 Salle des Taureaux L'un des aurochs de la paroi nord, entouré de chevaux et d'un cerf.
Haut lieu de la préhistoire, Lascaux est un espace mythique: à cause de sa découverte fortuite par un jeune garçon poursuivant son chien; par le rôle que la grotte joua pendant la Résistance française et que Malraux évoque dans ses Antimémoires; parce que le public ne put visiter ses trésors que pendant moins de vingt ans. Les ornements de cette grotte sanctuaire appartiennent au Magdalénien, dernière grande civilisation Paléolithique en Europe, et constituent l'une des plus belles Suvres d'art pariétal du monde.
Découverte et conservation
Découverte le
12 septembre 1940, à 1 km au sud-est de
Montignac, en Dordogne, la grotte de Lascaux est aussitôt
classée monument historique (27 décembre 1940),
ce qui la préserva; son exploration scientifique est cependant
plus tardive. Suscités par l'abbé Breuil, les
premiers travaux scientifiques sont réalisés par son
disciple l'abbé A. Glory; des années durant,
de 1952 à 1963, celui-ci procède à
l'exécution de relevés d'autant plus
précieux que la grotte, ouverte au public depuis 1948,
avait déjà subi quelques agressions: une cavité
bouleversée, des contextes modifiés, des sols
abaissés, etc. En dehors de ce premier sauvetage,
l'abbé, rompu aux méthodes de fouille, étudie la
stratigraphie du remplissage de la grotte en relevant une quinzaine
de coupes et en dégageant la couche archéologique. Son
mérite fut aussi d'alerter la communauté scientifique
et les pouvoirs publics du danger encouru par les gravures et
peintures rupestres. En effet, du fait de l'affluence
touristique, la grotte menaçait de connaître le sort de
Font-de-Gaume et des Combarelles; à certains endroits, les
peintures des parois et des plafonds commençaient à
pâlir; pour combattre ce phénomène - dû
à un excès de gaz carbonique provoqué par la
respiration des visiteurs -, on installa un système de
ventilation.
La sauvegarde de la grotte
Cependant, en dépit d'une épuration continue
de l'atmosphère - qui se révéla
inadaptée -, les parois de la grotte de Lascaux
subirent une contamination biologique: plusieurs centaines de
colonies d'algues, des fougères, des mousses et des
champignons y proliférèrent. De même, malgré
les précautions prises, on ne put empêcher
l'apparition de légers voiles de calcite qui
menaçaient de recouvrir certaines peintures.
En 1963, pour parer
définitivement à tous ces dangers, les autorités
ordonnent la fermeture de la grotte et lancent une campagne de
conservation. Il faudra plus de deux ans pour venir à bout des
micro-organismes qui attaquaient les peintures. Sauvé, Lascaux
est aujourd'hui ouvert seulement aux personnalités
scientifiques - objet d'une analyse scientifique
menée à bien en 1979 par Arlette et André
Leroi-Gourhan - et culturelles - au maximum cinq
personnes par jour et cinq jours par semaine. Depuis 1983, un
Lascaux II réalisé par plusieurs peintres et
sculpteurs, après numérisation de la grotte
véritable, offre au public une reproduction partielle mais
fidèle de ce qui constitue une des plus importantes grottes
ornées du paléolithique supérieur.
Une construction iconographique
La grotte de Lascaux, longue de
250 m, est une suite de galeries, une grotte-couloir avec un
puits et un diverticule. Au nord, l'entrée - qui
était dans l'axe de l'entrée actuelle -
mène à la Rotonde, grande salle à parois non
verticales dont les figures peintes en noir modelé et en rouge
et noir constituent la plus grande frise de tout l'art
paléolithique; en effet, alors qu'à Altamira les plus
grands bisons atteignent à peine 2 m et qu'à
Niaux ils font moins de 1 m, les bovidés de la rotonde de
Lascaux dépassent 5 m de long. Pour exécuter ce
«décor» - organisé en demi-cercle
-, les hommes préhistoriques ont vraisemblablement
utilisé des échafaudages. Prolongeant cette salle des
Taureaux, le diverticule axial est une galerie longue de près
de 20 m et haute de 3,50 à 4 m, où les parois
sont ornées de trois compositions iconographiques; les
figures, beaucoup moins monumentales que celles de la Rotonde,
représentent des bovidés - vaches et aurochs
-, des chevaux et des bouquetins. De retour dans la rotonde,
sur la droite, vers le sud, on emprunte le «passage»,
sorte de diverticule secondaire qui sépare la salle des
Taureaux de l'abside; c'est un couloir large de 2 à
4 m dont les parois supportent 385 éléments
graphiques qui se répartissent en figures animales diverses,
mais aussi en signes parfois peints.
