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Dossier(s) : Personnages > Personnages Epoque Contemporaine > Verlaine, Paul Metz, 1844 - Paris, 1896 © Hachette Multimédia/Hachette Livre
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Paul Verlaine
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Poète français
A côté de quelques très beaux poèmes, l'œuvre de Verlaine oscille entre une production animée de bons sentiments (la Bonne Chanson, Sagesse), des recueils aux qualités inégales, et une importante veine paillarde (Femmes, Hombres, posthumes).
Quand elle lui appartient véritablement, ce qui fait le charme de la poésie de Verlaine, c'est sa musicalité, à la tonalité tendre et nostalgique. Il a tout essayé, imposant le vers impair comme le mètre par excellence de la fluidité et de la légèreté, le mètre sans prétention ni pose, qui permet de saisir les sensations les plus fines au moment même où elles vont s'évanouir.
La musique verlainienne
Paul Verlaine a été un enfant aimé : pour bien l'élever, son père, officier, démissionne de l'armée et vient s'installer avec son épouse à Paris, dans le quartier des Batignolles, en 1851, après quelques garnisons dans le Midi.
Entrée dans le monde littéraire
Dès la classe de quatrième, Paul écrit des vers. Bachelier à vingt ans, il prend un emploi d'expéditionnaire à l'Hôtel de Ville. Travail de rond-de-cuir, certes, mais qui lui permet de se lier avec de jeunes intellectuels et poètes, qui, déjà plus ou moins introduits dans le milieu journalistique et littéraire, lui donnent l'occasion de publier : son premier sonnet, «Monsieur Prudhomme», satire du bourgeois conformiste et content de lui-même, paraît dans la Revue du progrès, dirigée par Xavier de Ricard. Déjà bohème, amoureux de sa cousine Élisa, mariée et de sept ans son aînée, Verlaine, d'abord poète, ne ressent aucune vocation de fonctionnaire. Dans le salon de Mme de Ricard, la mère de son ami, il rencontre les écrivains qui comptent dans la décennie 1860-1870 : Catulle Mendès, Villiers de L'Isle-Adam, Anatole France, José Maria de Heredia, Leconte de Lisle et, surtout, Théodore de Banville, qui règne alors avec un pouvoir bienveillant sur la littérature.
Inspiration parnassienne
Devenu critique littéraire de la revue l'Art, Verlaine reconnaît Baudelaire comme le plus grand poète du moment et se réclame de l'esthétique parnassienne. Celle-ci prescrit l'impassibilité, le refus de la confidence lyrique et sentimentale au profit d'un travail rigoureux de la forme pour atteindre à un idéal de beauté plastique. Il subsiste des traces de cette esthétique dans le premier recueil que Verlaine fait paraître, avec succès, en 1866 : Poèmes saturniens. Parnassien, romantique, baudelairien bien sûr dans ces poèmes placés sous le signe de Saturne – la planète mauvaise qui distille le poison de la mélancolie et libère une imagination ravageuse –, Verlaine s'y montre aussi déjà complètement verlainien. La première section, Melancholia, chante la résignation, célèbre le «plus jamais» (never more), rappelle discrètement quelques souvenirs directement liés à la passion du jeune homme pour Élisa : «Après trois ans», «Mon rêve familier» sont parmi les plus justement célèbres des poèmes de Verlaine. La troisième, Paysages tristes, atteint d'emblée le cœur de l'originalité poétique de Verlaine : l'invention d'un paysage qui n'est plus l'image d'une passion ou d'un drame (comme chez les romantiques), qui n'est pas simple prétexte à un effet esthétique (comme chez les parnassiens), mais qui devient espace tremblant d'expression et de condensation des sensations les plus subtiles et les plus menacées de disparaître. Le paysage verlainien («Soleils couchants», «Promenade sentimentale», «La chanson d'automne» et ses «sanglots longs des violons de l'automne») est le miroir sensuel d'un état mental, d'une âme qui se disperse et se rêve tout doucement. Triste toujours, il dit exactement la tonalité privilégiée d'une poésie d'abord sensible aux valeurs musicales du langage.
