 Notre Dame du Haut (Ronchamps, F), Le Corbusier
L'architecture contemporaine
représente un type de construction spécifique et
reconnaissable, caractérisé par l'emploi de
matériaux industriels - surtout l'acier, le verre et le
béton - dépourvus d'ornementation et assemblés
de manière à former des volumes géométriques
simples librement disposés dans l'espace.
Emergence du style international
En 1932, au musée d'Art
moderne de New York, Philip C. Johnson, responsable des
collections d'architecture du musée, et Henry-Russell
Hitchcock, historien d'architecture, organisent une grande
exposition, «Le style international: l'architecture
depuis 1922». Sous cette appellation de «style
international» sont regroupées des constantes formelles
repérées par les organisateurs de l'exposition dans
certains édifices construits après la
Première Guerre
mondiale en Allemagne, aux Pays-Bas, en URSS et en France:
accent mis sur l'effet de volume aux dépens des effets de
masse, composition asymétrique et absence de décoration
appliquée. Pour Hitchcock et Johnson, qui développent
leur thèse dans un livre publié parallèlement à
l'exposition, ces principes esthétiques représentent
l'aboutissement de la longue quête d'un style moderne
qui remonte au début du XIX
e
siècle. Ce style moderne est
à la fois adapté aux matériaux et aux techniques de
construction de l'ère contemporaine et
débarrassé de références historiques ou
d'emprunts à des formes du passé.
Cette manifestation new-yorkaise doit
être comprise comme la défense et l'illustration
d'une certaine forme d'architecture contemporaine. A ce
titre, elle présentait une vision nécessairement
schématique de l'histoire des formes architecturales
depuis plus d'un siècle. Le style international est la
mise en évidence de certaines caractéristiques
morphologiques des années 1920, mais aussi un ensemble de
recommandations normatives aux architectes pour qu'ils
construisent dans la veine dudit style. Certains architectes
cités par Hitchcock et Johnson comme représentatifs du
style international ont critiqué cette définition
étroite et se sont démarqués d'une approche
trop exclusivement formelle et stylistique de l'architecture
contemporaine. Ils affirmèrent que leur architecture
n'était que la manifestation directe et logique de la
science et de la société contemporaine, qu'elle
changerait à mesure que les conditions évolueraient et
qu'elle avait fini par échapper aux limites
imposées par les modes stylistiques.
L'évolution de l'architecture
depuis 1932 a donné raison aux deux positions à
la fois: le système formel, connu sous le nom de style
international, a été universellement accepté comme
l'expression symbolique de la modernité en architecture,
mais il est également apparu comme une notion artificielle, ne
reflétant pas inévitablement ni logiquement les
conditions du XX
e
siècle.
Autour du Bauhaus
Parmi les architectes qui ont
contribué à élaborer le style international, les
Allemands ont, très tôt, constitué le groupe le plus
important. Dès avant 1918, des architectes
d'avant-garde installés à Berlin avaient eu recours
à des formes en acier et en verre dépourvues de
références stylistiques et fondées sur une
éthique industrielle et socialiste. Leur objectif premier
était la remise en question de l'éclectisme
hérité du XIX
e
siècle. Ce mouvement
expressionniste avait été illustré avant la
Première Guerre mondiale par Max Berg, dont la salle du
Centenaire (1913), à Breslau, présentait un spectaculaire
dôme en béton armé, et par Hans Poelzig, qui
construisit à Posen (Poznan) un hall d'exposition (1911)
où la brique habillait une ossature en acier.
Les idéaux sociaux et politiques de
l'expressionnisme allemand pendant la période trouble de
l'immédiat après-guerre ont été, par la
suite, partiellement acceptés par les tenants de la Neue
Sachlichkeit («Nouvelle Objectivité»), dont,
notamment, le principal théoricien, Walter Gropius, et Ludwig
Mies van der Rohe. Ceux-ci reprennent les formes
géométriques pures et la construction en verre et acier,
mais cherchent à utiliser ces éléments avec une
logique et une précision scientifiques.
