 Le pont suspendu de Corbières construit en 1837. © BCU Fribourg Fribourg passe à côté de la révolution industrielle (1800-1870)
Jusqu'au milieu du XIXe siècle et même au-delà, aucune industrialisation n'est perceptible dans le canton de Fribourg alors que d'autres régions de la Suisse, Zurich, Bâle ou Genève par exemple, se transforment au rythme de la révolution industrielle. La verrerie de Semsales et la papeterie de Marly sont les seules entreprises à émerger de l'artisanat. Le tressage de la paille en reste, malgré son développement dans la partie supérieure du canton, au stade préindustriel - le travail à domicile - et ne fournit qu'un maigre revenu d'appoint aux familles qui le pratiquent. Tous les milieux politiques se montrent de plus réservés face à l'intervention de l'Etat, même au profit de l'agriculture, opinion partagée par les premiers banquiers et les détenteurs de capitaux. Les libéraux, au pouvoir dès 1831, décident l'amélioration de quelques routes et la construction des premiers ponts suspendus. La ville de Fribourg y gagne un attrait apprécié des touristes à la recherche d'un Moyen Age réhabilité par le romantisme.
Le chemin de fer provoque une première poussée de fièvre à l'échelle fribourgeoise avec la bataille qui s'engage à propos du tracé de la ligne Berne-Lausanne. Le choix de l'itinéraire par Fribourg et Romont (1856) au détriment de celui par la vallée de la Broye déçoit le Moratois, mais redonne espoir à la capitale cantonale nostalgique de sa prospérité médiévale. L'achèvement de la ligne principale (1862), complétée durant les décennies suivantes par un réseau de lignes secondaires (Bulle-Romont en 1868, Fribourg-Payerne-Yverdon en 1876-1877, Fribourg-Morat en 1898), décloisonne le canton et ses régions. L'effet d'entraînement sur l'économie cantonale ne se produit pourtant pas. L'Etat s'endette et se prive des moyens d'intervenir dans d'autres domaines.
A côté de l'agriculture qui doit s'adapter à la concurrence, l'industrie ne se développe que très peu : une fabrique d'horlogerie à Montilier (1859), quelques entreprises en ville de Fribourg (imprimeries, engrais chimiques en 1864) et à Guin (une condenserie en 1871). Les moulins de la vallée du Gottéron ferment et le tressage de la paille dépend de plus en plus de fabriques argoviennes. Rien ne semble devoir sortir l'économie fribourgeoise d'une atonie qui devient structurelle, situation qui commence sérieusement à inquiéter ceux qui mesurent que la marginalisation menace un canton auquel le seul secteur primaire ne suffit plus pour occuper toute la main-d'œuvre disponible, encore moins pour créer un revenu intérieur comparable à celui des cantons entrés dans l'ère industrielle.
Un démarrage tardif (1870-1914)
Au terme des deux premiers tiers du XIXe et malgré la construction du chemin de fer, Fribourg semble condamné à rester un canton agricole de plus en plus en retard dans une Suisse qui s'industrialise.
Le projet Ritter (1869-1875) L'enthousiasme est cependant relancé en 1869 lorsque Guillaume Ritter, ingénieur neuchâtelois (1835-1912), soumet aux autorités un projet qui veut transformer la capitale cantonale en une cité industrielle. La création d'un lac artificiel doit selon lui fournir une réserve d'eau potable pour la ville de Fribourg, créer un pôle d'attraction touristique et, surtout, fournir l'énergie télédynamique nécessaire à l'industrialisation du plateau de Pérolles alors exploité par plusieurs domaines agricoles. Reposant sur des bases financières assez floues, combinant la vente de bois et à des investissements qui sont plus espérés que matérialisés, le projet démarre tout de même mais se heurte presque aussitôt à des difficultés aggravées par un contexte économique général défavorable (crise des chemins de fer et plus globalement passage à une tendance dépressive de toute l'économie).
En 1875, le lac artificiel existe, le câble fonctionne et quelques sociétés ont été fondées ou déplacées sur le plateau de Pérolles. L'énergie télédynamique pose cependant de gros problèmes techniques et les malentendus s'accumulent entre le concepteur et les autorités. La faillite est inévitable et les entreprises ferment, sauf quelques fabriques indépendantes du projet (cartonnage 1870, fonderie 1871) mais trop modestes pour enrayer à elles seules la déconfiture.