Les «Vilains Bonshommes»
La mort d'Élisa, dont la silhouette hante les Poèmes saturniens – elle en avait d'ailleurs financé la publication –, vient brutalement frapper Verlaine en février 1867 : l'absinthe et les illusions de la vie de bohème seront une réponse à son chagrin, et, avec des repentirs suivis de plongées dans l'alcoolisme et la débauche, Verlaine ne quittera plus ce mode de vie. Il rencontre François Coppée, Charles Cros, Charles de Sivry (dont il épousera la demi-sœur), fréquente les artistes de cabaret, le salon de Nina de Villard, haut lieu de plaisirs et de boisson, se laisse pousser une barbe qui deviendra légendaire et participe aux banquets des Vilains Bonshommes, qui se sont nommés ainsi en raison de leur allure négligée. En 1869 paraît un deuxième recueil, Fêtes galantes. Dense et bref (il comporte 22 poèmes), il possède une remarquable unité : placé sous le signe de Watteau et de Fragonard, il évoque un univers à la fois élégant, artificiel et raffiné. Dans un parc à la française passent, sous les grands arbres, dans les allées bordées de statues, auprès de bassins où murmurent des jets d'eau, des amants pris dans le temps de la fête : fête galante, où l'on fait la cour et l'amour dans un clair-obscur équivoque qui correspond à l'ambiguïté des sentiments. Sous la clarté lunaire, le vrai ne se distingue pas du faux, le masque – d'Arlequin, de Colombine, de tous les personnages de la commedia dell'arte – tient lieu de visage. Pourtant la fête tourne mal : la danse que mène Colombine est une danse macabre, et, dans le dernier poème, «Colloque sentimental», ce sont des fantômes de l'amour mort qui passent et notent avec indifférence que le souvenir même de l'amour est mort.
Mathilde Rimbaud
Tombé fou amoureux de Mathilde Mauté de Fleurville, Verlaine la demande en mariage et compose en son honneur le recueil intitulé la Bonne Chanson. Poèmes de circonstance qui dessinent un itinéraire sentimental assez mièvre, encombré d'éloquence : à la poésie des deux recueils précédents se substitue un retour à une poésie qui dit, expose, explique. Le mariage a lieu alors que la guerre de 1870 vient d'éclater. Bientôt la Commune de Paris est proclamée; certes, Verlaine est communard, mais il tremble d'être arrêté et va se cacher à la campagne.
À son retour, il trouve une lettre timbrée de Charleville. Signée d'un nom totalement inconnu, Arthur Rimbaud, elle contient des poèmes qui retiennent son attention. Il invite le jeune homme, qui se révèle très vite étrange, développe des théories révolutionnaires, veut détruire le monde et changer la vie. Lu à un dîner des Vilains Bonshommes, le Bateau ivre stupéfie tout le monde. Fasciné et amoureux, Verlaine ne quitte plus Rimbaud. Il l'introduit dans le cercle «zutique», fondé par Charles Cros, ne rentre plus chez lui qu'à l'aube, complètement ivre, au point que Mathilde, enceinte, exige le départ de Rimbaud. Mais celui-ci est de retour en mai 1872, et, en juillet, les deux poètes s'enfuient en Belgique, puis en Angleterre.
Traversée de scènes violentes, de tentatives de réconciliation, la fugue dure deux ans – au cours desquels Mathilde demande la séparation, et Mme Rimbaud lance la police aux trousses de son fils – et s'achève après le coup de revolver tiré sur Rimbaud par Verlaine. Condamné à deux ans de prison, celui-ci s'efforce alors à une double conversion, morale et mystique, dont les vers de Sagesse porteront témoignage. Mais le plus réussi des recueils de Verlaine, son chef-d'œuvre, est né de cette passion pour l'amant infernal : ce sont les Romances sans paroles, où tout est devenu musique.
«Sagesse» et décadence
Sagesse apparaît comme un point d'aboutissement de six années mouvementées et dures : deux ans de prison, deux ans et demi passés en Angleterre comme professeur, deux ans encore d'enseignement, cette fois en France, à Rethel, entre 1877 et 1879. Amoureux d'un de ses élèves, Lucien Létinois, Verlaine passe avec lui quelques mois en Angleterre.
C'est à son retour qu'il fait paraître Sagesse, d'inspiration fortement chrétienne, mystique même : la part la plus originale de cette œuvre consiste en un dialogue entre l'homme et Dieu, entièrement consacré à l'Amour. Le livre est un échec : son auteur a trop mauvaise réputation, et la conversion paraît suspecte. Il faudra presque deux ans pour que Verlaine revienne un peu dans la vie littéraire : en collaborant à des revues comme Lutèce ou la Nouvelle Rive gauche, en se faisant de nouveaux amis, comme le poète Jean Moréas. Il vit alors avec sa mère, tente de retrouver un emploi, lorsqu'une nouvelle souffrance l'atteint : la mort de son jeune ami Lucien Létinois.
Verlaine glisse alors de plus en plus dans l'alcoolisme et la débauche. Son étude sur trois «poètes maudits» – Mallarmé, Corbière, Rimbaud –, parue en 1883, connaît toutefois un grand succès. Mais Verlaine n'est plus créateur : publié en 1884, Jadis et Naguère, qui contient le fameux «Art poétique» («De la musique avant toute chose») à la gloire du vers impair, reçoit un accueil réticent. La composition des textes de ce recueil s'étale sur une quinzaine d'années : les plus anciens sont d'avant l'arrivée de Rimbaud à Paris, comme un écho sinistre des Fêtes galantes. La section médiane contient des textes de 1873-1874, notamment Crimen amoris, récit de l'aventure spirituelle avec Rimbaud, le mauvais ange de seize ans. La fin de Jadis et Naguère est beaucoup plus disparate.