Gropius fonde en 1919, à Weimar,
l'école du Bauhaus à la suite du regroupement de
l'école des beaux-arts et de l'école des arts
décoratifs de cette ville. Cette école d'avant-garde
devait jouer un rôle déterminant dans
l'élaboration et la diffusion de l'architecture du
style international. En 1925, le Bauhaus est
transféré à Dessau et, à cette occasion,
Gropius construit les nouveaux bâtiments de l'école,
considérés comme un des chefs-d'œuvre de
l'architecture contemporaine. Les différentes fonctions de
l'édifice (aile des ateliers, aile de
l'administration, salles de cours, salle de réunion,
logements des étudiants) sont abritées dans des volumes
clairs et distincts, mais ces diverses parties sont reliées
selon une composition d'ensemble asymétrique et dynamique.
Le bâtiment impose certaines caractéristiques de la
modernité constructive, comme le mur-rideau des ateliers ou
les pilotis supportant une partie de l'aile de
l'administration.
Après que Gropius eut quitté
le Bauhaus, en 1928, pour ouvrir sa propre agence à
Berlin, le rôle principal fut assumé par Mies van der
Rohe, qui dirigea l'école de 1930 à 1933,
date à laquelle elle fut fermée sous la pression des
nazis. Mies van der Rohe avait dessiné dans les années
1920 des projets de gratte-ciel de verre qui anticipaient
singulièrement les immeubles de bureaux construits à
grande échelle dans les pays développés après
la
Seconde Guerre
mondiale. En 1927, il avait supervisé la
construction du lotissement dit du Weissenhof, à Stuttgart,
en s'assurant la participation de grands architectes
européens d'avant-garde de l'époque: le
Néerlandais Oud et le Suisse Le Corbusier y avaient
chacun construit des unités de logement, et Mies van der
Rohe lui-même y avait érigé un immeuble
d'appartements. Cette construction collective a
contribué à montrer que des solutions architecturales
d'avant-garde étaient opératoires et fiables dans
le domaine du logement social.
En 1929, avec la construction du
pavillon de l'Allemagne pour l'Exposition internationale de
Barcelone, l'architecte pousse aux limites extrêmes de
l'abstraction les traits du style international.
L'édifice, construction très raffinée qui
abritait une vaste salle de réception et un bureau luxueux,
combinait sous la dalle du toit des poteaux cruciformes en acier
chromé et des cloisons de marbre, d'onyx et de verre. Deux
bassins et un podium surélevant le pavillon venaient parfaire
l'élégance de ce chef-d'œuvre architectural
(qui a été reconstruit à l'identique
en 1986 à l'occasion du centenaire de la naissance de
Mies van der Rohe).
Néoplasticisme et constructivisme
C'est au début des années
1920 que les architectes du Bauhaus ont pris définitivement
leurs distances à l'égard de l'expressionnisme
pour se rapprocher de la «Nouvelle Objectivité».
Deux mouvements artistiques ont influencé ce déplacement:
le néoplasticisme hollandais, ou mouvement De Stijl, et le
constructivisme soviétique. Le groupe néoplasticiste
s'est rassemblé en 1917 sous la houlette du peintre
et poète Theo Van Doesburg, fondateur de la revue De Stijl,
qui a donné son nom au mouvement. Van Doesburg et Cornelius
Van Eesteren ont présenté l'idéal
néoplasticiste en 1923 à Paris dans la galerie de
l'«Effort moderne». On pouvait y découvrir une
série de projets de maisons construites selon un arrangement
asymétrique de plans peints aux couleurs primaires, qui
n'était pas sans évoquer - en trois dimensions
- les compositions abstraites du peintre Piet Mondrian. Cette
démarche rigoureuse et abstraite a été pleinement
réalisée dans la maison Schröder, construite à
Utrecht par Gerrit Rietveld en 1924. Cette maison, en brique
et bois pour les murs, et en béton pour les fondations et les
balcons, renferme un espace intérieur transformable par des
cloisons coulissantes et possède - autre manifestation
de modernité - des fenêtres en angle.
