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Auste Comte
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Une branche de la philosophie
L'expression de «philosophie des sciences» pour désigner une branche de la philosophie n'apparaît qu'en 1830-1840 en France comme en Angleterre. Auguste Comte, dans la deuxième leçon du Cours de philosophie positive, se fait fort de bâtir la «philosophie des sciences fondamentales», qui réaliserait sur de nouvelles bases le projet baconien de «philosophie première», et William Whewell, à Cambridge, publie en 1840 un ouvrage intitulé la Philosophie des sciences inductives fondée sur leur histoire, qui, lui aussi, se place sous l'emblème de Francis Bacon (1561-1626), tout en défendant paradoxalement une conception hypothético-déductive d'inspiration kantienne.
Comte comme Whewell se donnent pour thème premier de réflexion la science «newtonienne» alors triomphante et cherchent à tirer les leçons de ses succès pour en étendre le bénéfice à de nouveaux domaines du savoir. Les questions qui sont débattues concernent ainsi essentiellement l'unité des sciences et leur classification, leur capacité de prévision et leurs applications, sur la base d'une interprétation globale (positiviste, empiriste ou criticiste) de la physique d'Isaac Newton.
La séparation de la science et de la métaphysique Ce n'est que lorsque le système newtonien se trouva mis en péril que les physiciens développèrent par réaction une réflexion spécifique relativement autonome qu'on peut qualifier au sens strict de «philosophie des sciences». Dans les années 1842-1843, Mayer, Colding et Joule, indépendamment les uns des autres, avaient établi la formule d'équivalence entre la chaleur et le travail. Il avait pu sembler, à première vue, qu'on assistait ainsi à une nouvelle conquête de la mécanique rationnelle newtonienne par une théorie «cinétique» de la chaleur analogue à la théorie cinétique des gaz.
Mais lorsque Clausius formule, en 1850, le second principe de la thermodynamique et redécouvre le mémoire oublié de Sadi Carnot (Réflexions sur la puissance motrice du feu et les machines propres à développer cette puissance, 1824), il apparaît que la transformation de la chaleur en mouvement se présente comme un processus orienté dans le temps de façon absolue et irréversible. Un tel processus se révèle irréductible aux équations de la mécanique newtonienne, qui ignorent toute flèche du temps. L'«entropie» vient donc provoquer la première grande crise de la physique moderne et divise le monde scientifique selon un partage philosophique qui contribue à donner corps à la philosophie des sciences en tant que telle.
La position positiviste: observation des faits Le physicien autrichien Ernst Mach (1838-1916), titulaire à Vienne de la chaire de philosophie des sciences inductives créée à son intention, réexamine le développement historique entier de la mécanique et en tire la conclusion qu'«il n'existe pas de phénomène purement mécanique» et que les concepts majeurs de la physique d'inspiration newtonienne (atomes, masse, espace absolu, temps absolu...) n'étaient en réalité que des fictions métaphysiques. Il radicalise la position positiviste: comme l'avait indiqué Comte, la science physique s'égare lorsqu'elle s'interroge sur les «causes» des phénomènes, elle doit donc «se limiter à l'expression des faits observables, sans construire d'hypothèses derrière ces faits, où plus rien n'existe qui puisse être conçu ou prouvé» (la Mécanique, 1883).
Ce positivisme se traduit ainsi par un «phénoménisme» radical: les «faits», dont la science doit établir les relations régulières, ne sont que des sensations, et les théories scientifiques sont des «copies» de ces sensations, qui visent à les mettre en ordre selon un principe d'économie (ou d'épargne) destiné à accélérer la communication. Les sensations ne sont donc pas des «symboles des choses». La chose est au contraire un symbole mental pour un complexe de sensations d'une stabilité relative. Ernst Mach n'hésite pas à soutenir que sa position se réfère à l'«immatérialisme» de George Berkeley: esse est percipi («être, c'est être perçu»). En vertu de cette interprétation philosophique, il s'oppose brutalement à ce que lui et ses disciples appelèrent l'«hypothèse atomique», suivi en cela par le philosophe Richard Avenarius - promoteur de l'empiriocriticisme -, par le chimiste Wilhelm Ostwald - propagandiste de l'énergétisme - et, en France, par le chimiste et historien des sciences Pierre Duhem, auteur de la Théorie physique, son objet, sa structure (1906).
