|

Tête de la civilisation Olmèques Ces têtes colossales de plus de deux mètres de haut, et pesant parfois jusqu'à 30 tonnes, ont posé bien des problèmes aux archéologues. Avec un faciès carrément négroïde ou mongoloïde, ces statues ne ressemblent pas beaucoup aux traits des hommes des autres civilisations méso-américaines. Pourtant, la civilisation Olmèques est considérée comme la "mère" de toutes les cultures de la région.
|
Le marquis de Mirabeau, économiste et père du révolutionnaire français, a été l'un des premiers à employer le terme de «civilisation», dans l'Ami des hommes ou Traité sur la population, paru en 1756. Depuis, ce mot n'a jamais laissé indifférents les sociologues, les anthropologues ou les philosophes. Etudier l'évolution de sa signification et cerner ses différentes acceptions dépassent le simple champ historique pour rejoindre l'étude, plus globale et plus fondamentale, des mentalités.
Le champ historique
C'est à la fin du XVIII
e
siècle que le terme devient d'un
usage courant, tant en France qu'en Angleterre. Formé
à partir du mot latin civis («citoyen»), qui a
donné naissance à civilis («poli», «de
mœurs convenables et raffinées»), le nouveau
substantif sanctionnait une distinction qui s'était peu
à peu établie entre gens des villes et habitants des
campagnes, ces derniers étant considérés comme plus
proches de l'«état de nature». En outre,
l'étymologie suggère déjà que la notion de
civilisation est à mettre en relation avec le
développement de l'urbanisation et la division sociale du
travail. Le mot «civilisation», sous l'influence
des Lumières,
devient l'incarnation d'un idéal vers lequel doivent
tendre tous les peuples.
Les explorations
et les voyages vont très vite élargir les horizons. La
présence, sur tous les continents, de sociétés
anciennes et évoluées, mais dont les modes de vie et
les institutions se distinguent profondément de ceux
d'Europe, va contribuer profondément au renouveau des
mentalités. On s'aperçoit que l'histoire des
sociétés ne suit pas un cours uniforme; pour les
comprendre, il faut les analyser et en accepter les
différences.
Aussi, dès la première
moitié du XIX
e
siècle, on parlera de
«civilisations» au pluriel: la multiplicité des
cultures est admise. Cependant les schémas
évolutionnistes prévaudront encore durant tout le
XIX
e
siècle. Dans la lignée de
Montesquieu, Lewis
Henry Morgan propose de distinguer trois stades dans
l'évolution des sociétés: sauvagerie, barbarie,
civilisation (cette dernière représentant le stade le
plus évolué qu'une société puisse
atteindre).
Au cours du XX
e
siècle, le développement de la
sociologie et de l'ethnologie va remettre en question cette
conception. On admet qu'entre les sociétés existent
des différences d'organisation interne qui ne conduisent
pas nécessairement à des différences de valeur.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'œuvre de
Claude
Lévi-Strauss va beaucoup contribuer à préciser
cette approche.
Reste un problème de
méthode:
Comment définir une civilisation
?
Faut-il adopter une perspective purement
historique en vue de déterminer comment et à partir de
quel seuil d'évolution sociale, politique ou religieuse
naissent des civilisations ? Doit-on plutôt adopter une
démarche comparative en analysant les
«phénomènes de civilisation»? En d'autres
termes, quels sont les critères utilisés pour
déterminer si une ou des sociétés constituent une
«civilisation» à part entière?
Qu'est-ce qu'une civilisation ?
C'est la combinaison des deux
approches - historique et comparative - qui se
révèle la plus fructueuse, comme le démontrent les
travaux du sociologue Marcel Mauss et des historiens Lucien Febvre
et Fernand Braudel. En effet, celles-ci permettent de préciser
quelles réalités sociales sont désignées par le
vocable «civilisation». A ce propos, Fernand Braudel
écrit: «La notion de civilisation est au moins double.
Elle désigne à la fois des valeurs morales et des valeurs
matérielles.»
