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Pierre Corneille
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Auteur dramatique français. Une œuvre universellement connue, "le Cid", un adjectif galvaudé, «cornélien», ont suffi à faire la gloire du plus grand poète tragique du XVIIe siècle français, mais aussi à occulter l'étendue et la diversité d'une œuvre dont la thématique reflète les valeurs et les grandes interrogations de son époque.
Tour à tour condamné par Boileau et Voltaire au nom du bon goût classique, réhabilité en partie par Hugo pour les frénésies de Rodogune et le romanesque de Don Sanche, propulsé professeur d'une morale de l'honneur et du devoir sous la III République , métamorphosé en précurseur de Hegel par une certaine critique moderne (Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros, 1963), reconnu auteur baroque pour la seule Illusion comique, Corneille souffre de ces considérations partielles qui, ne s'attachant qu'à un aspect de son œuvre, en masquent la richesse.
De la comédie à la tragédie
Pierre Corneille, né le 6 juin 1606 à Rouen, est l'aîné des six enfants d'une famille aisée de gens de robe. Au collège jésuite de sa ville natale, il découvre la rhétorique latine, les héros de l'Antiquité et le théâtre. Entré en 1628 comme avocat au barreau de Rouen, mais trop timide pour plaider, il obtient une double charge d'avocat du roi au siège des Eaux et Forêts et à la Table de marbre du Palais, qu'il occupera jusqu'en 1650. En 1629, un amour malheureux l'amène à rimer des poèmes, puis à écrire sa première comédie, Mélite. Les sept années suivantes, il fera jouer Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, Médée et l'Illusion comique. Leur succès vient de leur construction sur le thème pastoral, et peut-être autobiographique, de l'amitié trahie par l'amour. La transposition de ce dernier dans l'univers urbain de Mélite est aussi une nouveauté de taille.
Au lieu de bergers, le théâtre met en scène, pour la première fois de manière plausible, la société. Surtout, ce reflet se trouve caricaturé ou embelli dans la mesure où toute la construction dramatique repose sur le déploiement d'un moi de théâtre, égoïste et passionné jusqu'à la folie (Mélite), l'aveuglement (Clitandre) ou la caricature (la Galerie, la Suivante, l'Illusion). La Place Royale avec Alidor, Médée avec le rôle-titre font de cet égoïsme souverain le fondement conscient du héros cornélien, tandis que l'Illusion rompt avec le monde étroit des comédies parisiennes et qu'éclate dans ces trois œuvres la tentation de la tragédie déjà présente depuis Clitandre. Corneille découvre que l'univers tragique sied mieux au passionné: le rideau peut se lever sur la longue carrière d'un dramaturge (il mourra à Paris en 1684).
Le faux classique
Richelieu a
réuni une équipe de cinq auteurs chargés de mettre
en forme des canevas qu'il imagine: Boisrobert, Colletet,
L'Estoile, Rotrou et Corneille; ce dernier rompt avec cette
société et fait scandale en 1637 avec sa
tragi-comédie du Cid, puis paraît se rallier à
l'esthétique du Cardinal en donnant coup sur coup trois
tragédies régulières: Horace, Cinna et
Polyeucte.
Revirement, mais non reniement: Corneille
n'acceptera jamais la subordination du théâtre à
la politique, ni le rôle de poète officiel du régime
pour lequel il a été sollicité dès 1633.
Cette fausse conversion au classicisme est à comprendre pour
des raisons dramaturgiques: elle intervient lorsque la
tragi-comédie est moribonde, que le public se lasse de tant de
romanesque. Elle obéit aussi à des motifs
élevés: montrer, après la querelle du Cid, que
l'on est capable d'intégrer
les sujets les plus
fameux de l'Antiquité classique, ou le drame des
premiers chrétiens.
Corneille, un auteur officiel?
Plus fondamentalement, le choix des sujets postule
l'insertion du héros aristocratique dans le cadre
monarchique. En un temps où Richelieu paraît un monstre,
ces quatre apologies du serviteur noble ne sont susceptibles
d'aucune récupération par le Cardinal. Au contraire,
parce qu'il exalte la haute noblesse (le Cid) , qu'il
rappelle que l'auxiliaire du roi n'est pas au-dessus des
lois (Horace), qu'il montre un monarque osant retrouver sa
gloire autrement que par des représailles (Cinna), qu'il
reprend l'idée chrétienne que le vrai royaume
n'est pas de ce monde (Polyeucte), le théâtre
cornélien s'oppose à sa manière à la
politique contestée du Cardinal; mais parce qu'il fait du
roi l'arbitre suprême que dans la réalité il
n'est pas, Corneille la sert malgré lui et prépare
les esprits à la monarchie absolue du règne
suivant.
A un pathétique fondé sur
l'émergence du roi s'en substitue un autre fondé
sur la révélation graduelle du héros et du roi,
placés dans de grandioses perspectives historiques. Après
avoir été tragédie d'un mythe (Médée),
le couple roi-héros s'incarne dans une série de
tragédies de fondation d'un royaume, qu'il
s'agisse de l'Espagne chrétienne ou de la
Rome
légendaire. Mais ce temps des certitudes est trop lié
à la stabilité de la France pour survivre à
Richelieu.