La conception classique: recherche des causes A l'inverse, un physicien comme Hermann von Helmholtz (1821-1894) maintient la conception classique selon laquelle «le but final des sciences théoriques est de trouver les causes constantes des phénomènes» (Mémoire sur la conservation de la force, 1847). Le successeur de Mach à Vienne, Ludwig Boltzmann (1844-1906), donne une interprétation statistique du principe de Carnot-Clausius qui semble restaurer l'empire du mécanisme, puisqu'elle repose sur une conception corpusculaire de la matière au niveau microscopique.
La philosophie des sciences est issue de la réflexion sur les difficultés rencontrées dans l'accomplissement du programme «mécaniste» des newtoniens; elle fait apparaître une ligne de clivage concernant le sens des théories physiques: à une conception légaliste et phénoméniste s'oppose une vue causaliste et réaliste.
Cette opposition se prolonge au début de ce siècle. Le mathématicien et physicien français Henri Poincaré (1854-1912) plaide, dans deux ouvrages populaires (la Valeur de la science, la Science et l'Hypothèse), pour une interprétation «conventionnaliste» des théories scientifiques, alors que le physicien allemand Max Planck (1858-1947), qui a découvert les quanta, réaffirme l'existence, derrière les phénomènes, d'une réalité en soi. Que cette réalité ne puisse être atteinte par la science n'empêche pas qu'elle joue le rôle de «pôle d'attraction» pour ses démarches. Le philosophe français Emile Meyerson (1859-1933) soutient la même thèse (De l'explication dans les sciences, 1921): «La loi ne suffit pas à expliquer le phénomène. Elle joue certes un rôle immense dans la science, puisqu'elle permet la prévision et, partout, l'action. Mais elle ne contente pas l'esprit qui cherche, au-delà d'elle, une explication du phénomène.»
Les nouvelles bases de la théorie de la connaissance
Les deux grands bouleversements qui ont affecté les sciences physiques au début du XX e siècle - la constitution de la théorie de la relativité, restreinte puis générale, et celle de la mécanique quantique - n'ont fait que relancer les discussions engagées depuis un demi-siècle, mais en ébranlant profondément les bases des théories de la connaissance sur lesquelles les philosophes n'avaient cessé de s'appuyer.
Les conséquences de la théorie d'Einstein Avec l'œuvre d'Einstein (1879-1955), il pouvait certes sembler que la physique se trouvait réunifiée, les phénomènes électromagnétiques et thermodynamiques s'insérant dans le cadre d'une théorie qui rendait compte des limitations des concepts newtoniens sans pour autant les invalider. Mais la remise en question de l'évidence de la notion de simultanéité et, corrélativement, la formulation du concept d'espace-temps invitaient à repenser quelques-unes des catégories majeures de la philosophie occidentale.
La thèse «opérationniste» L'Américain Percy Williams Bridgman (1882-1961) en tire une leçon à tonalité positiviste. En 1927, il écrit dans The Logic of Modern Physics qu'Einstein nous invite à «apporter une modification essentielle à notre idée de ce que sont et doivent être les concepts à utiliser en physique». Par exemple, «pour trouver la longueur d'un objet, il nous faut accomplir certaines opérations physiques. Par conséquent, le concept de longueur est fixé quand sont fixées les opérations par lesquelles la longueur est déterminée». Telle est la thèse de l'opérationnisme (ou «opérationnalisme»): un concept n'est rien de plus que l'ensemble des opérations par lesquelles on détermine son objet. Ou encore: «La vraie signification d'un terme doit être cherchée en observant ce qu'on en fait et non ce qu'on en dit.»