Avant lui, l'ethnologue britannique
Edward Burnett Tylor avait précisé dans son livre la
Civilisation primitive (1871) qu'une civilisation englobe
«les connaissances, les croyances, art, morale, droit,
coutumes et toutes les autres aptitudes propres à
l'Homme en tant que membre de la société».
Pour générales qu'elles
soient, ces définitions n'en ont pas moins le mérite
de dégager les principales composantes de ce que l'on
entend par «civilisations». Il s'agit d'ensembles
complexes qui intègrent tous les aspects de
l'activité sociale: les techniques de production aussi
bien que les croyances religieuses, les institutions politiques et
les règles morales. L'originalité de chaque
civilisation réside dans la façon dont sont combinés
ces multiples facteurs, dans leur place et leur importance dans la
société, et donc dans la manière dont ils
s'articulent les uns par rapport aux autres. Autrement dit, une
civilisation est une forme d'organisation spécifique de
l'idéel - tout ce qui est du domaine des
représentations mentales - dans ses rapports avec le
matériel - tout ce qui touche à la production et à
la reproduction de la société.
Caractères des civilisations
Certains auteurs identifient culture et civilisation, d'autres réservent le premier terme à tout ce qui concerne la vie intellectuelle et le second aux phénomènes d'ordre matériel et technique: on parle de « culture grecque classique» et de « civilisation industrielle». Sans prétendre trancher un débat complexe, l'on remarquera que le terme de «civilisation» englobe un ensemble de notions plus vaste que celui de «culture». Dès lors, peut-on dégager des traits structurels et des caractères communs à l'ensemble des civilisations du monde entier ?
L'aire géographique Chaque civilisation relève d'abord de cette notion, dans laquelle le climat, l'hydrographie et les ressources naturelles déterminent les conditions de l'existence. Il est évident, par exemple, que le climat de mousson de l'Extrême-Orient, favorable à la culture du riz, a une incidence sur les populations locales très différente de celle qu'a le climat des grandes plaines de l'Amérique du Nord sur les Indiens.
La démographie L'abondance, ou la rareté, de la main-d'œuvre détermine à la fois le type d'habitat et le type de rapport que la collectivité entretient avec la nature. Ainsi la civilisation égyptienne antique est-elle inséparable des immenses efforts accomplis pour aménager le Nil afin d'accroître les zones cultivables.
La production Essentielle à la définition des civilisations, son étude doit prendre en compte tous ses aspects: l'organisation du travail collectif, les techniques et les outils. Ainsi, la Chine classique avait poussé très loin l'acquisition des connaissances scientifiques et techniques, mais, du fait de son organisation sociale rigide, celles-ci ne furent pas appliquées systématiquement à l'industrie et à l'agriculture. Par ailleurs, le développement de la production entraîne généralement une profonde modification des structures de la société: des classes sociales apparaissent, une séparation nette s'introduit entre dirigeants et dirigés.
Les Etats Ils se constituent avec leurs administrations spécialisées et leur armée permanente. Des centres urbains, sièges du pouvoir et du commerce, émergent. L'écriture devient un précieux outil qui permet d'enregistrer les lois et les décisions du pouvoir. Le Code d'Hammourabi, qui date du II e siècle avant J.-C., est l'un des témoignages les plus marquants de la civilisation babylonienne. Ce tableau serait incomplet s'il n'englobait pas les rapports sociaux. La division sexuelle du travail, l'organisation de la famille, la place accordée aux femmes dans la vie publique sont autant de facteurs qui agissent en profondeur sur les sociétés.
L'aire culturelle Chaque civilisation appartient également à une aire culturelle précise. Le plus souvent, les croyances religieuses en constituent l'axe; mais il y a lieu de prendre en compte tous les éléments qui participent d'une vision du monde commune aux populations concernées: idéologies politiques, traditions philosophiques et littéraires et artistiques.
La langue Elle contribue à la cohésion des civilisations. Souvent, le noyau originel des grandes civilisations correspond à une communauté linguistique (c'est le cas de la Grèce, de Rome et de la Chine). Mais, au fur et à mesure de leur expansion, les civilisations peuvent rassembler des populations de langues différentes (l'Europe en est une illustration).