De dérives en repentirs
Les années qui suivent sont parmi les plus noires qu'ait connues Verlaine, dans la misère et l'isolement. Il perd sa mère en janvier 1886. D'hôpitaux en hébergements provisoires, le poète traîne son arthrose et sa stérilité. Le seul texte marquant de cet «entracte noir absolument», comme il le dit lui-même, au cours duquel il est devenu clochard, est sa préface aux Illuminations de Rimbaud. Après deux années de dérive, il retrouve un peu de force : en 1888, Jules Lemaître, en écrivant un article intitulé «Un revenant», consacre cette résurrection.
Mais l'embellie est brève : après l'échec d'une nouvelle passion homosexuelle, Verlaine retrouve l'hôpital. La publication d'un recueil très érotique, Parallèlement, qui succède à deux livres d'inspiration chrétienne, Amour et Bonheur, ne suffit pas à le remettre au premier plan. Pourtant, Barrès et le comte Robert de Montesquiou se font ses mécènes. Il écrit encore : des poèmes lascifs, voire obscènes, Chansons pour elle et Odes en son honneur; des souvenirs réalistes, Mes hôpitaux, Mes prisons; un texte chrétien très rhétorique, Liturgies intimes; enfin, Élégies, poèmes en l'honneur de la prostituée dont il partage la vie depuis quelque temps.
Sa dernière activité consiste en conférences littéraires : en Hollande, fin 1892; en Belgique l'année suivante; en Angleterre enfin. La reconnaissance est tardive : en 1894, deux ans avant sa mort dans la misère, qu'il cherche à tromper par l'alcool, et la détresse, il est sacré, enfin, Prince des poètes.
L'influence de Rimbaud
L'itinéraire poétique de Verlaine est autant travaillé par les contradictions que ses choix existentiels : un abîme sépare ses premiers recueils de tous ceux qui suivent la rupture avec Rimbaud. Car cette aventure apparaît bien comme la ligne de partage la plus décisive de sa vie : au jeune homme épris d'une cousine, puis d'une toute jeune fille qu'il rêvait d'épouser, elle a d'abord révélé son désir profond et le franchissement nécessaire de toutes les limites qu'un choix comme celui-là implique alors. Mais au moment même où, en fuite avec Rimbaud, Verlaine s'accomplit le plus parfaitement comme poète, et où il vit avec son compagnon un vagabondage qui le séduit vraiment, il cherche à sauver son mariage, supplie Mathilde, s'épouvante devant les conséquences de ses actes. Anticonformiste, il dissimule avoir été communard. Tenté par une vie rangée et laborieuse, il s'abandonne à toutes les facilités. Et ses blasphèmes sont presque contemporains de ses repentirs et de ses élans chrétiens.
Ruptures poétiques
De part et d'autre de la passion de Verlaine pour Rimbaud, sa poésie exhibe la violence des ruptures que l'inconnu de Charleville a provoquées; Rimbaud a obligé Verlaine à renoncer à l'héritage accepté du lyrisme romantique, à la nostalgie des temps heureux où l'amour devait être possible, où la femme était mère ou sœur en même temps qu'amante, à la douceur de la mémoire qui retient dans ses mailles des sensations délicates et recompose un tout petit monde-jardin où passent des oiseaux et une silhouette de femme aimée. Celui qui clamait la nécessité d'une pensée objective, contre la sentimentalité des romantiques, qu'il jugeait imbécile et complaisante, a arraché Verlaine à sa faiblesse, à ses gémissements, à son goût de la confidence : «fadasseries», disait-il à Verlaine, qui, à son écoute, a trouvé une voix et une parole authentiques. Elles sont faites d'une confusion intime et bouleversante entre le moi et le monde, qui se perdent l'un dans l'autre – dans la dernière des Ariettes oubliées par exemple : «Combien, ô voyageur, ce paysage blême/Te mira blême toi-même» –, d'une plongée dans la rêverie lumineuse comme une toile de Monet ou de Renoir, musicale comme une œuvre de Fauré ou de Debussy. Grêle, frêle, toujours sur le point d'atteindre le silence, la mélodie de Verlaine, dans ses plus beaux poèmes, est sans doute la plus haute réussite de la poésie musicale : à l'éloquence, il a préféré la chanson; à la réalité, la fluidité, le vague; l'indécis au précis; la nuance à la couleur; le moment de l'envol, celui de la partance, au point d'arrivée. Sa poésie, comme lui, se cache subtilement, selon le vers de Mallarmé : «Il est caché parmi l'herbe, Verlaine.»
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