L'empirisme logique Le physicien allemand Hans Reichenbach (1891-1953) voit dans la mécanique relativiste, et dans la dissolution de la notion kantienne de «synthèse a priori» qu'elle implique, une confirmation décisive de la philosophie empiriste, sous les espèces de l'empirisme logique élaboré alors par les membres du cercle de Vienne (1929).
Les conséquences de la mécanique quantique La «révolution quantique» ouvre au même moment en physique une nouvelle crise, autrement plus radicale que celle qui l'avait secouée au tournant du siècle précédent. Non seulement la réalité subatomique s'avère régie par des lois probabilistes, mais les «inégalités» formulées par Werner Heisenberg (1901-1976) placent les physiciens devant l'impossibilité, mathématiquement établie, de déterminer simultanément la position et la vitesse d'une particule donnée.
L'interprétation de Copenhague De cette impossibilité, le physicien danois Niels Bohr (1885-1962) tire la conclusion que la mécanique quantique «apporte une limitation essentielle aux concepts de la physique classique». Toute observation entraînant, au niveau quantique, une interaction avec l'instrument d'observation, «on ne peut par conséquent, écrit-il, attribuer ni aux phénomènes ni à l'instrument d'observation une réalité physique autonome au sens ordinaire du mot». Heisenberg lui-même souligne dans Physique et Philosophie (1959) qu'il faut renoncer en l'occurrence au concept de la réalité physique entendue au sens classique, laquelle se trouve inspirée par une ontologie matérialiste.
Le refus de l'indéterminisme Mais cette interprétation, dite «de Copenhague», de la mécanique quantique se heurte aussitôt à l'opposition d'Einstein, qui n'admettra jamais l'existence de deux types de lois physiques et qui considère que la situation ainsi instaurée ne saurait être que transitoire. Il en va de même de Louis de Broglie, le fondateur de la mécanique ondulatoire, et de David Bohm, qui refusent ce que l'on commence à appeler l'indéterminisme quantique. A la question La physique quantique restera-t-elle indéterministe? (1953), de Broglie croit pouvoir répondre par la négative. Et Bohm invoque des «paramètres cachés» pour désigner les particules comme des structures «objectivement réelles», à la manière des masses ponctuelles de la mécanique newtonienne.
Le positivisme logique
Au cours des années 1920, la
philosophie des sciences a conquis, à la faveur de ces
débats, une place institutionnelle reconnue. Elle est
restée, pour l'essentiel, le fait de physiciens contraints
de revenir sur les principes de leurs théories. Avec le
positivisme logique issu du cercle de Vienne, qui croit pouvoir
trouver dans la logique mathématique fondée par Bertrand
Russell, Alfred North Whitehead, Gottlob Frege et Ludwig
Wittgenstein une méthode scientifique pour éliminer tout
énoncé métaphysique du langage scientifique, elle se
présente elle-même comme une «analyse logique»
de caractère scientifique.
Le cercle de Vienne
Le positivisme logique, encore appelé empirisme
logique ou, souvent avec une nuance péjorative,
néopositivisme, se présente comme un mouvement
philosophique international puissant et organisé qui,
né à Vienne dans les années 1920, a conquis des
positions dans le monde entier, hormis les pays de l'Est, au
cours de la décennie suivante. Il demeure une tradition
philosophique vivante, même s'il a subi de profonds
remaniements internes, en particulier depuis les années 1950
aux Etats-Unis.