Les grandes civilisations
L'histoire a gardé la trace d'un très grand nombre de civilisations. Mais, dès l'aube de l'humanité, les migrations et les échanges qui s'opèrent dans les sociétés ont été à l'origine de grands brassages, souvent à l'échelle des continents. Par la suite, les conquêtes et les alliances entre Etats ont accentué encore les rapprochements entre les peuples. On réservera donc le terme de «grandes civilisations» aux vastes ensembles qui, au fil des siècles, sont nés de ces contacts multiples. Elles rassemblent des sociétés très diverses, aux régimes politiques différents, aux structures sociales dissemblables, et se caractérisent à la fois par leur dimension supranationale et par la longue durée de leur influence. Elles se maintiennent en vie par-delà les conquêtes, l'effondrement des empires et la chute des régimes politiques; en cela, elles ne se confondent pas avec les Etats qu'elles englobent.
Trois exemples permettent d'illustrer ce propos.
L'Extrême-Orient Le climat de mousson et l'hydrographie, la surpopulation et la culture du riz ont constitué le support de son développement. Ils expliquent en partie le mode d'organisation des sociétés: des États très centralisés, pour mener à bien les grands travaux indispensables à la maîtrise de la nature (irrigation), s'appuient sur des communautés villageoises dotées d'une large autonomie; les structures sociales sont fortement hiérarchisées (le système des castes en Inde en constitue l'exemple type et le cas limite). Cet ensemble extrême-oriental s'est développé autour de deux pôles: l'Inde et la Chine, qui ont connu chacune une histoire spécifique. Entre les deux, on distingue des sous-ensembles: le Viêt-nam, l'Empire khmer ( Cambodge), l'Indonésie. Le Japon a constitué un cas d'espèce.
La civilisation européenne Sa position prépondérante dans le monde tient à la synthèse qu'elle a su réaliser entre le legs de l'Antiquité de la Grèce antique et de l'Empire Romain et la religion chrétienne. Si la pensée philosophique grecque constitue le noyau rationnel de sa culture, l'Empire romain, qui s'est étendu sur tout le Bassin méditerranéen, l'a, en revanche, mise en contact avec un grand nombre de civilisations. Par ailleurs, le christianisme, religion monothéiste devenue universelle, a façonné ses institutions et sa vision du monde.
Les institutions nées de la chute de l'Empire romain ont permis, à partir du X e siècle, une renaissance de la vie économique. C'est en effet en Europe que sont apparues les villes modernes, lieux de production et de culture. C'est également en Europe que le capitalisme a connu son avènement. Le dynamisme économique et culturel ainsi que la capacité d'expansion qui en résulta ont contribué à modifier le visage de la planète - qui, à partir du XVI e siècle, a vécu à l'heure européenne.
La civilisation islamique Elle étend son influence sur une zone très vaste, de l'Afrique noire à l'Inde et à l'Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient. Elle tire sa force première de la cohésion que lui confère la religion musulmane. Cette dernière, à la fois création originale et synthèse des cultures et des civilisations antérieures du Moyen-Orient, est aussi une morale sociale, une conception politique théorique et pratique. Cela explique que des populations entières, qui ont souvent des conditions de vie difficiles, trouvent en elle une réponse; elle leur offre une vision globale de la société et un espoir en l'avenir. Compte tenu de l'importance de l'immigration dans les pays économiquement développés, la civilisation islamique est une des composantes importantes de la modernité.
Cette présentation, forcément schématique et lacunaire, a l'avantage de mettre en évidence la force des traditions que les civilisations incarnent. Elle permet de poser sur des bases raisonnables la question que soulevait Raymond Aron à l'ère du resserrement des délais de communication, de la multiplication des contacts entre les peuples et des convergences entre systèmes politiques (encore accrues par la crise du socialisme): peut-on croire à la possibilité d'une civilisation mondiale, résultant de la fusion de toutes celles qui subsistent à ce jour ?
A défaut de permettre une réponse définitive, le constat de la vigueur des civilisations anciennes aide à mesurer l'ampleur des obstacles qui se dressent sur cette voie.
|