Du jour au lendemain, Galilée devient
un homme célèbre. Ses observations et les conclusions
qu'il en a tirées font l'objet de débats
animés. Lui qui, jusqu'alors, s'en était tenu
à l'orthodoxie la plus stricte se met à enseigner la
théorie copernicienne - apparemment sans que les
autorités vénitiennes, qui font la loi à Padoue,
n'en prennent ombrage. Mais Galilée désire depuis
longtemps retourner à Florence, dans sa région natale.
Aussi, lorsqu'un poste de professeur de mathématiques
à l'université de Pise lui est proposé
en 1610, l'accepte-t-il sans se rendre compte que le
«libéralisme» des autorités vénitiennes
n'a peut-être pas cours en Toscane.
Si Galilée accepte l'offre,
c'est aussi qu'il espère disposer de plus de temps
pour rédiger son «Système du monde», où
il compte exposer les travaux sur la dynamique auxquels il
s'est livré pendant les dix-huit années
passées à Padoue. La rédaction de ce livre, sans
cesse repoussée, est devenue nécessaire après la
parution du Message céleste. En effet, désireux de
convaincre ses contemporains de la véracité de
l'hypothèse copernicienne, Galilée doit maintenant
faire comprendre et expliquer pourquoi on a pu croire pendant si
longtemps que la Terre était immobile. Cela ne peut se faire
qu'en étudiant le mouvement des corps, et en montrant
que les lois du mouvement sont ainsi faites qu'il est
impossible de «sentir» et d'observer celui de la
Terre. Il s'agit en somme de reprendre de façon critique
l'exposé des fondements de la physique
aristotélicienne et des arguments avancés par elle en
faveur de l'immobilité du globe, puis d'opposer
à ce «système du monde» un nouveau
système qui fasse place à la mobilité de la Terre
et mette en évidence les raisons pour lesquelles
l'ancien a pu passer pour «vrai». De ce souci
naît, après une longue période de gestation
(de 1610 à 1632), le Dialogo sopra i due massimi
sistemi del mondo (Dialogue concernant les deux principaux
systèmes du monde). Ce texte, entremêlé de
nombreuses digressions, présente, en particulier, la
nouvelle doctrine du mouvement et constitue le fondement de la
physique moderne, inaugurée par Galilée.
Le principe de relativité
Cette physique repose sur un principe unique, le principe
de relativité, d'une importance fondamentale, puisque
c'est sur lui que s'édifie la physique moderne.
Salviati, porte-parole de Galilée dans le Dialogue,
l'énonce ainsi: «Pour les objets qui se meuvent
d'un mouvement uniforme, celui-ci est comme nul.» Il
s'empresse de l'illustrer à l'aide d'un
exemple: imaginez - dit en substance Salviati - que,
sur un navire à quai à Venise, vous embarquiez des
papillons et des petits poissons. Observez comment, alors que le
navire est immobile, les papillons volettent de-ci de-là et
les poissons, dans leur bocal, se déplacent avec autant
d'aisance vers la proue du bateau que vers la poupe.
Observez-les ensuite, alors que le navire vogue à sa vitesse
de croisière sur la Méditerranée: leurs mouvements
sont les mêmes que lorsque le bateau est immobile; les
poissons et les papillons fournissent un effort équivalent
pour se diriger vers l'arrière ou l'avant du bateau;
le mouvement uniforme du navire est, pour les poissons et les
papillons qui y participent, «comme nul».