Le constructivisme, né à
Moscou juste après la Première Guerre mondiale, a vu
les artistes d'avant-garde s'enthousiasmer pour la
révolution d'Octobre et la construction de la nouvelle
société communiste. En raison des difficultés
économiques de l'URSS dans les années 1920, la
plupart des spéculations architecturales constructivistes,
auxquelles le peintre Kazimir Malevitch a apporté sa
contribution, n'ont pas été réalisées. Le
projet d'un Monument pour la IIIe Internationale,
conçu en 1920 par le sculpteur abstrait Vladimir
Tatline, reste l'emblème par excellence de
l'architecture constructiviste: une structure métallique
en spirale, haute de 400 m, porte plusieurs volumes
primaires en verre qui devaient tourner sur eux-mêmes selon
des vitesses de rotation différentes. Cette œuvre
devait exprimer le triomphe de la nouvelle technologie sur la
construction traditionnelle en maçonnerie, ainsi que
l'élan révolutionnaire de la société
soviétique. D'innombrables autres projets restés
sur le papier témoignent de l'effervescence
créatrice des architectes soviétiques des années
1920: immeuble de la Pravda à Leningrad, par les frères
Vesnine (1923); gratte-ciel pour Moscou, par El Lissitzky et
Stam; constructions d'Ivan Leonidov. Les clubs ouvriers
effectivement construits (club Zouiev, de Golossov, 1927;
club Roussakov, de Melnikov, 1929) et la typologie de la
maison commune (par exemple, celle du Narkomfim à Moscou par
Guinzbourg, 1929), avatar contemporain du phalanstère
de Fourier, témoignent de l'originalité de
l'architecture constructiviste.
Au début des années 1930,
l'architecture constructiviste a fait l'objet de critiques
de la part des institutions d'Etat à mesure que
s'instaurait la dictature stalinienne. L'occasion de cette
disgrâce officielle a été le concours pour le palais
des Soviets à Moscou, en 1931, dont le projet
lauréat, de Boris Iofan, est un bâtiment à
colonnades conçu comme un gigantesque piédestal pour une
statue de Lénine: les années 30 ont sonné le
glas de l'architecture d'avant-garde en URSS,
remplacée par une architecture académique et monumentale.
Le Corbusier à l'architecture organique
L'oeuvre du Suisse Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, se fonde sur des principes différents de ceux des architectes allemands, même si l'apparence extérieure de son architecture reste la même. Ses premiers édifices, comme la villa Stein, à Garches (1927), ressemblent à ceux de Gropius et de Mies van der Rohe par leurs dispositions spatiales asymétriques et fluides, ainsi que par leurs surfaces de verre et de stuc sans ornementation. Dans son livre capital Vers une architecture (1923), Le Corbusier prône une nouvelle architecture, qui suive les processus conceptuels logiques de l'ingénieur. L'architecte admire la beauté des moyens mécaniques contemporains: paquebots, avions, autos, qu'il prend comme modèles pour ses édifices. Le Corbusier se démarque du géométrisme austère du Bauhaus et enracine son art dans la tradition monumentale de l'architecture française illustrée par ses mentors, Auguste Perret et Tony Garnier.
Pour Le Corbusier, la réorganisation de la cité est la première tâche de l'architecture moderne. Au Salon d'automne de 1922, il expose le projet d'une «ville de trois millions d'habitants» qui le conduira à proposer un modèle d'immeuble qu'il appelle «unité d'habitation». La première, la Cité radieuse, sera érigée à Marseille entre 1946 et 1952. En 1928 sont fondés sous son impulsion les Congrès internationaux d'architecture moderne (CIAM), qui traitent des problèmes d'urbanisme. En 1942, Le Corbusier publie la Charte d'Athènes, synthèse des réflexions du quatrième CIAM, tenu en 1933 sur le paquebot Patrix voguant vers Athènes. Cet exposé des thèses fonctionnalistes est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, l'ouvrage de référence des urbanistes.