Un important bestiaire
Les parois et le plafond de l'abside, structure
circulaire de 5 m de diamètre, sont ornés de
figurations peintes et gravées, disposées en bandes
étagées; de bas en haut, à raison d'une seule
espèce animale par carrousel, on y trouve des taureaux, des
cerfs, des biches, puis, au plafond, des chevaux. L'abside
abrite également deux figures particulières: un
bœuf musqué et un renne, figure rare dans les ensembles
pariétaux de l'époque. Le puits - qui
prolonge l'abside à l'ouest -,
dégagé sur une profondeur de 5 m, a livré un
important matériel archéologique: des pointes de
sagaies décorées, des lampes, des résidus de
colorants, des coquillages percés, etc. Ici, le décor
peint met en scène un rhinocéros, le seul de son
espèce, et un homme, unique lui aussi, aux bras
étendus, renversé par un bison piqué d'une
sagaie et les entrailles ouvertes. On ignore quelle signification
donner à cette composition énigmatique; le puits est-il
la partie sacrée de la grotte, le cœur du sanctuaire?
Le volume suivant, appelé la Nef, est une galerie haute et
large, riche en peintures et gravures; du nord vers le sud, on y
remarque cinq grandes compositions de très bonne
exécution: panneaux des bouquetins, de l'empreinte, de
la vache noire, des cerfs nageant et des bisons croisés.
A l'extrême sud, le diverticule
des Félins est une galerie basse et étroite -
moins de 1 m dans la plus grande largeur - qui
évoque la galerie profonde de Niaux; comme son nom
l'indique, il abrite des gravures représentant des
félins, véritable scène qui développe six
figures saisissantes telles que celle du mâle urinant pour
marquer son territoire et celle du félin blessé. On y
trouve également des représentations de bouquetins, de
bisons, de chevaux, un cerf et une biche, toutes remarquablement
exécutées.
Le luminaire
Hier comme aujourd'hui, on ne pouvait
pénétrer dans une grotte sans disposer d'un moyen
d'éclairage. Les hommes préhistoriques de Lascaux
ont fait usage de lampes à suif, les unes non
façonnées, les autres façonnées. Les
premières, trouvées en grand nombre sur le site, sont
le plus souvent de vulgaires pierres calcaires à face
concave creusée d'une cuvette naturelle; des traces
visibles de cendres, de suie, de charbon et de rubéfaction
attestent de leur utilisation à des fins
d'éclairage. Les secondes sont extrêmement rares;
des deux témoins livrés par Lascaux, il ne reste
aujourd'hui qu'une seule lampe, sorte de brûloir en
forme de raquette, finement taillée dans du grès rose.
Outre les lampes, les Magdaléniens de Lascaux ont sans doute
utilisé des torches et des feux d'éclairage.
Une maîtrise de l'art
rupestre
Incontestablement, l'homme de Lascaux était
doué d'un solide sens artistique; ses talents, visibles
dans la qualité de l'exécution, apparaissent aussi
au plan de la mise en scène des figures. Le souci de
composition transparaît jusque dans la façon
d'exploiter les irrégularités naturelles de la
grotte: dans la Rotonde et le diverticule axial, l'artiste a
utilisé l'entablement pour figurer le sol; dans
l'abside, percevant la structure circulaire du plafond, il a
disposé ses figures en «chou-fleur». Ses
compositions ne sont pas exemptes d'élégance, voire
d'harmonie; ainsi, dans le diverticule axial, le pendant de
la «vache qui saute» est un grand taureau noir et, dans
l'espace dénommé la Rotonde, deux groupes
d'aurochs s'opposent dans une parfaite symétrie des
masses.
Les colorants
Pour exécuter leurs peintures, les hommes de Lascaux
utilisaient des minéraux colorants à base de fer
- hématite, sanguine, turgite, limonite, goethite
- et de manganèse - manganite, braunite, ocre
noire. Les oxydes de fer n'étaient pas toujours
employés tels quels; souvent, on les chauffait pour modifier
leur couleur naturelle. Pour transformer le colorant en peinture,
on agissait d'abord sur le minéral soit en le grattant,
soit en le broyant; la poudre obtenue était ensuite
délayée dans des godets.
Le sens de l'animation
Par sa composition, le bestiaire de Lascaux est classique;
hormis le mammouth, étonnamment absent, on y trouve tous les
animaux généralement représentés dans
l'art pariétal. Dans la masse des figurations animales,
les rapports de fréquence varient avec les espèces; le
cheval et les bovidés (bison et aurochs) surclassent le
cerf, le bouquetin, le renne, l'ours, le félin et le
rhinocéros. Cette hiérarchie des espèces
s'observe également dans l'emplacement des
scènes figuratives; là encore, pour des raisons qui
nous échappent, le couple cheval-bison apparaît sur les
panneaux principaux, alors que les félins et le
rhinocéros sont relégués dans les galeries du
fond.