Partout où il a triomphé, il a
imposé bien plus qu'une doctrine, supposée combiner
les leçons du philosophe écossais
David Hume
(1711-1776), défenseur de l'empirisme, et celles du
philosophe et mathématicien allemand
Gottfried Wilhelm
Leibniz (1646-1716), apôtre de la logique moderne: le
positivisme logique représente un certain style de
pensée philosophique, le plus souvent violemment
antimétaphysique, mettant en avant un esprit
d'expérimentation calqué sur celui des sciences
physiques, une méfiance affichée à
l'égard de toute affirmation sur ce qui ne relève
pas du monde sur lequel l'homme a prise, un intérêt
technique pour l'appareil logique qui doit garantir nos
démarches cognitives.
Le Manifeste de la conception
scientifique du monde
Le positivisme logique a une histoire singulière qui
éclaire son destin. Il s'annonce au monde en 1929,
à Vienne, par le Manifeste de la conception scientifique du
monde, rédigé par un groupe de savants et de
philosophes qui ont pris l'habitude depuis 1923 de se
réunir librement mais régulièrement, le jeudi,
autour du logicien allemand Moritz Schlick. C'est
l'économiste et sociologue Otto Neurath qui en est
l'auteur principal. Cependant, avec le physicien Philipp
Frank et le mathématicien Hans Hahn, il en fait hommage
à Schlick, qui n'adhéra jamais pleinement à
l'ensemble des thèses qui y sont énoncées.
Le style du Manifeste est bien celui
d'une déclaration qui annonce un tournant dans la
philosophie. Mais, beaucoup plus que d'une nouvelle
école de philosophie, il s'agit d'un mouvement dont
les ambitions théoriques - opérer la
transmutation scientifique de la philosophie - ne sont pas
dissociables d'objectifs sociaux et politiques
audacieux.
Né dans le contexte tumultueux de
la «Vienne rouge», il affirme l'unité de la
science contre les institutions universitaires qui maintiennent
la distinction traditionnelle entre «sciences de
l'esprit» (Geisteswissenschaften) et «sciences de
la nature» (Naturwissenschaften), au bénéfice des
premières.
Unité de la science et harmonie
du monde
Le cercle de Vienne se pose ainsi comme un mouvement
d'intellectuels progressistes contre les autorités
académiques, accusées de maintenir leur pouvoir
grâce au prestige nébuleux de l'idéalisme
allemand. Mais la portée sociale de l'entreprise est
bien plus vaste aux yeux de ses promoteurs: c'est par la
construction, sur une base logique, d'un «idiome
formel» à vocation universelle que l'unité de
la science pourra être instaurée. Du jour où les
philosophes emploieront tous cet idiome, les divergences
doctrinales cesseront, et de ce fait se développera la
compréhension mutuelle entre les nations. Les affinités
de l'idéal du cercle de Vienne avec l'esprit du
mouvement espérantiste sont indéniables.
Ces visées émancipatrices se
traduisent dans le Manifeste par un ton conquérant,
célébrant la reconstruction du pays après le
désastre de la
Première Guerre
mondiale et le démantèlement de l'Empire
austro-hongrois; elles prennent rapidement, avec la montée
de l'antisémitisme et du nazisme, une tonalité de
résistance, avec un accent antipangermaniste. Le Cercle se
trouve lié au parti social-démocrate, notamment à
travers la personnalité très forte de Neurath, ancien
ministre spartakiste.
Par ailleurs, en se référant
à Ernst Mach (la première appellation du Cercle, en
novembre 1928, fut «Association Ernst Mach»),
à
Albert Einstein
et à Bertrand Russell, les savants-philosophes viennois
entendaient célébrer à leur façon l'issue
triomphale qui venait d'être trouvée aux profondes
crises qui avaient ébranlé les sciences physiques et
mathématiques depuis un demi-siècle. Leur objectif
avoué était d'en conjurer le retour par
l'élaboration d'un cadre philosophique qui fût
adéquat aux progrès des sciences contemporaines.