Bien que l'exposition new-yorkaise de 1932 ait reconnu son Suvre, l'Américain Frank Lloyd Wright ne fut pas compté parmi les architectes du style international, à cause de son «individualisme» et de son goût «romantique» pour la nature. D'une génération plus ancienne que ses collègues européens, il avait pu les influencer grâce à la publication à Berlin, dès 1910, du recueil de ses Suvres. Très tôt, F.L. Wright utilise des matériaux comme le béton armé dans des édifices caractérisés par des avant-toits importants, des surfaces peu ornées et des espaces fluides. Entre 1895 et 1910, il construit, surtout dans les banlieues résidentielles de Chicago, une série de maisons connues sous le nom de «maisons de la Prairie». Elles représentent un modèle d'habitat domestique authentiquement américain, fondé sur la tradition des maisons de pionnier. Autour d'un espace où est placée la cheminée, foyer dans tous les sens du terme, rayonnent les pièces en compositions asymétriques et dynamiques. Les saillies importantes des toits et le jeu complexe des terrasses tendent à unir la maison à la nature environnante. Des réminiscences japonaises mêlées à un parti pris d'horizontalité générale font de la maison un abri protecteur. La maison Robie, construite à Chicago en 1909, est la plus achevée de la série. Si F.L. Wright ne craint pas d'inclure les progrès techniques dans son architecture, il prône l'usage «organique» des matériaux de construction. Le bâtiment s'harmonise avec le site où il est installé, ainsi le siège de la société Johnson Wax à Racine, dans le Wisconsin (1939), espace sans cloisons enveloppé de murs de brique associés à des parois de tubes de fibre de verre, ou la Maison sur la cascade (1936), à Bear Run, en Pennsylvanie, qui projette au-dessus d'un torrent ses terrasses de béton.
Le Finlandais Alvar Aalto s'attache également à intégrer bâtiment, fonction de celui-ci et site: son sanatorium (1931), à Paimio, a la forme d'une araignée étendant en tous sens les terrasses destinées aux malades afin de capter le soleil.
Consécration et remise en cause du style international
En 1932, le style international ne
concernait qu'une faible proportion de l'architecture
récente; en dehors de maisons particulières, son
influence se limitait à certains projets de logements en
Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas. La tradition
académique et éclectique antérieure à la
Première Guerre mondiale avait continué à exercer
une influence dominante sur la plupart des constructions des
années 1920; il en avait résulté une
«architecture moderne» caractérisée par une
sorte d'historicisme simplifié dont les témoins sont,
par exemple, l'hôtel de ville de Stockholm (1909-1923),
pour lequel Ragnar Östberg s'est inspiré tant des
traditions locales que du palais des Doges de Venise, et les
gratte-ciel Art déco de New York: le Chrysler Building,
de William Van Alen (1930), avec ses soixante-dix-sept étages
s'effilant en une flèche ornée de gargouilles, et
celui dont la silhouette caractéristique est devenue
emblématique de la ville, l'Empire State Building (1931),
de l'agence Shreve, Lamb et Harmon, qui domine la 5
e
Avenue de ses cent deux étages.
Cependant, au cours de la grande crise
des années 1930, la simplicité et l'économie
du style international se sont imposées comme solution de
rechange souhaitable à l'ornementation inopportune et au
gaspillage d'espace inhérents à l'architecture
éclectique. En outre, seuls les CIAM paraissaient aptes
à proposer des solutions claires au pressant problème
du logement social. Le nouveau contexte socio-économique,
tout autant que l'esthétique de l'architecture
moderne, a ouvert la voie à la consécration du style
international en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
L'émigration des maîtres allemands du style
international après l'arrivée au pouvoir
d'Hitler, en 1933, a largement contribué à la
diffusion des idéaux constructifs modernes: Gropius enseigne
à partir de 1937 à l'université Harvard
aux Etats-Unis; Mies van der Rohe, quant à lui,
s'établit à partir de 1937 à Chicago, un
des berceaux de l'architecture contemporaine.
