On ne résume pas l'existence d'un Voltaire.
Comment la raconter en quelques faits, alors qu'elle fut si riche et incroyablement remplie ?
La petite histoire pourrait se satisfaire des anecdotes : son séjour en Hollande, les onze mois passés à la Bastille en 1717, l'ignominieuse bastonnade d'un poète, le voyage essentiel en Angleterre, l'épisode de Cirey ou la science et la philosophie aux côtés de Madame du Châtelet, la pénible expérience de Potsdam auprès du roi du Prusse, les vingt-trois années d'exil à Genève et à Ferney.
Autant d'étapes qui jalonnent une chronologie, mais ne font pas une vie.
Voltaire a bien entrepris des Mémoires, mais ils déçoivent ceux qui y cherchent aveux et confidences. Voltaire n'est pas Rousseau, il ne fait pas de "Confessions", sa pudeur et sa retenue toutes classiques à l'égard du moi l'éloignent de l'exhibitionnisme de Jean-Jacques. Protée insaisissable, il lui plaît de revêtir des identités diverses : pour attaquer ou se défendre, il est notamment le pasteur Bourn, Jérôme Carré, le rabbin Akib ou Josias Roselle. Mais il livre des idées, non des états d'âme. Socialement, l'homme fut en apparence comblé : poète officiel qui célèbre le mariage du Dauphin ou la victoire de Fontenoy, historiographe de France, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Homme d'affaires avisé enfin, grand propriétaire, adroit gestionnaire qui fit la prospérité de Ferney.
Pourtant, sa vraie vie n'est pas là. Elle est dans son activité incessante, dans son intarissable créativité, toujours vivace à quatre-vingts ans. Sa vie, ce sont ses combats d'intellectuel engagé. Bien au-delà du poète couronné qu'on aurait oublié aujourd'hui, il y a le défenseur des Calas, de Sirven, de La Barre, «le Don Quichotte des malheureux» que la foule acclame en 1778 à Paris. Il a été, salué par tous, le chef du parti «philosophique», admiré et adulé, haï souvent. Des haines qui, mieux encore que l'admiration, témoignent de l'importance de son action contre l'ordre établi.