Lascaux - contrairement à
bien d'autres grottes - n'a pas livré de
«monstre», figure mi-humaine mi-animale; la seule
représentation atypique pourrait être la
«licorne» de la Rotonde, figure énigmatique avec
deux cornes droites.
L'originalité de l'art de
Lascaux réside davantage dans le mode d'animation des
figures que dans la variété iconographique; l'artiste
exprime le mouvement de façon réaliste mais segmentaire
et sélective. Ainsi, l'animation des membres
antérieurs suggère-t-elle à elle seule le trot
d'un cheval. De même, Lascaux se distingue par la
pluralité et la diversité des signes qui accompagnent les
figures animales; André Leroi-Gourhan en a recensé 410,
alors que la plupart des autres grottes n'en comptent que
quelques dizaines. La sémiologie de tous ces traits
rectilignes, signes disjoints, ramiformes, emboîtés,
pleins, claviformes, quadrangulaires et autres, les rapports
qu'ils entretiennent entre eux, posent autant de
difficultés d'interprétation que la proportion
relative des espèces animales représentées ainsi que
leur répartition dans la grotte. Retenons toutefois que les
claviformes, également présents à Niaux et aux
Trois-Frères dans les Pyrénées, à Pindal dans
les Asturies, témoignent des affinités culturelles de
Lascaux avec les sites magdaléniens du Sud.
Les signes et leur sémiologie
Les parois de la grotte de Lascaux sont
beaucoup plus riches en signes que celles des autres grandes
cavités du paléolithique. Ces signes sont très
divers; certains sont communs, d'autres, comme les ramiformes
ou les «damiers», peints en rouge, jaune et noir, restent
sans équivalent dans l'art pariétal. Tous
relèvent d'une symbolique que les préhistoriens
tentent de percer. Selon André Leroi-Gourhan, à Lascaux
comme ailleurs, la majorité des signes de l'art
paléolithique se répartirait en deux grandes séries:
une série mâle et une série femelle. Il
s'agirait de figurations d'organes sexuels initialement
exécutées avec réalisme mais progressivement
transformées en signes-symboles. Parmi les signes
pariétaux de la série mâle, on distingue les
flèches, les harpons, les bâtonnets et les traits; à
l'opposé, les claviformes, les points et les formes ovales
sont des signes de la série femelle. Tous ces signes,
généralement couplés et associés à des
couples d'animaux, témoignent du fait que l'art
pariétal n'est pas simplement un art animalier;
truffé de codes et de messages dans lesquels l'homme
préhistorique a inscrit sa vision dualiste du monde, il est le
produit d'une pensée extrêmement complexe. La
théorie de Leroi-Gourhan - bien que juste et pertinente
- nous offre une lecture sémiologique unidimensionnelle
et globale de la pensée paléolithique. En effet, comme
cet auteur le reconnaît, certains signes pariétaux
trahissent des préoccupations sociales - c'est le
cas des signes disjoints de Lascaux, qui seraient soit des marques
de chasseurs, soit des insignes de groupes sociaux -, alors
que d'autres - «éventails et rubans»
- restent à ce jour énigmatiques.
Datation
Dans l'ensemble, malgré leur
diversité, les gravures, les peintures et les signes
pariétaux de Lascaux sont culturellement homogènes;
d'un bout à l'autre de la grotte, en dépit de la
variété des supports et des compositions, on perçoit
les émanations d'une même conception et les
manifestations d'un seul style. Cette unité de Lascaux est
confirmée par le fait que le sol de la grotte n'a
livré qu'une seule couche archéologique. Le
matériel osseux et lithique trouvé dans la grotte est
toujours associé à des palettes, des colorants et des
lampes. Du reste, l'étude du mobilier mène à la
même conclusion: les signes pariétaux, à
l'exception des quadrangulaires, ont tous leur équivalent
dans les sagaies trouvées en abondance dans la grotte.
Du fait de cette cohérence, la
chronologie n'est pas douteuse: Lascaux appartient au
Magdalénien; la technique du débitage du bois de renne
par double sciage, de même que la présence de
l'aiguille à chas ou celle des scalènes en
témoignent clairement. Par ailleurs, le radiocarbone et la
palynologie confirment que l'épanouissement de Lascaux se
situe dans la première moitié du XV
e
millénaire.
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