On conçoit immédiatement ce que
cette proposition a de révolutionnaire. Selon la doctrine
aristotélicienne, un mouvement qui est «comme nul»
est un mouvement sans vitesse, donc seul le repos est «comme
nul»; dire que le mouvement des animaux est «comme
nul» n'a donc strictement aucun sens. Il en va tout
autrement dans la nouvelle physique, qui, en affirmant que certains
mouvements (les mouvements uniformes) sont comme nuls, abolit en
partie la radicale distinction qu'établit la physique
aristotélicienne entre repos et mouvement. La force et la
fécondité de ce principe viennent de ce qu'il est un
principe d'ordre. Il affirme en effet qu'il existe sur les
phénomènes de la nature - et ce, quelle que soit
leur apparente complication - des points de vue identiques:
il est équivalent d'observer les papillons depuis le
navire à quai (autrement dit depuis la terre ferme) ou depuis
le navire en mouvement uniforme. La reconnaissance de ces
homologies simplifie l'étude des phénomènes
physiques et permet de faire la part entre ce qui est essentiel et
ce qui n'est qu'affaire de point de vue. Par la suite, la
physique se développera en énonçant plusieurs
principes qui, tel le principe de relativité, stipulent sous
quelles opérations les lois de la physique sont
inchangées, ou «invariantes». L'évolution
de la physique au XX
e
siècle sera entièrement
guidée par la recherche de principes de ce type.
Les prémices des lois de la
dynamique
Galilée distingue le contingent de l'essentiel,
c'est-à-dire ce qui dans le mouvement relève de la
relation de causalité. Dire qu'un mouvement uniforme est
«comme nul», c'est affirmer qu'il est sans
cause; il peut donc se maintenir indéfiniment sans
qu'aucune «force» ne s'exerce sur le mobile
- tel est le fondement du principe d'inertie
énoncé plus tard par Newton, mais déjà
présent dans les diverses formulations de Galilée. Cela
suppose également que la cause d'un mouvement n'est
pas uniforme; une «force» (un «moteur», pour
reprendre la terminologie aristotélicienne) produit donc un
changement de mouvement - on dirait aujourd'hui une
accélération. A la proportionnalité de la force et
de la vitesse, «loi fondamentale» de la dynamique
aristotélicienne, est substituée celle de la force et
de la variation de mouvement.
Le problème de la pierre qui
tombe
Après avoir exposé le principe fondamental sur
lequel repose la nouvelle physique, Salviati entreprend de
l'appliquer à un problème en apparence formel, mais
d'une importance décisive dans le débat sur le
mouvement de la Terre qui oppose aristotéliciens et
coperniciens. Son énoncé est le suivant: imaginez un
marin qui, du haut du mât d'un navire, lâche une
pierre, sans lui communiquer la moindre impulsion; on suppose que
le bateau vogue à vitesse uniforme. Question: la pierre
tombe-t-elle en avant, au pied, ou en arrière du mât?
La réponse que Simplicio,
interprète des aristotéliciens dans le Dialogue,
s'empresse de fournir est: la pierre tombe en arrière du
mât. En effet, raisonne-t-il, pendant que la pierre parcourt
à la verticale la distance qui sépare le haut du
mât de son pied, le bateau (et le pied du mât) avance;
la pierre, en arrivant sur le pont, se retrouve donc «en
arrière» du pied du mât. Ce raisonnement est faux,
rétorque Salviati. En effet, la pierre, comme les papillons
et les poissons de tout à l'heure, s'inscrit dans le
mouvement d'avancée du navire; or, en vertu du principe
de relativité, ce mouvement est «comme nul».
Autrement dit, les choses se passent à bord du navire en
mouvement de la même façon que s'il était
immobile: les deux positions du bateau représentent des
points de vue similaires sur le déroulement du processus;
dans les deux cas, la pierre tombe au pied du mât.
La Terre n'est plus immobile
L'importance de ce problème s'explique par le
fait qu'il servait traditionnellement à justifier
l'immobilité supposée de la Terre. En effet,
disait-on, celle-ci est comme un navire; remplaçons le
mât de ce navire par une haute tour: une pierre
lâchée du haut de cette tour devrait, si la Terre est
en mouvement, tomber «à l'arrière» du
pied de la tour, tout comme la pierre tombe, pour les
aristotéliciens, «à l'arrière» du
pied du mât. Or chacun peut constater qu'une pierre
lâchée du haut d'une tour tombe exactement au pied
de celle-ci. Cette démonstration permettait donc aux
aristotéliciens de conclure qu'ils avaient là une
preuve expérimentale irréfutable de
l'immobilité de la Terre.