L'influence de Wittgenstein
C'est au Tractatus logico-philosophicus de
Wittgenstein, publié en 1922 avec une préface de
Russell, que les partisans de la «conception scientifique du
monde» se réfèrent essentiellement pour
définir leur position en philosophie. Si obstinément
réservé que Wittgenstein se montrât vis-à-vis
de leur entreprise, ils continuèrent à invoquer son
autorité. C'était lui, disaient-ils, qui, avec
Russell et Frege, les avait mis sur la voie d'une conception
de la philosophie comme «activité
élucidatoire» du langage et sur celle du rejet de la
métaphysique comme corps d'énoncés doctrinaux
incompatibles avec la science empirique.
Le principe de
vérification
C'est encore le Tractatus qui est supposé contenir
le premier énoncé du «principe de
vérification» qui devint leur cri de ralliement.
L'aphorisme 4.024 de l'ouvrage posait que
«comprendre une proposition veut dire savoir ce qui est le
cas lorsqu'elle est vraie»; et, dans les Remarques
philosophiques, rédigées au temps du Manifeste,
Wittgenstein écrivait: «Le sens d'une proposition
est la méthode utilisée pour y répondre.»
D'où Waismann, le collaborateur de Schlick chargé
par le Cercle de suivre l'évolution de la pensée de
Wittgenstein, avait tiré, en 1930, le slogan: «Le
sens d'une proposition, c'est sa méthode de
vérification.»
Telle fut la pierre angulaire de la
doctrine initiale du Cercle. Si tous les énoncés
doués de sens peuvent être partagés entre
énoncés analytiques (tautologies et contradictions sans
prise sur le réel) et synthétiques (qui nous apprennent
quelque chose sur le réel), alors, en vertu du principe de
vérification, explique Carnap, ces derniers
énoncés doivent pouvoir être «mis en
correspondance» avec un donné empirique immédiat.
La Construction logique du monde
(Carnap)
Carnap, dans la Construction logique du monde (1928), avait
bâti sur cette base un système général de
tous les concepts scientifiques, qui repose en définitive
sur la possibilité de «réduire» tous les
objets de la connaissance aux «simples» objets de la
perception sensible. Conformément au principe de
l'«atomisme logique», ce système postule en
outre l'indépendance mutuelle des propositions
élémentaires qui se combinent, selon les lois de la
logique, en «propositions moléculaires». Cette
arme lui permet de rejeter les énoncés de la
métaphysique: ce sont des énoncés qu'aucune
condition ne vérifie ni n'invalide, par conséquent
qui ne sont pas non plus vrais ou faux en vertu de leur seule
forme; ces énoncés peuvent simuler la présence
d'un contenu factuel et faire semblant de parler du monde en
respectant les dehors d'un langage grammaticalement correct.
Bref, ce sont de «pseudo-énoncés» dont le
caractère «expressif» ou poétique devrait, au
lieu de faire l'objet de dénégations, être
assumé. Les métaphysiciens cesseraient alors
d'être ce qu'ils ont toujours été: de
«mauvais poètes».
Les énoncés
protocolaires
Très rapidement, la question des énoncés de
base, techniquement baptisés énoncés
protocolaires, oppose les membres du Cercle entre eux, et le
principe de vérification est soumis à un examen
critique. Il n'existe pas, objecte notamment Neurath à
Carnap, d'«énoncés protocolaires
primitifs», il n'y a aucun énoncé ultime qui
ne doive lui-même être soumis à vérification.
Le «langage de l'expérience
phénoménale» n'est pas, comme le croit Carnap,
un langage pur; au contraire, il est chargé de termes
imprécis et équivoques; on ne peut donc se fier à
des comptes rendus d'observations du type: «Rudolf, le
11 janvier 1928, au laboratoire de physique de
l'université de Vienne; l'aiguille du voltmètre
se trouve en face du quatrième repère inscrit sur son
cadran.» Par ailleurs, les énoncés protocolaires
peuvent entrer en concurrence les uns avec les autres, et nous
devons avoir la possibilité d'en rejeter certains en
fonction du système théorique adopté.
