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Thomas d'Aquin par Juste de Gand
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Biographie
Théologien et philosophe italien. Né dans la région de Naples, Thomas, fils du comte d'Aquin, fut confié dès l'âge de cinq ans aux bénédictins du Mont-Cassin. Il aurait sans doute pu faire une belle carrière ecclésiastique s'il n'avait décidé, vers l'âge de dix-huit ans, d'entrer chez les Frères prêcheurs, ordre récemment fondé par saint Dominique. C'était choisir la pauvreté, une vie consacrée à la prière, à l'étude et à la prédication.
Après avoir surmonté l'opposition familiale, il rejoint Cologne puis Paris, où il étudie sous la direction d'Albert le Grand. Cet illustre théologien allemand, dont l'appétit de lecture a pu servir de modèle au personnage de Pantagruel, a montré au jeune frère Thomas tout ce que la pensée chrétienne pouvait et devait retenir des philosophies grecque et arabe.
Dès lors, la vie de Thomas va se confondre avec son œuvre et son enseignement, à Paris, puis à Rome et à Naples. Sa formation le vouait à combattre sur deux fronts: d'une part, contre les augustiniens, les disciples de saint Augustin, pour qui la philosophie gréco-arabe introduisait le paganisme dans la pensée chrétienne; de l'autre, contre les averroïstes, pour qui la philosophie s'identifiait avec les positions du célèbre philosophe arabe Averroès. Sa connaissance de la théologie grecque l'avait fait choisir comme expert pour le concile de Lyon, au cours duquel devait être tenté un rapprochement avec l'Eglise d'Orient; mais il mourut lors du voyage qui devait l'y conduire, en 1274.
Foi et intelligence
La pensée de Thomas d'Aquin se
caractérise par une mise en question des présupposés
philosophiques qui seront appelés modernes à partir du
XIV
e
siècle.
Pour lui, l'acte de celui qui
connaît a pour terme le réel, même si la
connaissance n'assimile que certains aspects sensibles ou
intelligibles de celui-ci. La brebis qui fuit le loup ne fuit pas
une couleur ou une odeur mais son ennemi de nature. La connaissance
sensible nous apporte donc, déjà, au-delà de
l'apparence, un véritable contact avec le réel. De
plus, elle doit nous révéler des éléments
universels et nécessaires, car tous les loups sont dangereux
pour les brebis, et cela ne peut être autrement. Si la science
seule contient des affirmations universelles et nécessaires,
elle ne peut le faire qu'à partir de la sensation et de
l'expérience, et parce que le sensible est déjà
organisé, c'est-à-dire virtuellement intelligible.
Ainsi ce qui est connu se trouve-t-il réellement -
quoique spirituellement - dans l'âme qui le
connaît.
La sagesse et la théologie
L'intelligence est donc à la fois active et
passive. Passive, car si elle modifiait ce qu'elle
connaît, elle tomberait dans l'erreur. La
démonstration doit partir d'affirmations qui sont issues
du réel. Mais l'intelligence est aussi active, car elle
doit - et c'est l'étape majeure de
l'abstraction - tirer l'intelligible du sensible,
qui ne le contient que virtuellement. Cette abstraction permet de
s'élever, à partir de l'expérience, à
la science et à la sagesse. Comme la science, la sagesse est
démonstrative. Mais ce qu'elle a de plus, c'est
qu'elle examine les points de départ de la
démonstration, soit par simple intuition, soit par mise en
contradiction des opinions adverses, soit par référence
à la révélation divine. Il y a donc une sagesse
naturelle ou philosophique, et une sagesse fondée sur la
foi. On peut s'étonner que la théologie soit une
science, puisqu'elle part non d'affirmations
évidentes, mais de la foi. Cependant la théologie
n'est une science que parce qu'elle s'appuie non
simplement sur la foi, mais sur la science divine qui se
révèle en celle-ci.