C'est ce raisonnement que Galilée
réfute en appliquant son principe de relativité. En
effet, le fait «expérimental» de la chute de la
pierre au pied de la tour ne prouve strictement rien; en vertu du
principe de relativité, que la Terre soit ou ne soit pas
immobile, les choses se passeront toujours de la même
façon: la pierre tombera au pied de la tour. La
réfutation est subtile. L'argumentation consiste
essentiellement à démontrer que si la Terre tourne, rien
ne nous permet de le «sentir»: toute tentative pour
mettre en évidence ce mouvement ne peut qu'échouer.
Rien d'étonnant dans ces conditions que la Terre ait pu
passer, pendant des siècles, pour immobile; mais, dit
Galilée, cela ne prouve nullement qu'elle le soit. En
d'autres termes, les aristotéliciens sont libres de nier
le mouvement de la Terre, mais ils ne peuvent plus avancer comme
preuve de ce qu'ils affirment le fait qu'une pierre
lâchée du haut d'une tour tombe à son pied. Par
ailleurs, étant donné que les observations
effectuées à l'aide de la lunette montrent à
l'évidence que la Terre et les corps célestes ne sont
pas d'une nature différente, rien ne s'oppose plus
à ce que la Terre soit elle aussi en mouvement.
Naissance de la physique mathématique
Le Dialogue a ceci de remarquable que les
arguments relatifs au mouvement des corps (et en particulier à
leur chute) y sont délibérément mêlés
à des considérations cosmologiques: l'étude des
lois qui, sur Terre, régissent le mouvement des papillons et
des petits poissons sert aussi à penser la structure
cosmologique du monde. La distinction aristotélicienne entre
monde sublunaire, règne du périssable et de
l'altérable, et monde lunaire, lieu des corps
célestes impérissables et inaltérables, a vécu,
et avec elle l'idée que les corps puissent occuper des
lieux «naturels», déterminés par leur
composition intime: à l'espace pittoresque de la physique
ancienne s'est substitué un espace homogène, tel
qu'on le conçoit aujourd'hui, où, pour tous les
objets, tous les lieux sont équivalents.
Une vision mathématique du
monde
La physique de Galilée sonne également le glas de
la distinction établie par Aristote entre mathématiques
et philosophie naturelle. En effet, dire que les lois auxquelles
sont soumis les corps célestes sont également celles
qui régissent le mouvement des corps terrestres, c'est
affirmer que l'astronome ne peut plus se satisfaire
d'expliquer les phénomènes à l'aide de
calculs reposant sur quelque hypothèse saugrenue: il lui
faut désormais justifier des fondements de ses calculs en
les confrontant à la réalité des
phénomènes observables ici-bas, sur la Terre. De
même, le philosophe ne peut plus se contenter
d'expliquer pourquoi les choses se passent comme elles le
font en invoquant des «principes» inhérents à
leur nature; il lui faut soumettre le comportement des objets
terrestres au calcul. Le philosophe doit se faire
mathématicien, tout comme le mathématicien doit devenir
philosophe. Galilée marque donc le moment où la
physique moderne naît de l'union de deux disciplines
antérieurement séparées: la philosophie naturelle
et les mathématiques. Ainsi faut-il entendre sa phrase
célèbre selon laquelle le livre de la nature est
écrit en langage mathématique.