Carnap fera droit à ces critiques
dans ses ouvrages ultérieurs, mais sans abandonner le projet
de formuler un langage universel de la science dans une
perspective «physicaliste»; ainsi, dépourvu de
toute base observationnelle absolue, ce langage sera dès
lors bâti sur des énoncés acceptés comme
points de départ par une convention syntaxique passée
entre chercheurs.
La contestation de Schlick
Schlick, pour sa part, maintiendra jusqu'à sa mort
(il fut assassiné par l'un de ses étudiants
en 1936) son opposition à la notion même
d'énoncés protocolaires. Il indique la question
philosophique traditionnelle qui gît derrière celle des
énoncés protocolaires: ce n'est rien moins que la
question de la vérité. Et sur cette question se
divisent durablement les membres du Cercle. A Neurath, qui
soutient contre l'idée de
«vérité-correspondance» une conception de la
«vérité-cohérence», Schlick
rétorque: «Celui qui n'exige que la cohérence,
sans plus, comme critère de la vérité doit tenir
des contes pleins de fantaisie pour aussi vrais qu'un
récit historique ou que le contenu d'un traité de
chimie, à la seule condition qu'ils soient habilement
inventés et exempts de contradictions.»
Les positivistes logiques ne cesseront
d'osciller sur ce point, poussés de plus en plus vers
des thèmes conventionnalistes ou pragmatistes,
lorsqu'ils feront aux Etats-Unis la rencontre de William
James et de Charles S. Peirce, et à mesure que se modifiera
le statut des énoncés protocolaires. Oscillation
paradoxale de la part de théoriciens qui resteront
attachés au principe de vérification.
La philosophie des sciences devient alors
affaire de spécialistes, qui étudient techniquement la
structure des théories dans leurs rapports aux
«faits» observables. Otto Neurath organise sur cette base
la publication d'une Encyclopédie de la science
unifiée.
La remise en cause de la science normalisée
Mais cette conception de la philosophie
des sciences qui combine un formalisme extrême et un empirisme
radical se trouve contestée dès 1936, sur les marges
mêmes du cercle de Vienne, par Karl Popper.
La méthodologie de Popper
La Logique de la connaissance scientifique (1934), qui ne
trouvera un large écho qu'à compter de sa
traduction anglaise en 1959, fait valoir qu'aucun
critère logique de «vérification» ne permet
jamais de distinguer une théorie scientifique d'une
théorie qui ne l'est pas; et il souligne que, à
vouloir éliminer tout énoncé métaphysique de
la démarche scientifique, les positivistes perdent ce qui en
est le ressort premier: les «conjectures» audacieuses
que les scientifiques forgent pour les soumettre ensuite à
des tests empiriques. Une théorie sera dite scientifique si
on peut tirer de ses énoncés initiaux au moins un
énoncé qui, soumis à un test empirique singulier,
la réfuterait s'il était vérifié. Tel se
présente le critère dit de falsifiabilité, ou de
réfutabilité, que Popper a inclus dans un vaste
système évolutionniste, de style
darwinien,
établissant la concurrence des hypothèses. La
philosophie des sciences se fait ainsi
«méthodologie», tout en réintégrant dans
ses préoccupations l'histoire des théories,
grâce à son critère de
«démarcation» entre science et non-science.
L'imaginaire des sciences
(Bachelard)
Une autre voie se dégageait au même moment en
France, sous l'impulsion de Gaston Bachelard (1884-1962),
celle d'une philosophie des sciences qui tout à la fois
refuse celle de l'empirisme logique et se démarque de la
méthodologie poppérienne: elle ne s'interroge pas
sur le rapport des théories aux faits, elle tente
d'analyser le processus historique de la
«formation» des concepts scientifiques. Une telle
formation ne se conçoit qu'au prix d'une
polémique contre des «évidences»
communément partagées et ancrées dans d'autres
modalités de la pensée humaine. Comme ces
évidences, qui apparaissent rétrospectivement comme un
«tissu d'erreurs tenaces», se trouvent
enracinées dans l'imaginaire, porteur, par le langage,
de valeurs affectives inconscientes, la philosophie des sciences
se fera «psychanalyse de la connaissance objective»,
selon le sous-titre de la Formation de l'esprit scientifique
(1938).