La Seconde Guerre mondiale a marqué
un tournant décisif dans l'histoire de
l'architecture moderne: les nécessités de la
reconstruction ont créé une demande considérable
dans les pays dévastés, tandis que les Etats-Unis, dont
le territoire avait été épargné, voyaient
leur hégémonie culturelle s'affirmer au
détriment de l'Europe affaiblie. Le style international
a servi de cadre et de modèle pour la reconstruction des
cités européennes, comme en témoigne le centre
commercial de Lijnbaan, à Rotterdam, des architectes Van den
Broek et Bakema (1953).
Aux Etats-Unis, les architectes de la
période de croissance des années 1950 et 1960 se sont
tournés vers le style international pour dessiner des
immeubles de bureaux tels que la Lever House à New York
(1952), par Gordon Bunshaft, de la grande agence Skidmore, Owings
& Merrill (SOM). Les institutions publiques virent dans la
doctrine et l'esthétique du style international un moyen
de donner une image moderne d'elles-mêmes. C'est le
cas de l'US Air Force Academy, dont le campus de Colorado
Springs fut construit, de 1956 à 1962, toujours
par l'agence SOM. A New York, le siège des Nations
unies (1952) a également été construit selon les
principes du style international. D'abord dessinés par
Le Corbusier, ses plans ont été repris par une
équipe internationale d'architectes placés sous la
direction de l'Américain Wallace Kirkman Harrison.
Le Corbusier subissait ainsi un second échec
auprès des organisations internationales, puisque,
en 1927 déjà, son projet pour le siège de la
Société des Nations, à Genève, avait
été évincé, bien que classé premier ex
aequo.
En 1959, un groupe international
d'architectes rassemblés sous le nom de Team Ten est
parvenu à dissoudre les CIAM et à définir ses
propres objectifs en faveur d'un nouveau système de
logement public plus humain. Les membres du Team Ten, notamment
Alison et Peter Smithson et Aldo Van Eyck (1918-1999), tout en se
fondant sur l'esthétique du style international, ont
conçu des bâtiments plus complexes visuellement et
à la texture plus riche. Dans la deuxième partie de sa
carrière, Le Corbusier lui-même est devenu un
représentant influent de cette évolution, comme en
témoigne la sculpturale chapelle de pèlerinage de
Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp (1955).
L'Américain Philip Johnson, qui
avait théorisé le style international en 1932 avec
H.R. Hitchcock, a contribué plus que tout autre à
faire connaître et admettre l'architecture de son
maître, Mies van der Rohe, aux Etats-Unis, dans les
années 1930 et 1940. En 1949, sa résidence de
campagne, dite «maison de verre», construite à New
Canaan, dans le Connecticut, s'inspire de réalisations
de Mies van der Rohe, comme le pavillon de l'Allemagne à
l'Exposition de Barcelone (1929) ou la maison Farnsworth
(1945-1950). En 1956, il signe avec Mies van der Rohe le
Seagram Building, à New York, élégante tour
d'aluminium anodisé et de verre fumé. Mais, à
partir de 1960, il prend ses distances à
l'égard de l'orthodoxie du style international et
construit surtout des bâtiments publics monumentaux dans des
matériaux riches.
Eero Saarinen a orienté le style
international vers des fins plus expressives, comme en
témoigne son remarquable terminal TWA à
l'aéroport J.F.-Kennedy de New York (1956-1962).
Par sa forme symbolique évoquant l'envol d'un
oiseau, par l'élégance de ses lignes et de ses
courbes, le bâtiment a contribué, comme la chapelle de
Ronchamp, à montrer les spectaculaires possibilités
plastiques du béton. Ces inventions plastiques sont
également la marque des dernières œuvres de Frank
Lloyd Wright. Le musée Solomon-Guggenheim (1942-1959),
à New York, déploie une rampe de béton en
spirale, le long de laquelle sont exposées les œuvres
d'art.