Le contenu de la foi
La foi n'est pas en effet une décision arbitraire en
faveur d'opinions probables ou rassurantes, mais la
réponse obligatoire de l'homme à l'acte par
lequel Dieu se révèle à lui. Son contenu ne saurait
être probable ou attrayant, car il dépasse les
capacités naturelles de l'homme et ne peut être
accepté qu'en raison de la confiance que celui-ci, mû
par un attrait surnaturel, met en Dieu. En revanche, cette
confiance n'est pas facultative, car la raison peut
démontrer que Dieu existe, qu'il se révèle dans
la Bible. La confiance mise en cet enseignement, parce qu'elle
repose sur des préalables rationnels, n'est donc pas un
acte de légèreté: croire est essentiellement un acte
intellectuel, mais où la confiance en Dieu, volontaire et
réfléchie, tient lieu de démonstration. Le contenu
de la foi est donc intelligible et exprimé en termes
conceptuels par la parole à la fois divine et humaine de la
révélation. Mais, comme toute connaissance a pour terme
le réel, la foi et la philosophie visent le même Dieu et
ne sauraient se contredire.
La simplicité de Dieu
Lorsque la pensée s'élève de la considération des êtres sensibles à celle de Dieu, notamment par l'une des cinq voies qui permettent de prouver son existence, il lui est manifeste que Dieu est absolument nécessaire, qu'il est un acte pur et absolument simple. Comme l'avait affirmé Aristote, Dieu est une intelligence qui ne fait qu'un avec son objet, un bien absolu qui met l'Univers en mouvement en attirant tout à lui. Parce que Dieu est absolument simple, ses attributs ne se distinguent que par la raison.
Dieu, cause de l'existence de l'Univers Cependant, Dieu n'est pas seulement le moteur de l'Univers, il en est le créateur: l'Univers est produit par une action de Dieu, qui a la particularité de ne pas supposer de matériau préexistant. Thomas d'Aquin, dépassant consciemment Aristote, prétend démontrer rationnellement que Dieu est cause de l'existence de l'Univers, et non seulement de son organisation. De plus, Dieu est cause libre, parce qu'il est intelligent et n'est pas déterminé par un être supérieur à lui.
La création Seule l'affirmation d'un commencement temporel du monde relève proprement de la foi, car ce commencement est une étape dans l'histoire de l'amour de Dieu pour l'homme. L'affirmation de la création est au centre de la pensée de saint Thomas d'Aquin. Philosophiquement, elle implique qu'exister est un acte - le premier des actes - qui a sa source ultime dans la volonté amoureuse de Dieu. Théologiquement, la rédemption s'articule sur la création, dont elle est l'achèvement, contrairement à la vision augustinienne, où Dieu ne fait qu'extraire quelques-uns de la masse de perdition. Spirituellement, la charité - amitié de l'homme pour Dieu - se fonde sur la considération de l'amour que Dieu a pour nous et dont notre simple existence est le témoignage constant.
La liberté et la grâce L'ingratitude non moins constante de l'homme à l'égard de ce témoignage rend nécessaire la rédemption, ou libération à l'égard du péché. Mais si Dieu s'est servi, pour libérer l'homme, du péché qui l'avait asservi et notamment de l'horrible crime par lequel la sagesse incarnée a été clouée sur la Croix, le salut de l'homme ne se réduit pas à une réponse au péché. La sagesse de Dieu, qui avait créé l'Univers, éclaire l'intelligence de l'homme et attire sa volonté vers Dieu. Malgré le refus de l'homme et grâce à la miséricorde de Dieu, la création est portée à son achèvement: la transformation de l'homme en Dieu, dont le moyen ultime sera le sacrement de l'eucharistie. On voit que si l'homme ne peut être sauvé que par Dieu, encore doit-il accepter ce salut et aimer délibérément son créateur. C'est pourquoi ceux qui ne sont pas «élus» pour être sauvés en gardent toute la responsabilité: pour Thomas d'Aquin, la cause première du manquement à la grâce vient de nous. La conception thomiste de la liberté et de la grâce, parfois déformée par les commentateurs, sera remise en cause par les théologiens jésuites au XVI e siècle.