Bachelard s'appuie sur la
«nouveauté» des concepts de la physique
contemporaine (soulignée dans le Nouvel Esprit
scientifique, 1934) pour faire apparaître que «la
science crée de la philosophie»; il montre comment
cette philosophie met en déroute l'ensemble des
philosophies instituées et plaide pour un
«sur-rationalisme» qui soit apte à rendre compte
du couplage qui s'effectue entre mathématiques et
expérimentation.
Il en tire une nouvelle conception
de l'histoire des sciences qui la fait apparaître comme
habitée d'une tension entre forces actives porteuses de
nouveauté et forces réactives qui opposent à ses
progrès des «obstacles épistémologiques»
comme autant de «contre-pensées» dans la
pensée même. L'historien des sciences,
philosophiquement instruit, devra juger le passé de la
science et distinguer entre ce qui est
«sanctionné» et ce qui est
«périmé».
L'apport de l'histoire des
sciences
Longtemps il avait pu sembler que la philosophie des
sciences resterait ainsi divisée entre deux tendances
majeures et incompatibles. Déjà cependant la critique
poppérienne de l'empirisme logique, comme
l'«épistémologie génétique»
fondée à Genève par Jean Piaget sur la base de ses
travaux de psychologie de l'enfant, esquissait un
rapprochement.
Avec la publication en 1962 du
livre de Thomas Kuhn sur la Structure des révolutions
scientifiques, le monde de la philosophie des sciences a
commencé à basculer. Ce physicien américain
signait avec ce bref ouvrage, qui s'en prenait avec brio
à la façon dont on concevait les tâches et les
procédures de la philosophie des sciences dans la plupart
des grandes universités des Etats-Unis, sa reconversion
à l'histoire des sciences. En s'appuyant sur des
exemples tirés de l'histoire de la physique, il mettait
en question non seulement l'image de la science qui y
dominait, mais celle de la rationalité - et de la
raison - qui y était présupposée.
Les travaux de Thomas Kuhn
Aux diverses variantes de l'empirisme qui
présentaient la connaissance scientifique comme issue
d'une série d'observations logiquement
coordonnées, Kuhn objectait à son tour qu'il
n'a jamais existé d'observation pure; il montrait
que toute observation scientifique est sous-tendue par une
théorie. Il dénonçait comme un leurre le projet
affirmé d'une «unification des sciences» soit
par une méthodologie commune, soit par un langage commun.
Recourant à la vieille métaphore cosmologico-politique
de la «révolution», il faisait de surcroît
apparaître que le progrès scientifique n'est pas
cumulatif, mais qu'il comporte des «moments
critiques», où se reconstitue sur de nouvelles bases
l'ensemble des problèmes formulés et où se
redéfinissent les procédures de leur solution.
La notion de paradigme
Pour rendre compte de cette allure discontinue du
progrès dans la connaissance, il avançait une notion
qui n'a cessé de faire fortune, sans doute à cause
du flou qui entoure son usage: celle de paradigme. Selon une
perspective sociologique, héritée du médecin
polonais Ludwik Fleck, il désignait par là les
règles admises et intériorisées comme
«normes» par la communauté scientifique, à un
moment donné de son histoire, pour délimiter et
problématiser les «faits» qu'elle juge dignes
d'étude. Qu'un paradigme - par exemple, le
paradigme aristotélicien ou le paradigme newtonien -
règne sans partage, et les chercheurs s'affairent dans
le cadre d'une «science normale»,
c'est-à-dire à la fois normalisée et
normative.