Enfin, Louis Kahn a cherché à
définir une nouvelle monumentalité fondée sur des
volumes primaires et le recours fréquent à la brique
associée au béton. Il a surtout construit des
édifices publics: églises, bibliothèques,
musées (Centre d'art britannique de Yale, 1972),
laboratoires (Centre de recherches médicales Richards à
Philadelphie, 1960), etc. Mais son œuvre majeure demeure
le Centre gouvernemental de Dacca, au Bangladesh (1962-1976). Kahn
a exercé une influence considérable, bien que
discrète, sur les architectes des années 1960 et 1970. A
la fois inscrit dans la modernité constructive et sensible
à la tradition architecturale au meilleur sens du terme, il
représente le dernier des grands architectes modernes avant
l'émergence des réflexions et des constructions
postmodernes en tant que telles.
Tendances récentes
Le terme d'«architecture
postmoderne» décrit le nombre croissant
d'édifices contemporains qui n'obéissent plus aux
critères du style international. Les architectes postmodernes
sont plus intéressés par les formes historiques ou
techniques que par la forme, c'est-à-dire une disposition
de l'espace et de la masse déterminée
théoriquement. Leurs œuvres tendent à être
conçues en termes d'images et de symboles, et reposent sur
des détails historiques ou l'exagération
d'éléments structuraux destinée à
révéler la fonction d'un bâtiment.
C'est à partir des années
1960 que se font jour des critiques et des remises en cause des
préceptes du style international. Dans l'émergence
de ce qui sera qualifié d'architecture postmoderne
à partir des années 1970, les Etats-Unis jouent un
rôle important. Dès 1961, Jane Jacobs, dans son
livre The Death and Life of Great American Cities, dénonce
la déstructuration du tissu urbain traditionnel,
résultat d'une application sans nuance de
l'urbanisme fonctionnaliste issu de la Charte
d'Athènes. Mais, à côté de ce diagnostic
sévère, elle cherche à mettre en évidence les
forces de régénération possibles.
Né en 1925, Robert Venturi,
architecte travaillant à Philadelphie, publie en 1966 un
livre influent, Complexity and Contradiction in Architecture
(1976), plaidoyer en faveur d'une architecture ambiguë
dans sa forme et ses significations. Venturi reproche à
l'architecture du mouvement moderne - surtout à
celle de Mies van der Rohe - son puritanisme et sa monotonie.
S'appuyant sur des exemples empruntés aux époques
maniériste, baroque et rococo, il préconise le recours
à l'ironie et à l'imbrication de motifs
d'échelles différentes pour rendre les édifices
plus attrayants. Ce manifeste influent a fait entrer
l'architecture moderne dans une phase
«maniériste» qui prend aussi ses sources du
côté de l'architecture vernaculaire et commerciale.
En 1972, Venturi fait paraître Learning from Las Vegas
(1978): en analysant l'extension urbaine de Las Vegas, et en
repérant des structures formelles et spatiales dans ce paysage
urbain apparemment chaotique, l'auteur réhabilite
l'environnement commercial banal et dédaigné. La
démarche de Venturi, qui fait appel à des notions
empruntées à la sémiologie, tend à envisager
l'architecture comme un des moyens de communication dans la
société. En 1962, Venturi construit à Chestnut
Hill, en Pennsylvanie, une maison pour sa mère; le
bâtiment évoque la silhouette archétypale de la
maison traditionnelle, avec toit à double pente, mais les
détails de la modénature, de l'ornementation et des
dimensions en font un savant et brillant exercice de transgressions
délibérées.
D'autres architectes se tournent vers la
technologie contemporaine comme source d'images, de formes et
de structures. Ce courant, désigné sous le nom de High
Tech («haute technologie»), est issu d'une tradition
qui remonte aux travaux des ingénieurs et constructeurs du XIX
e siècle (halls
d'expositions universelles, passages, serres, tour Eiffel,
etc). Déjà dans les années 1960, le groupe
britannique Archigram et le groupe des
«métabolistes» japonais ont puisé des
références dans les possibilités technologiques
modernes. Le Centre national d'art et de culture
Georges-Pompidou, construit par Renzo Piano et Richard Rogers
entre 1971 et 1977, est dans la lignée de cette
exaltation du monde machiniste. Cette réalisation est
fondée sur l'idée que la structure du bâtiment,
les circulations et les espaces techniques ont une valeur
esthétique en eux-mêmes et que, à ce titre, ils
doivent être montrés. D'où cette apparence de
raffinerie peinte qui suscita de vives polémiques.