L'étude du mouvement
uniformément accéléré
Bien avant la publication du Message céleste,
Galilée s'est assigné pour tâche de comprendre
la chute des corps more geometrico, c'est-à-dire en
termes mathématiques. On retrouve dans son dernier ouvrage,
Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze
(Discours concernant deux sciences nouvelles), un écho de
ces préoccupations. Au début de la troisième
journée du Discours (qui est en réalité un
dialogue, mettant en scène les mêmes personnages que
ceux du Dialogue), Salviati, qui tient en main l'un des
premiers écrits de Galilée (De motu locali, publié
à Padoue en 1590), annonce: «Je me propose de
fonder une très nouvelle science relative à un sujet
très ancien . Des
observations superficielles ont été faites, comme le
fait que le mouvement naturel d'un corps pesant en train de
tomber est continuellement accéléré. Mais dans
quelle mesure exacte se produit cette accélération est
ce qui n'a pas été dit; pour autant que je sache,
personne jusqu'à présent n'a fait remarquer que
les distances traversées, pendant des intervalles de temps
égaux, par un corps tombant à partir du repos sont
entre elles dans le même rapport que les nombres impairs
successifs à partir de l'unité.»
Galilée est donc à la recherche
d'une représentation quantitative de
l'accélération et, de manière plus
générale, du mouvement uniformément
accéléré. Suit alors sa fameuse définition de
la vitesse instantanée comme passage à la limite, à
partir de la notion «commune» de vitesse, en faisant
tendre les intervalles de temps vers zéro -
définition qui, parce qu'elle se fonde sur
l'infiniment petit, préfigure l'introduction du calcul
infinitésimal dans la science occidentale.
L'affrontement avec l'Eglise
Si vingt-deux années, de 1610
à 1632, séparent la publication du Message
céleste de celle du Dialogue, c'est essentiellement pour
des raisons «politiques». Quelque temps après son
retour à Florence, en 1611, Galilée, désireux
de donner à ses découvertes astronomiques un plus grand
éclat, se rend à Rome, où il est reçu
paternellement par le pape et le Collège romain des
Jésuites. Mais de tels encouragements ne font qu'attiser
la haine des adversaires du «nouveau système», plus
nombreux que ne le croit peut-être Galilée lui-même.
Toujours est-il que, encouragé par les divers appuis dont il
bénéficie, il ose même affirmer que les récits
bibliques ne doivent en aucune façon intervenir dans les
débats relatifs à la nature, laquelle exige pour sa
compréhension la connaissance du langage des
mathématiques.
C'en est plus que ne peut supporter
le parti des dévots. A la suite de diverses intrigues de
cour, Galilée est convoqué à Rome devant le
Saint-Office, le 24 février 1616.
L'ouvrage de Copernic est mis à
l'Index et Galilée reçoit l'injonction de se
taire. Blessé moralement, il se réfugie dans
l'étude et la rédaction du Dialogue. Il croit pouvoir
sortir de sa retraite en 1623 lorsque est élu pape le
cardinal Maffeo Barberini, qui jusqu'à présent
l'a toujours soutenu. Mais, raison d'Etat aidant, le
nouveau pape le convoque pour lui signifier que, en dépit de
l'admiration qu'il lui porte, et compte tenu du fait que
les hérétiques sont pour la plupart des partisans de
Copernic, la tolérance de l'Eglise a des limites.
Galilée négocie alors la possibilité de publier son
Dialogue, où doivent être exposées en toute
objectivité les deux thèses en présence.
L'ouvrage paraît en 1632. Mais on fait remarquer au
pape que ses recommandations n'ont pas été
observées: dans le Dialogue, le beau rôle est donné
à Salviati-Galilée, alors que Simplicio,
l'aristotélicien, est souvent tourné en ridicule. Le
pape se voit contraint d'instruire le procès de
Galilée. Néanmoins, grâce aux nombreux appuis dont
il dispose, celui-ci sera «seulement» condamné
à signer une rétractation, puis assigné à
résidence à Arcetri, village des alentours de Florence.
C'est là que, en dépit d'une cécité
grandissante, il rédige le Discours concernant deux sciences
nouvelles, qu'il réussit à faire publier aux Pays-Bas
en 1638. Galilée meurt le 9 janvier 1642.
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