Au XVIII
e
siècle, on s'emploie
ainsi à être «
newtonien»
en chimie, en histoire naturelle, en psychologie. Que ce
paradigme se trouve remis en cause par une série
d'anomalies, comme on le voit avec le second principe de la
thermodynamique et les difficultés d'interprétation
de l'électromagnétisme de
Maxwell, et
l'on entre dans une période critique, laquelle
s'achèvera avec la mise en place d'un nouveau
paradigme.
Imre Lakatos et Paul
Feyerabend
Kuhn montrait que l'attachement de la communauté
scientifique à «son» paradigme se paie souvent
d'une certaine imprécision des concepts et
d'entorses à la rigueur déductive dans
l'élaboration et la mise en œuvre des
théories. Il se trouva relayé par un disciple dissident
de Popper, Imre Lakatos, qui proposa une nouvelle
méthodologie, celle des «programmes de
recherches», à substituer à la logique
poppérienne. Mais le philosophe autrichien Paul Feyerabend
entreprit alors, dans son retentissant ouvrage Contre la
méthode (1975), de contester tout projet méthodologique
au nom d'un «anarchisme» ou
«dadaïsme» épistémologique.
Philosophie des sciences et
biologie
L'histoire a voulu que la philosophie des sciences se
soit pour l'essentiel développée comme une
philosophie des sciences physiques. Il se trouve cependant que,
au moins depuis la publication en 1859 par
Charles Darwin
de l'Origine des espèces et depuis la fondation par
Claude Bernard (1813-1878) de la physiologie expérimentale,
les sciences du vivant s'interrogeaient sur leurs bases
philosophiques.
Durablement soumises à
l'emprise du «mécanisme newtonien», elles
n'avaient pu s'en dégager qu'au prix d'un
certain «vitalisme» qui récusait toute
réduction de la finalité organique au simple jeu de
lois physico-chimiques. C'est ainsi que l'on vit se
déployer à la fin du XIX
e
siècle de vastes
systèmes évolutionnistes qui se présentaient
également comme des philosophies des sciences (celui de
Herbert Spencer en Angleterre, celui d'Ernst Haeckel en
Allemagne), face auxquelles le philosophe français
Henri Bergson,
dans l'Evolution créatrice (1907), affirmait les droits
de la métaphysique. Avec le développement de la
théorie cellulaire, la redécouverte des
«lois» de la génétique mendélienne, puis
la constitution de la biologie moléculaire, la philosophie
des sciences du vivant n'a cessé de prendre de
l'ampleur.
En témoignent l'œuvre de
Georges Canguilhem, puis les ouvrages des biologistes
François Jacob (la Logique du vivant, 1970) et Jacques
Monod (le Hasard et la Nécessité, 1970), qui
semblent annoncer l'unification de la biologie sur une base
physicaliste.
«Science et
conscience»
Les biologistes moléculaires ont ainsi permis au
positivisme logique de résister à sa propre
décomposition en se présentant sous les dehors d'un
«matérialisme» biologique (Jean-Pierre Changeux)
qui trouve aujourd'hui son expression la plus pure dans le
domaine des neurosciences.
Mais le «cognitivisme», qui
fonde sa démarche sur l'analogie entre circuits
électroniques et «câblages» neuronaux, et
cherche dans le cerveau les bases chimiques de la pensée et du
comportement, se trouve aujourd'hui contesté par un
ensemble de recherches en embryologie, lesquelles remettent à
l'ordre du jour la question de la spécificité du
vivant comme développement incessant de formes nouvelles. Ces
travaux, illustrés notamment par le prix Nobel Gerald Edelman,
auteur d'une Biologie de la conscience, ouvrent sur des
questions proprement philosophiques («Qu'est-ce que
l'individu humain?», «Quelle est la part de
l'animalité qu'il reçoit de la
phylogenèse?»...) qui confirment la thèse
bachelardienne: la science crée de la philosophie.
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