D'autres édifices ont exprimé
la confiance dans la modernité techniciste, et le courant High
Tech est brillamment illustré par deux architectes
britanniques: Richard Rogers (né en 1933) et Norman
Foster (né en 1935). Après sa collaboration avec
Piano, Rogers a réalisé en 1986 au cœur de
la City, à Londres, le nouveau siège de la
célèbre entreprise d'assurances Lloyd's: autour
d'un immense atrium éclairé par une verrière en
berceau, qui évoque le Crystal Palace de 1851, sont
disposés les bureaux et les espaces de service; des volumes ou
capsules accrochés à la structure principale donnent
l'image d'une construction en kit. Norman Foster s'est
plutôt spécialisé dans l'architecture
industrielle. On lui doit l'entrepôt Renault à
Swindon (1983) et, surtout, le siège de la Banque de Hongkong
et de Shanghai, achevé à Hongkong en 1986. Ce
luxueux gratte-ciel d'affaires présente des
éléments structurels apparents, tels les
contreventements, qui donnent une épaisseur sculpturale à
ses façades. Avec ce bâtiment, Foster a tenté une
synthèse des grands modèles de l'architecture
d'ingénieurs du XIX
e siècle, tout en
s'inspirant de références technicistes tout à
fait actuelles: capsules spatiales, plates-formes
pétrolières, etc.
L'architecture actuelle se
caractérise par le pluralisme des partis pris et des
doctrines. Si l'influence de Louis Kahn s'exerce sur les
maisons construites par l'architecte suisse Mario Botta,
Le Corbusier ne cesse d'être une source
d'inspiration pour de nombreux architectes
d'aujourd'hui. L'Américain Richard Meier, en
particulier, illustre brillamment ce néocorbusianisme
raffiné dans ses constructions privées (maison Douglas,
au bord du lac Michigan, 1971) ou publiques (musée des
Arts décoratifs de Francfort, 1985).
La culture architecturale italienne est
illustrée par les recherches néorationalistes de la
Tendenza et de son chef de file, Aldo Rossi (théâtre du
Monde, à Venise, 1979; restauration du théâtre
Carlo-Felice, à Gênes, 1986), centrées sur
l'idée de respect d'une identité urbaine
léguée par l'histoire.
Le souci du contexte urbain, un
maniérisme raffiné dans les détails et des
réminiscences de l'architecture moderne des
années 1920 et 1930 caractérisent l'architecture
de Christian de Portzamparc (ensemble de la rue des
Hautes-Formes, à Paris, 1978), tandis que le logement
social en France est prétexte à des réalisations
monumentales chez Henri Ciriani et Henri Gaudin. D'autres
architectes, enfin,témoignent d'un retour
délibéré aux formes du classicisme. Ricardo
Bofill a construit des fragments de ville le long de grandes
perspectives axiales bordées de façades monumentales
(Palais d'Abraxas à Marne-la-Vallée, Arcades du
lac à Saint-Quentin-en-Yvelines, ensemble Antigone à
Montpellier).
Le succès des grands travaux
effectués à Paris dans les années 1980 (pyramide
du Louvre de l'Américain d'origine chinoise Ieoh
Ming Pei, terminée en 1988; Grande Arche de la
Défense du Danois Otto von Spreckelsen, inaugurée
en 1989) témoigne de l'intérêt croissant
que le public porte à l'architecture. Mais,
par-delà la notoriété de quelques monuments,
spectaculaires par leurs proportions et par leur plastique, la
responsabilité des architectes contemporains est aussi de
créer un habitat et un environnement quotidien de
qualité.
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