L'échec de Guillaume Ritter qui a laissé sa fortune personnelle dans l'aventure et quitte Fribourg, et la récession (1873-1895) semblent confirmer la vocation agricole du canton malgré les désavantages de plus en plus manifestes de cette orientation. Le secteur primaire est lui aussi en pleines difficultés et ne se modernise pas assez pour offrir une alternative intéressante à l'industrie
Les premiers pas de l'industrialisation La fin du siècle apporte un démenti partiel à cette impression. De 1892 à 1914, le nombre des fabriques passe de 52 à 104 et celui des ouvriers de 1665 à environ 4 000. L'industrie alimentaire est la plus importante, absorbant plus ou moins la moitié de la production laitière du canton (chocolateries Cailler à Broc depuis 1898 et Villars au début du XXe siècle ; condenseries de Guin et d'Epagny, lait en poudre Guigoz en 1908 à Châtel-Saint-Denis puis 1914 à Vuadens). Les brasseries (Beauregard en 1880, Cardinal installée près de la gare de Fribourg en 1905) et d'autres branches industrielles (le bois ou les Condensateurs de Fribourg en 1902) complètent ce modeste tissu d'usines centré sur Fribourg, Bulle-Broc et Morat. Les entreprises sont de dimensions moyennes, exception faite de la chocolaterie de Broc qui occupe près de 2000 personnes à la veille du premier conflit mondial.
Cette industrialisation bénéficie de la reprise économique dès 1896, d'entrepreneurs venus de l'extérieur (A. Cailler, W. Kaiser, P.-A. Blancpain, M. Guigoz) ou de l'Université (I. Mosciki). Sur place, ces pionniers trouvent un réseau ferré et des banques qui s'ouvrent à l'industrie. Georges Python complète cette infrastructure par une Banque d'Etat (1892) après avoir décidé le rachat des vestiges de l'entreprise Ritter pour fonder la Société des Eaux et Forêts (1888). Celle-ci, qui devient en 1910 les Entreprises électriques fribourgeoises, tire des rivières du canton une énergie nouvelle, l'électricité, qui succède désormais aux rouages anciens.
Une nouvelle sociabilité professionnelle La fin des corporations, en 1798, avait créé un vide que ni leur rétablissement en 1803 et 1813, ni la fondation de diverses sociétés dans le cours du XIXe siècle n'étaient parvenu à combler. Plusieurs publications avaient bien exprimé la nécessité pour les patrons de s'unir et de promouvoir leurs métiers, surtout en période de crise (1846-1848 et 1873-1895). Ces projets ne prennent vraiment corps qu'en 1888 avec la fondation de la Société fribourgeoise des métiers et arts industriels, qui organise une Exposition industrielle en 1892 et obtient la création d'un Office du travail en 1905. Les sociétés d'artisans et de petits commerçants se regroupent en 1906 en une Union cantonale des arts et métiers alors que les industriels fondent, en 1909, la Société fribourgeoise du commerce et de l'industrie.
La formation d'un mouvement ouvrier est nettement plus hésitante et une ligne de partage entre courants idéologiques apparaît très tôt. Les premières sociétés ouvrières sont proches des radicaux mais disparaissent en général après quelques années d'activité (sections du Grutli à Fribourg, Morat et Bulle dès 1849). De nouvelles associations se forment dans le dernier tiers du siècle et se rapprochent du socialisme. Elles fondent un Cartel syndical en 1892. L'idéologie, radicale ou socialiste, et les premiers heurts qui se produisent sur certains lieux de travail (en 1858 sur le chantier du chemin de fer, en 1874 à l'Imprimerie catholique) entretiennent une profonde méfiance envers cette nouvelle couche sociale au sein de la société fribourgeoise.
Les milieux conservateurs s'efforcent à leur tour d'encadrer le monde du travail avec des cercles mêlant activités religieuses et sociales (le Cercle de la Concorde dans le quartier de l'Auge, en 1882, qui devient rapidement la société de musique La Concordia de Fribourg). Un regroupement du mouvement catholique-social se fait avec la Fédération Ouvrière Fribourgeoise en 1905. A la veille de la Première Guerre mondiale cependant, seule une minorité d'ouvriers fribourgeois est organisée.
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