L'humanisme chrétien
Le théologien veut ainsi accorder
à la nature toute la valeur et toute la consistance que doit
avoir une œuvre de Dieu, témoignant de son amour et de sa
sagesse. En cela, il s'oppose aux cathares et s'attache
fermement à la loi mosaïque, au moment où les
artistes catholiques, redécouvrant la sculpture, cherchent
à donner une représentation plus réaliste de
l'être humain. Car c'est de la nature humaine, au
premier chef, qu'il s'agit d'affirmer la
réalité et la bonté originelle, le péché
qui la pervertit n'étant qu'une réalité
accidentelle.
L'unité de l'homme
D'où la vigoureuse affirmation de l'unité
de l'homme. L'âme et le corps ne sont pas deux
choses, mais deux parties d'une même chose: l'homme.
Encore le corps n'est-il un corps humain que grâce
à l'âme qui l'organise comme tel. Thomas
d'Aquin rejette également toute division de
l'âme: c'est l'intelligence qui est la
«forme» du corps, et c'est pourquoi, privée du
corps par la mort, l'âme garde une tendance à
informer un corps que Dieu seul peut satisfaire par la
résurrection. L'immortalité de l'âme
est ainsi philosophiquement démontrable, mais la mort
corporelle, châtiment du péché, est un état
contre-nature où l'homme est mutilé d'une
partie essentielle de lui-même. On comprend pourquoi Thomas
d'Aquin, reconnaissant toute sa place à
l'animalité dans l'homme, fait de la connaissance
sensible le point de départ de toute connaissance humaine.
Les vertus
Or l'homme, animal intelligent, a pour caractère
propre de devoir être perfectionné par
l'éducation.
Il ne mène une vie vraiment humaine que par la culture, son
intelligence ne pouvant se développer que par le langage et
dans la société. Cette culture témoigne de sa
destination à la sagesse et lui permet d'acquérir
les vertus. Du point de vue de l'individu, la culture peut
s'identifier à l'acquisition des vertus
intellectuelles et morales. Mais, cet apprentissage
n'étant possible que grâce à autrui, la
civilisation est
une œuvre commune qui se manifeste par la vie
économique et, surtout, par la vie politique. Celles-ci,
comme l'ont bien compris
Platon et
Aristote,
doivent être entièrement soumises à la morale,
laquelle est elle-même dominée par la vocation profonde
de l'homme à s'assimiler à la sagesse
éternelle.
La charité
C'est le sens de la thèse: la charité forme
des vertus. Toute la valeur de notre existence tient dans la
capacité de nos décisions à nous rapprocher du
souverain bien, qui est Dieu. L'attrait naturel de tout
être vers Dieu ne trouve cependant sa parfaite satisfaction
que dans la charité, amitié personnelle, d'ordre
surnaturel (théologal), de l'homme pour Dieu. Est-ce
à dire que les incroyants sont immoraux? Le refus de la
révélation est immoral parce que irrationnel, mais la
simple ignorance n'est pas coupable, et l'obéissance
au bien tel que le définit la raison peut alors être
considérée comme un acte de charité implicite.
Ainsi, la morale de l'amour, loin de condamner les passions,
cherche à mettre l'homme dans un état vertueux
où ses passions comme ses actions attesteront qu'il est
à l'image de Dieu autant par sa nature intelligente que
par sa réponse habituelle à l'attrait du
bien.
Face à une pensée moderne pour
laquelle l'homme n'est pas capable d'atteindre le vrai
et le bien absolus, les thomistes nous invitent aujourd'hui
à réhabiliter l'homme en Dieu.
Postérité de Thomas d'Aquin
La limpidité et la rigueur du
discours de saint Thomas contrastent avec la confusion et
l'obscurité des opinions qui lui sont attribuées par
ses partisans ou par ses adversaires. Malgré les efforts du
courant néothomiste et l'impact politique
considérable de l'idéal «personnaliste»,
énoncé par le thomiste français Jacques Maritain
en 1934, la pensée de Thomas d'Aquin, trahie par ses
commentateurs, falsifiée par ses détracteurs, reste
encore, pour beaucoup, à découvrir.
Ses oeuvres
- 1256-1259 De la vérité
- 1258-1264 Somme contre les gentils.
- 1259-1268 De la puissance de Dieu.
- 1266-1273 Somme de théologie
- 1269-1272 Des vertus.
- (non daté) De l'âme
- (non daté) Du mal
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