Le bruit et la fureur
De 1643 à 1651, du décès du Cardinal au plus noir de la Fronde, le théâtre cornélien reflète à sa manière la crise d'identité que traverse la France sous la régence d'Anne d'Autriche. Au-delà du Menteur et de sa Suite, il fait plus qu'imiter le théâtre espagnol. Après le règlement de comptes avec Richelieu qu'est la Mort de Pompée, il prend à son propre répertoire sa tragique ambiguïté pour la pousser à l'extrême: Théodore est une «tragédie de saint» sans Dieu, Rodogune (1644) une tragédie de la démesure et de la guerre civile, Héraclius, Don Sanche et Andromède reprennent les variations à l'espagnole sur le thème du roi caché. Au temps des tragédies de fondation, comme Horace et Cinna, s'opposent à présent les tragédies d'interrogation sur la nature même du roi, qui peut ne pas se connaître lui-même, n'étant plus à l'abri du vent de l'histoire. Un nouveau pathétique se crée, qui subordonne le roi aux vicissitudes du sort, lui faisant gagner en humanité ce qu'il perd en gloire.
Une certaine image de la royauté
Symétriquement, l'écrivain
s'engage dans le combat politique pour le maintien de la
monarchie avec deux tragédies, Nicomède et Pertharite,
qui tentent de faire la part des torts des deux camps. Mal
perçu, cet engagement entraîne son retrait du
théâtre après l'échec de Pertharite (1652).
Il faudra l'apaisement de la guerre civile et la diplomatie de
Fouquet pour faire revenir Corneille dans un monde où, pour
lui, le roi a cessé d'être une inaccessible idole.
Beaucoup plus qu'une mode encouragée à l'origine
par Anne d'Autriche, la dramaturgie espagnole est pour
Corneille le moyen d'exprimer ses plus secrètes hantises.
Ce qui l'intéresse, c'est la possibilité baroque
de faire voir dans un héros plusieurs êtres: le roi,
l'homme, celui qui ne se sait pas roi. Il en a
résulté des œuvres âpres et fortes
débouchant sur la remise en question de la royauté.
Retour au théâtre
Après dix ans de retraite
employés à traduire en vers l'Imitation de
Jésus-Christ,
à établir une édition complète de ses
œuvres, accompagnée de Trois Discours sur le poème
dramatique et d'Examens sur ses pièces, Corneille met en
chantier une «pièce à machines»
(c'est-à-dire qui privilégie la mise en scène et
les «effets spéciaux»), la Toison d'or, pour le
marquis de Sourdéac. De 1659 à 1674, il revient
ainsi au théâtre et donne Odipe, la Toison,
Sertorius, Sophonisbe, Othon, Agésilas, Attila, Tite et
Bérénice, Psyché, Pulchérie et Suréna.
Mais il lui faut compter avec la concurrence du ballet de cour, de
l'opéra, de Quinault, puis de Racine. Le théâtre
musical permet à Corneille d'innover: le prologue de la
Toison d'or sera imité par Lully. La métrique
d'Agésilas et celle de Psyché,
tragi-comédie-ballet avec intermèdes pour laquelle
Corneille collabore avec
Molière et
Quinault, répondent par leur souplesse aux déclamations
chantées de Benserade, Guichard et Cambert.
Un pathétique de devoir
Face à Racine, Corneille choisit un
pathétique de l'exemplaire très marqué par la
Fronde. Ses héros restent purs, mais ils sont condamnés
parce qu'incompatibles avec un monde en paix, jugé
étroit et machiavélique (Sertorius, Sophonisbe, Othon).
De plus, en faisant du roi le héros d'un pathétique
de devoir (Agésilas, Tite et Bérénice), en
déplaçant la tragédie vers le problème de la
succession au trône (Pulchérie, Suréna) et des fins
dernières (Attila), Corneille s'aliène un public
jeune, désireux d'émotions plus humaines, qu'il
croira trouver chez Racine. D'Odipe à Suréna,
sans que le loyalisme cornélien soit remis en cause, un
malentendu de plus en plus grand se creuse entre l'auteur et
son public.
Maintenant que le monde de Versailles est
mort, nous ne pouvons qu'être sensibles à une
crépusculaire grandeur qui n'est en rien un déclin.
Le héros cornélien
De l'émergence du moi
héroïque par amour-propre caractéristique de
l'avant-Cid, Corneille est ainsi passé
après 1637 à un cycle de tragédies dominé
par l'émergence du héros noble compris comme
auxiliaire du roi. Ce système dramaturgique construit sur la
révélation du héros se fonde, après la mort de
Richelieu, sur la révélation du roi caché. Le
monarque devient un personnage dépendant de ses passions, mais
demeure irremplaçable. Retrouvant le théâtre,
Corneille ose des œuvres qui aboutissent à la
tragédie lyrique (Agésilas, Psyché), mais revient
à un héroïsme ancré cette fois sur
l'irrévocable opposition du héros et du monde, et sur
l'incompatibilité de la charge royale avec le droit au
bonheur: un théâtre du renoncement se met en place dont
l'aspect le plus poignant, de Sertorius à Suréna,
n'a pas fini de fasciner.
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